Accueil Jeunesse Livres 10 ans et plus Les enquêtes d'Enola Holmes, tome 5 : L'énigme du message perdu
Les enquêtes d'Enola Holmes, tome 5 : L'énigme du message perdu
Les enquêtes d'Enola Holmes, tome 5 : L'énigme du message perdu
Nancy Springer
208 pages
Couverture souple. 13,5 x 19 cm
Nathan
10 ans et plus
Réf : 375980
Avec ce livre, cumulez 10 Points Club
Au lieu de 13,90  (prix public)
Disponible
Résumé
1889, Londres. En rentrant chez elle, Enola découvre que sa logeuse Mrs Tupper a été enlevée. La jeune fille se jure de retrouver cette chère vieille femme. De filatures en fouilles acharnées, elle trouve un mystérieux message brodé sur un ruban de crinoline. Son enquête la mène bientôt à la célèbre Florence Nightingale, militante de l'amélioration des soins médicaux, en particulier auprès des blessés de la guerre de Crimée, trente ans auparavant. La grande dame pourrait bien être à l'origine du message crypté, qui, dévoilé, provoquerait un véritable scandale...
Lorsque Nancy Springer était enfant, sa mère avait les œuvres complètes de sir Arthur Conan Doyle. Elle se souvient des innombrables lectures et relectures de ces dix volumes reliés d'un tissu brun, qui ne se terminèrent que lorsqu'il ne resta plus d'histoires de Sherlock Holmes qu'elle n'ait mémorisées.
Nancy Springer développa ainsi le désir de créer un personnage féminin fort, qui aurait les mêmes capacités à résoudre des énigmes passionnantes que le plus célèbre des détectives. C'est ainsi que naquit Enola Holmes, la sœur cadette de son héros favori. Le premier tome de cette série, La Double Disparition, a recueilli de nombreuses critiques enthousiastes.
Spécialiste du détournement de personnages, Nancy Springer est aussi l'auteur de romans racontant les exploits de Rowan Hood, qui n'est autre que... la fille de Robin des Bois ! Elle a également écrit deux romans inspirés de l'épopée du roi Arthur, sur le personnage de Morgan. Elle a obtenu deux fois le prix Edgar dans la catégorie Meilleur Roman policier pour jeune adulte.
Nancy Springer est professeur de littérature à l'université de York et habite à East Berlin, en Pennsylvanie.
Extrait
SCUTARI, TURQUIE
1855

SUR LA COLLINE AU-DESSUS DU PORT se dresse la silhouette carrée d'un immense bâtiment de pierre. C'était, jusqu'à une date récente, une caserne de l'armée turque. Aujourd'hui, c'est tout simplement une succursale de l'enfer sur terre.
Selimiye. Caserne Selimiye. La puanteur qui monte des cadavres bouffis bercés par la mer – bétail, hommes, chevaux – paraît presque légère auprès de celle qui stagne en ce lieu. Flanc contre flanc sur le dallage sont allongés pêle-mêle des blessés, des malades, des mourants, pour la plupart de jeunes soldats britanniques, et dont beaucoup n'ont pas même une paillasse ni un semblant de couverture. Curieusement, cet enfer est assez peu sonore. À bout de forces, à bout d'espoir, les hommes déposés là meurent sans voix, presque sans bruit, par centaines, de blessures mal soignées, de gangrène, de typhus ou de choléra.
Parmi ceux qui gisent inconscients, ceux qui, sauf miracle, ne passeront pas la nuit déjà proche, un pauvre gars est veillé par sa jeune femme hébétée, échouée avec lui en ce lieu d'épouvante. La présence d'une épouse si près des champs de bataille n'a rien d'une exception. Nombreuses sont les femmes de soldat qui ont suivi leur mari et qui escortent les régiments, parfois avec un nourrisson au cou, pour une bonne et simple raison : les militaires n'ont aucun moyen d'envoyer leur paie à la maison ; de sorte que, privées de soutien, leurs épouses mourraient de faim.
La plupart meurent de faim de toute manière.
