Les métiers de Versailles, vol. 1
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Les métiers de Versailles, vol. 1
Henry Dupuy, jardinier de Louis XIV / Rose Bertin, couturière de Marie-Antoinette
Patricia Bouchenot-Déchin
Michelle Sapori
448 pages
Couverture souple
Réf : 378730
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Disponible
Immersion dans l'atmosphère Versaillaise
Résumé
Henry Dupuis, Jardinier de Louis XIV
De Patricia Bouchenot -Déchin
En 1662, le jeune maître jardinier Henry Dupuis arrive à Versailles. Quarante années durant, il va exécuter les travaux voulus par Louis XIV sous les ordres d'André Le Nôtre, son illustre parent, transformant ces jardins de fêtes en véritable jardin de roi...

Rose Bertin, Couturière de Marie-Antoinette
De Michelle Sapori
Comment Rose Bertin, une jeune Picarde, inconnue et sans relation, est-elle devenue l'oreille, l'œil et le conseil de Marie-Antoinette et, dans son sillage, de toute l'aristocratie féminine de son temps ? La "Coco Chanel" du XVIIIe siècle, témoin privilégiée de l'intimité de la reine de France, va révolutionner l'univers de la mode...


Découvrez l'histoire de ces artisans de la royauté qui, partant de rien, ont contribué au rayonnement de la grande Histoire de Versailles par leurs destinées hors du commun.
Pourquoi on l'a choisi
Une nouvelle collection pour vous faire pénétrer sur la pointe des pieds dans les coulisses du splendide château de Versailles et découvrir tous ces petits métiers méconnus du grand public. Vos guides, loin d’être des courtisans sont ceux, souvent des artisans, qui ont véritablement fait Versailles.
Le premier volet vous propose deux livres en un, deux portraits : Henry Dupuis, le talentueux jardinier de Louis XIV qui a, sous la direction de Le Nôtre, transformé prairies et marécages en pure œuvre d’art. Puis Rose Bertin, extravagante couturière et confidente de Marie-Antoinette.
Avis Top Lecteur
« C’est un livre qui aborde l’Histoire d’une façon simple et intéressante en s’appuyant sur de nombreuses anecdotes. Les thèmes abordés sont transposables à notre époque : l’influence de la mode, des créateurs, l’importance du vêtement dans la position sociale, les personnes modestes voulant ressembler aux personnes influentes. [...] Le récit alterne des données historiques et des éléments de la vie de rose Bertin, ce qui permet au récit d’être vivant. [...] Ce livre est bien écrit et documenté, il nous plonge complètement dans l’époque. Il donne envie de lire les récits des contemporains de Mlle Bertin. [...] On découvre l'Histoire par un chemin détourné, moins fastidieux. Cela donne envie de lire les autres livres de la collection "Les métiers de Versailles". »

Muriel Faoa
Historienne des jardins, auteur de nombreux ouvrages, Patricia Bouchenot-Déchin a été commissaire adjoint de l'exposition « Splendeurs de la cour de Saxe, de Dresde à Versailles ». Elle est président de l'Académie des Sciences morales, des Lettres et des Arts de Versailles et d'Île-de-France.
Michelle Sapori est historienne, auteur d'une thèse et de nombreux articles sur Rose Bertin.
Extrait

Le printemps


Maître jardinier

1640-1675


 
« Pour venir à bout des choses, le premier pas est de les croire possibles. »
Louis XIV au Dauphin, 1672.


