Le pharaon renversé
Le pharaon renversé
Dix-huit jours qui ont changé l'Egypte
250 pages
+ 2 cahiers de 16 pages en couleurs
Couverture souple
Réf : 378884
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Prix public*
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Résumé
Si un grand journaliste avait raconté la Révolution de 1789, cela aurait donné un livre comme celui-ci.

Un événement total
Comme en 1789 en France, la société égyptienne toute entière est entrée en fusion pendant dix-huit jours. Les médias n’ont pu rendre compte que de la surface des choses. Robert Solé raconte cette révolution de l’intérieur, avec une foule de détails et d’anecdotes.

L’histoire en marche
Le peuple égyptien a renversé son pharaon ; cela n’était jamais arrivé en trois mille ans. Chaque fait est lourd de références. Robert Solé donne les clés pour comprendre : chaque événement renvoie à une situation historique, un symbole, un fait social.

Une affaire personnelle
Cet événement n’est pas seulement la révolution la plus importante qui a ébranlé la Méditerranée depuis des décennies. Il touche aussi l’auteur au cœur de son histoire. Robert Solé enrichit ce récit de souvenirs, de portraits et de dialogues étonnants.
Extrait

1
L'exemple tunisien


Le 25 janvier, c'est la Fête de la police. Un jour férié depuis l'année dernière. L'Égypte célèbre le combat engagé le 25 janvier 1952 par une caserne d'Ismaïlia contre l'occupant britannique. Le lendemain de cet affrontement sanglant (une cinquantaine de morts), Le Caire s'embrasait, au sens propre : des émeutiers mettaient le feu à des magasins, des hôtels et des cinémas du quartier européen. Six mois plus tard, des officiers conduits par Gamal Abdel Nasser renversaient le roi Farouk et prenaient le pouvoir.
Mais qui a envie de célébrer la police en 2011, à part les policiers eux-mêmes ? Et encore... L'image de l'institution est détestable. De modestes citoyens se font racketter chaque jour par des hommes en uniforme, tandis que la torture est devenue une pratique courante dans les commissariats comme dans les locaux de la sinistre Sécurité d'État.
Et si, suggèrent des internautes, on faisait plutôt de ce 25 janvier 2011 un « jour de la colère » ? Ce sera une manifestation « contre la torture, la pauvreté, la corruption et le chômage ». Les événements de Tunisie, qui occupent l'actualité depuis des semaines, incitent à se mobiliser.
Le 17 décembre, un jeune marchand de fruits et légumes tunisien s'est immolé par le feu à Sidi Bouzid après s'être fait confisquer sa marchandise. Ce geste de désespoir a profondément ému ses compatriotes. Beaucoup y ont vu un sacrifice et qualifient Mohammad Bouazizi de «  martyr ». Dix jours plus tard, une manifestation de jeunes chômeurs à Tunis a été brutalement dispersée par la police. Des affrontements sanglants sont survenus ensuite dans différentes villes. La dictature s'est disloquée en moins d'un mois. Lâché par l'armée, le président Ben Ali a fui piteusement en Arabie saoudite. Son avion a obtenu l'autorisation de survoler Charm el-Cheikh, en mer Rouge, l'une des résidences habituelles de son homologue égyptien Hosni Moubarak. « Il aurait dû faire une escale et l'emmener avec lui », dit-on en Égypte, où les inventeurs de nokats (blagues) se déchaînent.
