L’accident à la centrale japonaise de Fukushima a relancé le débat sur l’usage de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques. Que faut-il en penser ? D’un côté, le nucléaire permet aux Français de payer l’électricité la moins chère en Europe et d’assurer leur indépendance énergétique. De l’autre, la publicité donnée aux incontestables accidents nucléaires propage des craintes et des peurs. Les centrales ne vont-elles pas exploser un jour ou l’autre et se transformer en bombes atomiques ?
Peut-on croire les scientifiques et les responsables techniques lorsqu’ils nous disent que le danger potentiel est faible ?
Claude Allègre aborde le débat sans tabou ni préjugé. Il donne à chacun les éléments scientifiques, techniques, économiques et politiques pour se faire une opinion fondée sur la raison et non sur l’émotion ou la peur.
Un livre citoyen qui permettra d’éclairer un débat d’actualité essentiel pour l’avenir de la France et de l’Europe.
Claude Allègre est professeur à l'Institut universitaire de France, à l'université de Paris VII-Denis Diderot. Il a reçu le prix Crafoord en 1986 et la médaille d'or du CNRS en 1994. Il est membre de l'Académie des sciences, de la National Academy des États-Unis et de la Royal Society de Grande-Bretagne.
Extrait
CHAPITRE 1 Amalgames
Dominique de Montvalon : Claude Allègre, la question que tout le monde se pose, aujourd'hui, est : faut-il avoir peur du nucléaire ?
Claude Allègre : Bien sûr qu'il faut en avoir peur !...
Il faut avoir peur des milliers d'ogives à tête nucléaire qui sont pointées sur des centaines de grandes villes du monde - et peut-être certaines sur Paris.
Il faut avoir peur de ce plutonium 239 que l'on peut acheter au marché noir pour confectionner des bombes.
Il faut avoir peur de ces pays que nous qualifierons d'idéologiquement exaltés, l'Iran, la Corée du Nord, etc., et qui, l'un après l'autre, se dotent de l'arme nucléaire.
Il faut avoir peur de la folie des hommes qui, depuis des millénaires, se font la guerre et ont toujours utilisé pour cela les armes qu'ils possédaient sans s'inquiéter des victimes.
Pour tous ceux qui se soucient de la survie de l'homme sur notre planète - et je suis de ceux-là -, la menace nucléaire ne doit pas être oubliée, ne peut être oubliée. Mais il s'agit d'abord de la menace militaire.
D. de M. : Vous parlez du nucléaire militaire, et c'est évidemment capital. Mais qu'en est-il du nucléaire civil ? C'est cette question-là que les gens se posent après les événements qui viennent de se produire au japon !
C. A. : J'y viens. Mais permettez-moi d'insister encore sur les dangers majeurs liés à l'activité militaire. La fabrication des bombes soviétiques et américaines a conduit à utiliser du plutonium 239. Les traités de limitation des armements nucléaires, sagement négociés par Mikhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan à partir de l'historique rencontre de Reykjavik, ont prévu la destruction de la moitié des ogives nucléaires américaines et russes. On a donc récupéré dans cette entreprise des tonnes de plutonium très radioactif. Qu'en fait-on ? Où les stocke-t-on ? On apprend avec inquiétude que la mafia russe a réussi à en récupérer une partie importante, qu'elle vend aux plus offrants. Imaginez ces stocks entre les mains d'Al-Qaïda ou d'un Kadhafi quelconque !
D. de M. : Je vous interrogeais sur les centrales nucléaires. À mon tour d'insister. À vos yeux, elles constituent, elles aussi, un danger, non ?
C. A. : Certaines centrales nucléaires sont en effet potentiellement dangereuses, notamment les centrales ex-soviétiques. Certes, après Tchernobyl, elles ont été un peu « bricolées » pour en améliorer la sécurité, mais elles restent préoccupantes. Et jusqu'ici les Russes et les anciens pays membres de l'URSS n'ont pas encore entrepris de remplacer toutes les centrales par des centrales modernes. Il y a donc là, je l'ai dit et je le confirme, un risque majeur.
D. de M. : Qu'appelez-vous une centrale «moderne » (par opposition à une centrale « vétuste ») ? Nous, nous ne faisons pas le distinguo...
C. A. : Les centrales modernes sont celles qui ont été conçues après les années 1965-1970, qui sont fondées sur la technologie dite de l'uranium enrichi - rassurez-vous, je dirai ce que signifie ce terme - et qui ont bien pris en compte l'essentiel des dangers. Pour simplifier, ce sont les centrales françaises, américaines, allemandes ou suédoises.
D. de M. : Et les centrales japonaises ?
C. A. : Je vous dirai pourquoi elles sont un peu moins sûres, mais elles sont aussi un peu moins chères. Néanmoins, elles ont toutes résisté au gigantesque tremblement de terre de magnitude 9 sur l'échelle de Richter. Ce qui a endommagé quelques centrales, c'est le tsunami créé par le séisme.
D. de M. : Soyez franc, comme vous l'êtes toujours : avec les centrales françaises ou américaines, courons-nous un danger ?
C. A. : Le danger qu'elles font courir au monde est beaucoup moins élevé que le risque militaire ou celui - très préoccupant - du marché clandestin des matières fissiles. Si j'ai tardé à répondre à votre question initiale, c'est parce que je tenais à hiérarchiser les menaces nucléaires. La menace n° 1 ? Le nucléaire militaire et les déchets, notamment ceux qui résultent de la fabrication des bombes. Le nucléaire civil ce n'est pas une menace, c'est un risque. C'est une distinction de langage fondamentale. Les avions ne sont pas une menace, mais lorsqu'on monte à bord, on prend un risque !
D. de M. : Tout de même, le drame que vient de vivre le japon n'a-t-il pas mis en évidence les dangers du nucléaire civil, et pas militaire ?
C. A. : La situation japonaise a suscité un emballement médiatique qui a tourné au catastrophisme intégral, mettant en jeu le pire comportement intellectuel, à savoir l'amalgame.
D. de M. : Quel « amalgame » ? La tragédie, les japonais l'ont vécue. Ils ne l'ont pas inventée...
C. A. : L'amalgame, c'est la confusion qui a été entretenue dans les esprits en mettant en parallèle des événements distincts. Le premier amalgame, c'est, bien sûr, Fukushima = Hiroshima. Même la consonance prête à la confusion ! Certes, personne n'a fait le parallèle directement. C'est plus subtil. En associant mots et images, on stimule l'archéo-cerveau.
D. de M. : Que voulez-vous dire ?
C. A. : Lorsqu'on montre des images de désolation, de maisons écroulées, de bateaux éventrés et qu'il est question, dans le commentaire, du nucléaire, d'explosion du « cœur », de nuages radioactifs, cela suffit pour faire remonter à la surface des consciences, même chez les plus jeunes, l'horreur des bombardements d'Hiroshima ou de Nagasaki. Or, il faut le dire et le répéter : une centrale nucléaire qui explose, cela n'a rien à voir avec une explosion nucléaire. Une centrale nucléaire ne peut pas se transformer en bombe nucléaire. Il faut un combustible beaucoup plus « enrichi » pour faire une bombe. Soyons direct, comme vous le souhaitez : même si la centrale de Fukushima avait explosé, cela n'aurait rien eu à voir avec Hiroshima !