La pépinière des Tuileries


Henry Dupuis avait passé sa jeunesse à Paris, non loin du palais du Louvre, entre la rue Saint-Sauveur et la rue Saint-Denis. C'était au cours des années où Anne d'Autriche était régente et le cardinal de Mazarin principal ministre. Dès ses premiers pas, le jeune garçon n'avait rencontré que jardins et jardiniers. Il y avait bien du côté de son père quelques marchands bourgeois, mais c'était une bizarrerie dans un monde clos où l'on ne se mariait ordinairement qu'entre soi.
Son père Jean était maître jardinier, le plus beau des métiers, ne cessait-il de répéter à son galopin de fils dès que celui-ci fut en mesure de le suivre dans ses déplacements. Jardinier. Pas jardinier fleuriste, car s'il cultivait et fournissait quelques bulbes, ce n'était pas son activité essentielle, ni jardinier pépiniériste, même s'il avait bien sûr sa propre pépinière pour procurer à ses clients les arbres dont ils avaient besoin. Il n'était pas davantage botaniste, même s'il herborisait par goût, et encore moins maraîcher ou fruitier, même si la production de fruits et de légumes allait de soi dans une maison où, entre les enfants et les apprentis, il y avait bien des bouches à nourrir.
Maître jardinier, cela signifiait que les riches particuliers s'adressaient à lui pour dresser un beau parterre à l'arrière de leur hôtel, avec quelque noble allée, voire même un bosquet pour peu que leur terrain fût assez grand. Jean Dupuis en faisait le relevé, réfléchissait à la manière d'en tirer le meilleur parti et proposait un dessin au maître des lieux. Une fois celui-ci accepté, il confiait le modelé à un terrassier, traçait les alignements et passait les marchés auprès de jardiniers qui fournissaient et plantaient buis et gazons, arbres et fleurs.
— Nous sommes les « orfèvres de la terre¹ », avait- il soufflé un jour à son fils.
Mais le premier souvenir dont Henry Dupuis avait conservé la mémoire, c'était celui de Benoît Petit, son arrière-grand-père, un très vieux monsieur, assis dans le jardin de ses parents à l'ombre d'un figuier et qui, appuyé sur une canne, l'observait sous son feutre. Son corps noueux, tout de sombre vêtu, immobile, ressemblait aux ceps des vignes qui grimpaient le long de la façade. Sa barbe taillée, comme les hommes la portaient il y avait très très longtemps, était d'une blancheur qui émerveillait l'enfant. Le soir, quand il faisait moins chaud, Henry, gonflé de fierté, avait parfois la permission de participer à la cérémonie de l'arrosage. Alors, de sa voix basse, si basse qu'on avait parfois du mal à l'entendre, le vieux jardinier guidait l'enfant.
Son arrosoir empli à demi – moins à cause du poids trop lourd pour sa petite taille que pour le contenu qu'il aurait perdu en marchant –, Henry, penché en avant, s'appliquait à verser l'eau dans le trou ou dans la rigole qu'on lui avait préparé. Pas n'importe comment. Pas d'un seul mouvement qui l'aurait répandue partout sauf à l'endroit où la plante en avait besoin, mais lentement, comme son arrière-grand-père le lui indiquait, attendant que la terre eût bu pour l'arroser à nouveau. Puis, quand le vieil homme, d'un signe de la tête, lui avait donné son accord, et seulement à ce moment-là, il prenait le rateau et repoussait la terre sur le sol mouillé. Ainsi l'eau pénétrait doucement et profondément avant les chaleurs du lendemain.
Bien plus tard, Henry avait appris que cet aïeul aimé et respecté avait été un des dix personnages les plus importants de la corporation des jardiniers riche pourtant de quelque trois cents membres. Il habitait sur la paroisse de La Ville-l'Evêque, à la ferme des Mathurins, un grand domaine qui comptait tant d'arpents de champs et de verdurages qu'une partie était louée à d'autres confrères de la ville. Maître jardinier au temps du roi Henri, il s'était vu confier avec d'autres maîtres bacheliers la gestion des petites affaires de la corporation qui leur était réservée avant d'en recevoir la direction comme juré avec Pierre Le Nôtre, Jean Le Bouteux et d'autres maîtres de talent.