Le 18 janvier, le patron d'un petit restaurant du Caire, qui réclamait du pain subventionné, tente de s'immoler par le feu devant l'Assemblée du peuple. Le lendemain, un avocat d'une quarantaine d'années fait de même, après avoir crié des slogans contre la hausse des prix devant le siège du gouvernement. Un salarié de la Compagnie nationale de l'eau tente, à son tour, de se transformer en torche vivante devant le gouvernorat. Ils sont tous secourus à temps, mais à Alexandrie un jeune chômeur va mourir des suites de ses brûlures. Une demi-douzaine de drames semblables sont signalés en province.
« La contagion du suicide gagne les Égyptiens », titre un journal d'opposition1. L'immolation par le feu divise les sociologues. Est-ce vraiment inédit en Égypte ? N'a-t-on pas vu des paysans se donner la mort ainsi ? Toujours est-il que les tentatives de suicide recensées dans le pays sont en forte progression depuis cinq ans. L'Organisme central des statistiques les a évaluées à 104 000 en 2009, les deux tiers concernant des jeunes de 15 à 25 ans.
Les autorités religieuses, liées au pouvoir politique, interviennent : « L'islam interdit catégoriquement le suicide, quelle qu'en soit la raison, il ne permet pas de se séparer de son corps pour exprimer un malaise, une colère ou une protestation », affirme le porte-parole de l'université-mosquée d'Al-Azhar, l'institution la plus prestigieuse du monde sunnite. Les quelque 50 000 imams qui dépendent du ministère des Biens religieux (Waqfs) sont invités à répercuter cet appel à la grande prière du vendredi.
La Toile s'enflamme. « Ce n'est pas en s'immolant qu'on fait une révolution, c'est en descendant dans la rue », écrit un blogueur.
Les événements de Tunisie et leur influence possible sur les pays voisins sont le sujet principal du sommet de la Ligue arabe réuni le 19 janvier à Charm el-Cheikh. « L'âme arabe est brisée par la pauvreté, le chômage et le recul des indices de développement, déclare solennellement l'Égyptien Amr Moussa, secrétaire général de cette institution. Les citoyens arabes sont dans un état de colère et de frustration sans précédent. »
Le chômage et la difficulté de se loger empêchent de jeunes couples de se marier. S'y ajoute, depuis des mois, une hausse insupportable du prix des denrées alimentaires. Le kilo de viande atteint 80 livres égyptiennes, alors que 40 % des habitants vivent au-dessous du seuil de pauvreté qui est de 400 livres par mois.
Les événements de Tunisie ont incité les autorités à lâcher du lest : baisse des prix de première nécessité, primes accordées aux employés des ministères de l'Éducation et de l'Agriculture, création de 1 000 emplois au ministère du Pétrole... Il en faudrait bien davantage pour empêcher une explosion, estime un groupe d'intellectuels qui, dans une lettre ouverte au président Moubarak, demande « une réforme en douceur » des institutions. La confrérie des Frères musulmans prend moins de gants : si on ne veut pas d'une explosion à la tunisienne, affirme-t-elle, il faut rapidement dissoudre le Parlement, organiser de nouvelles élections, réviser la Constitution...2