La mère d'Henry, qui ne tirait nulle vanité d'un grand-père aussi important, avait appris à lire, à écrire et à compter au seul fils qui lui restait. Elle lui avait aussi enseigné les secrets de son jardin car, comme nombre de femmes dont le mari était jardinier, c'était elle qui s'en occupait. La levée des semis représentait pour Henry quelque chose de magique. Quand venait la saison, il s'éveillait encore plus tôt qu'à l'accoutumée pour observer dans les serres les minuscules points qui, après s'être fait si longuement attendre, surgissaient enfin du terreau pour croître soudain bien vite. Alors, suivant le temps et le degré de maturité des pousses, il soulevait les couvercles chaque jour quelques minutes de plus et restait à côté pour s'assurer que tout ne dessécherait pas d'un coup. Puis il les refermait et, avant que la fraîcheur du soir ne tombe, les couvrait de paillassons.
Comme sa surveillance pouvait durer un long moment, on lui donnait mines et papier pour dessiner tout ce qu'il voyait car rien n'était plus important pour un futur maître jardinier que d'avoir un bon coup de crayon. Le soir venu, il montrait ses croquis à son père qui le faisait asseoir auprès de lui, aux côtés de l'apprenti. Il n'était pas rare que, la douceur du feu aidant, l'enfant épuisé s'endormît en entendant son père enseigner la géométrie. En cette période troublée où les princes, contestant l'autorité de la Régente et de Mazarin, se battaient aux portes de Paris, les commandes se faisaient rares. Jean Dupuis, malgré de solides et anciennes relations, avait été contraint de réduire le nombre des garçons qu'il formait. L'heure était davantage à l'arquebuse, à la poudre et au mousquet qu'aux plants, bulbes et semis.
Malgré les événements, Jean Dupuis emmenait son fils avec lui sur les chantiers. Henry avait huit ou neuf ans, l'âge pour se familiariser avec des techniques dont les progrès étaient constants. Toiser, relever, aligner, dresser demandaient certes des connaissances de géométrie, mais rien ne valait la pratique pour avoir très jeune le compas dans l'œil. Maître Jean avait de la chance, son fils « sentait » le terrain et possédait un jugé étonnant de la distance entre deux points.
Pour ses douze ans, il reçut un étui contenant les instruments essentiels à son métier : un graphomètre, un rapporteur et un niveau d'une bonne précision. Il était temps que le garçon quittât la maison paternelle pour compléter sa formation. Jean Dupuis décida de le confier à Marin Trumel, un jardinier du Roi dont la famille était amie de la leur depuis plusieurs générations. La mère de maître Marin, Marguerite Le Nôtre, était la propre cousine de Jean Le Nôtre, Premier jardinier du Roi au grand jardin des Tuileries, lui-même fils de Pierre, déjà jardinier aux Tuileries et proche de Benoît Petit...
Comme tout ce monde vivait entre le Louvre, les Tuileries et les quelques rues qui les environnaient, Henry en changeant de toit ne serait pas perdu. La formation qu'il suivrait auprès de Marin Trumel serait proche de l'enseignement qu'il avait reçu de son père, mais le monde dans lequel il évoluerait serait tout autre.
Marin Trumel, fils d'un jardinier de Louis XIII, avait été compagnon jardinier au service de son parent, Jean Le Nôtre tandis que sa femme Michèle, elle aussi fille d'un jardinier du Roi dont elle était orpheline, avait vécu chez les Le Nôtre jusqu'à son mariage célébré en présence de tout le clan. Les liens entre les Trumel et les Le Nôtre étaient vivants, puissants. Quant à André Le Nôtre, le fils de Jean, n'occupait-il pas depuis bientôt dix ans la charge prestigieuse de « dessinateur des plans et parterres de tous les jardins de Sa Majesté » ? En franchissant les grilles du jardin des Tuileries, Henry pénétrerait dans la société très fermée des jardiniers du Roi. Comment aurait-il pu oublier cette époque ? C'était à l'automne 1652. Le jeune Louis XIV venait de rentrer dans Paris, la longue période de troubles prenait fin.
Jean Dupuis, qui mettait beaucoup d'espoirs dans cette formation, n'avait pas manqué de chapitrer son fils avant son départ. Qui ne rêvait d'être officier de Sa Majesté ? Au prestige du lieu et de la fonction s'ajoutait l'assurance d'un emploi à vie, souvent mieux rétribué que les gains espérés chez de simples particuliers, si fortunés fussent-ils. Et puis, les Tuileries étaient devenues une véritable pépinière d'hommes et d'idées. Les échanges avec le Louvre, proche, étaient constants. Rien n'était plus stimulant que la vie dans cette enceinte royale où jardiniers et astronomes, peintres et cartographes, physiciens et architectes sans cesse se voyaient, enseignaient, disputaient et publiaient. Le jardin avait tout naturellement bénéficié des nouvelles recherches. C'est là qu'Henri IV avait fait planter des mûriers blancs et lancé la culture du ver à soie. Malheureusement, il était de plus en plus difficile de s'y faire une place.
Au début du siècle, nombre de maîtres jardiniers avaient travaillé occasionnellement pour le Roi, fournissant des buis ou des arbustes, plantant un parterre ou une palissade. Pierre Le Nôtre et André Tarquin avaient été les deux premiers jardiniers engagés à l'année peu de temps après l'entrée d'Henri IV dans la capitale. Louis de Limoges et Claude Mollet les avaient rejoints. De nouveaux jardins avaient été dessinés avec de grands parterres ceinturés de cyprès qui formaient les plus belles palissades qu'il y eût en France. Mais progressivement, seuls ceux qui avaient prêté serment étaient devenus officiers de Sa Majesté et travaillaient à ses jardins. Guère nombreux, une dizaine aux Tuileries, autant à Fontainebleau, quatre ou cinq à Saint-Germain, ils se transmettaient leur charge de père en fils, à moins que leur veuve ne la conservât en attendant la majorité d'un de ses enfants. C'était ainsi une chance d'apprendre auprès d'un jardinier du Roi quand son propre père ne l'était pas. Il ne dépendrait que de la conduite d'Henry de saisir un jour une opportunité, si d'aventure elle se présentait.
Ainsi Henry n'avait pas treize ans quand il fut présenté à André Le Nôtre, « M. Le Nôtre », qui devait jouer un rôle si essentiel dans sa vie. Un jour, occupé à bien aligner une rigole le long d'un parterre avant de la creuser, il aperçut Marin Trumel s'entretenant avec un homme de belle taille, d'âge mûr, en habit discret mais paré d'une dentelle dont l'élégance ne lui échappa pas. Il reconnut sans peine M. Le Nôtre qu'il avait aperçu à plusieurs reprises. Les deux hommes approchaient. Le garçon, loin de se laisser troubler, ne s'appliquait que davantage, doublant sa cadence, tant et si bien qu'il eut tôt fini sa besogne. Ne voulant pas donner l'apparence de ne rien faire, il rassemblait ses piquets et son cordeau et se disposait à s'éloigner à regret, quand Marin Trumel l'appela avec deux autres apprentis.
Henry, bien que le plus jeune, prononça son nom d'une voix claire, sans bafouiller ni regarder ses pieds. M. Le Nôtre sourit à la vue de ces yeux plantés bien droit dans les siens. Le garçon savait ce qu'il voulait, pensa-t-il. Le regard était franc, Marin Trumel en était content et le peu que lui-même avait observé jusque-là était de bon augure... Pour l'instant, on ne recrutait pas, la guerre civile et ses séquelles étaient trop récentes pour que l'on consacrât beaucoup d'argent aux jardins. Mais dans quelques années... D'ici là, ce garçon aurait révélé ou non les promesses qu'il portait.


1. Serre, Le théâtre d'agriculture.