Des formes de rébellion inédites
« L'Égypte n'est pas la Tunisie », répète la presse gouvernementale. C'est aussi l'avis de la plupart des analystes, égyptiens ou étrangers. On peut dresser en effet une longue liste des différences entre les deux pays. Avec 85 millions d'habitants, l'Égypte est huit fois plus peuplée que la Tunisie. C'est une société globalement moins éduquée, avec une proportion de pauvres beaucoup plus importante : 60 % des Égyptiens vivent avec moins de 5 euros par jour. Par ailleurs, le régime politique y est moins autoritaire que celui de Ben Ali. Si ce dernier a été lâché par son armée, Moubarak, lui, est issu de l'institution militaire et passe même pour un héros puisqu'il dirigeait les forces aériennes lors de la guerre de 1973 contre Israël. Ben Ali et sa famille avaient mis la Tunisie en coupe réglée. Moubarak ne passe pas pour un amateur d'or et de diamants, même si on a souvent parlé des affaires juteuses de son fils aîné, Alaa, et si la corruption n'épargne aucun niveau de l'État. Enfin, l'Égypte compte une force d'opposition islamiste bien organisée, qui a résisté à toutes les arrestations, et qui inspire de la crainte à une partie de la population - à commencer par les chrétiens.
Bref, le scénario tunisien ne peut pas se reproduire en Égypte. Ici, on dit maalech (« tant pis, ce n'est pas grave ») à longueur de journée. On sait faire la part des choses. La solidarité familiale et sociale atténue les difficultés de la vie. La population égyptienne a la réputation d'être résignée et respectueuse de l'ordre établi.
En réalité, l'Égypte n'a pas attendu la Tunisie pour bouger. Depuis plusieurs années, on assiste à des formes de rébellion inédites, alimentées par les difficultés économiques, les inégalités sociales et la chape de plomb - politique et religieuse - qui étouffe des citoyens assoiffés de liberté. Les médias gouvernementaux se gardent bien d'y faire écho, mais des journaux d'opposition ont vu le jour et se montrent de plus en plus audacieux - à leurs risques et périls, puisque l'état d'urgence, institué en 1981 après l'assassinat d'Anouar al-Sadate, est toujours en vigueur. Ce qui veut dire des arrestations arbitraires, des détentions sans limite de durée et des jugements devant des tribunaux d'exception. Vingt-neuf ans d'état d'urgence, vingt-neuf ans de règne de Hosni Moubarak...
L'information circule cependant. L'Égypte, qui fut longtemps cadenassée, n'a plus vraiment de frontières. On peut y capter toutes les chaînes de télévision du monde, même quand on ne peut se payer une antenne satellitaire : il suffit de tirer un fil, une wasla, et le tour est joué... Il y a trente ans encore, on avait du mal à téléphoner à partir d'une ligne fixe. Le portable s'est généralisé, même dans les milieux modestes. Quelque 23 millions d'Égyptiens disposent d'un accès, régulier ou occasionnel, à Internet, soit près du quart de la population. Le pouvoir a beaucoup fait pour développer l'informatique, indispensable pour une économie de services, où le tourisme occupe une place grandissante.
Grâce à la Toile, tout se sait. Le pays des pharaons compte désormais des vedettes de la blogosphère. Hommes ou femmes, ils sont jeunes, appartiennent à une petite bourgeoisie éduquée, parlent l'anglais et se permettent de dénoncer les arrestations arbitraires et la torture. C'est à l'un d'eux, Waël Abbas, que l'on doit la diffusion, en 2007, d'une vidéo insoutenable montrant les sévices sexuels subis par un jeune chauffeur de taxi qui avait eu le malheur de vouloir défendre son cousin, battu par des policiers.
Fin 2004, une poignée d'audacieux descend dans la rue avec des pancartes proclamant : « Kéfaya » (« ça suffit »). En un mot, tout est dit. Ce mouvement, animé par un syndicaliste chrétien, Georges Ishaq, rassemble des militants de divers bords, dont des communistes et des Frères musulmans, ainsi que plusieurs écrivains, comme Alaa al-Aswany, auteur du best-seller L'Immeuble Yacoubian dans lequel le pouvoir n'est pas ménagé. Le mouvement Kéfaya mobilise peu de monde mais sait faire du bruit. Il réclame des réformes, demande publiquement à Hosni Moubarak de ne pas briguer un cinquième mandat et de renoncer à installer après lui son fils Gamal à la présidence.
Parallèlement, des grèves et des occupations d'usine sont organisées pour protester contre la faiblesse des salaires et la hausse du coût de la vie. La filature Misr, dans la ville de Mehalla al-Kobra, fleuron du secteur public nationalisé, est au cœur de la bataille. Georges Ishaq et une cinquantaine de membres de Kéfaya sont arrêtés pour leur soutien à une grève générale fixée au 6 avril 2008. Mais une autre génération a déjà pris le relais. Une blogueuse d'une trentaine d'années, Esraa Abdel Fattah, poste sur Facebook : « Pas de travail, pas d'université, pas d'école, pas de commerce. On a juste besoin de justice. On a besoin de salaires suffisants, on a besoin de travail.3 » Dans les jours qui suivent, des dizaines de milliers d'internautes manifestent leur approbation. La grève générale sera empêchée par les forces de l'ordre, Esraa fera seize jours de prison, mais le Mouvement du 6 avril est né, et on n'a pas fini d'en entendre parler.


1. Al-Chorouq, 19 janvier 2011.
2. Communiqué du 19 janvier 2011.
3. Cité par Claude Guibal, Libération, 5-6 février 2011.