Recroquevillée près de lui, les yeux sur ce compagnon qui expire, la jeune femme reste prostrée, aussi muette et frissonnante que ceux qui gisent alentour. Elle a déjà vu trop de morts, elle sait qu'elle-même a peu de chances de survivre et n'ose songer à la petite vie neuve qui a entrepris de se développer dans son corps grêle.
Un peu plus loin vers le fond de la salle, une femme vêtue d'une capote informe nettoie les yeux d'un blessé, poissés d'une vilaine croûte jaune. C'est l'une des infirmières dernièrement arrivées d'Angleterre et qui s'escriment à faire de cet hôpital militaire de fortune autre chose qu'un mouroir. Récurer les dalles crasseuses, mettre à bouillir le linge infesté de poux, laver les corps souillés, ces tâches les accaparent autant que les soins infirmiers. Le pauvre diable aux yeux malades finira peut-être aveugle, mais s'il en réchappe, il pourra s'estimer heureux : moins de la moitié de ceux qu'on amène ici en ressortiront vivants.
« Maintenant, surtout, lui dit l'infirmière, essayez de ne pas porter vos mains à vos yeux. Même si ça vous démange de les frotter. Sans quoi vous allez les réinfecter. »
Dans l'allée centrale qui se poursuit à perte de vue au travers de l'enfilade de salles, une autre infirmière s'avance, grande silhouette au port distingué, une lanterne à la main. Son visage à l'ovale parfait est empreint de sérénité. De part et d'autres d'une raie médiane, ses cheveux font comme deux ailes brunes sous sa coiffe de dentelle. Elle progresse à pas lents, s'arrêtant souvent au pied d'une paillasse pour murmurer deux ou trois mots de sa voix chantante : « La lettre à votre mère est partie, Higgins… De rien, c'est la moindre des choses… Avez-vous réussi à manger un peu, ce soir, O'Reilly ? Très bien. Demain, je devrais avoir une couverture pour vous… »
Elle s'immobilise devant l'infirmière qui nettoie les yeux infectés. « Vous avez bien utilisé un linge bouilli ?… Parfait. Regagnez votre chambre, à présent, miss Walters. La nuit tombe. »
L'autre infirmière s'en va, la dame à la lampe reprend sa ronde vespérale. À nouveau, elle s'arrête, cette fois devant la jeune femme qui grelotte, blottie au chevet de son mari inconscient. L'arrivante jette un long regard au patient, puis elle pose sa lanterne à terre, s'agenouille sur les dalles glacées et frictionne énergiquement les pieds du gisant, bleus de froid sur la maigre paillasse.
« C'est le seul réconfort que je puisse lui donner, murmure-t-elle à la jeune femme aux yeux immenses, toujours blottie contre le mourant. Il vous faut partir, à présent, mon enfant. Vous reviendrez demain matin. »
Pour toute réponse, elle obtient un regard implorant.
« Vous voudriez rester, je le comprends fort bien, reprend-elle en réponse à la demande muette. Mais c'est le règlement : pas de femme dans les salles après la tombée de la nuit. Si nous contrevenons, l'armée nous renverra aux cuisines. Ou, bien pis, en Angleterre tout droit. » Le ton reste égal et le visage, bien qu'un peu creusé, ne laisse voir ni aigreur ni lassitude. Les traits conservent leur douceur tandis qu'elle ajoute : « Et si on nous renvoie, qui soignera les malheureux ? Plus personne, plus même de jour. Me comprenez-vous ? »
La jeune femme entend-elle ? Elle ne bouge pas. Pourtant, son regard n'exprime nul défi, rien d'autre qu'un pur exténuement.
« Venez. » Reposant délicatement au sol les pieds nus du mourant, la dame reprend sa lampe et se lève. « Je vous accompagne ; je vous éclairerai. »
La jeune femme hésite encore puis, pour finir, elle saisit la main qui se tend. La femme plus âgée aide sa cadette à se relever et, un instant, toutes les deux se tiennent côte à côte, sans bouger, au-dessus de celui dont la vie se retire.
Les lèvres de la plus jeune s'agitent en silence à deux ou trois reprises avant qu'abruptement elle articule bien haut d'une voix rauque : « C'est mon mari, vous comprenez ? »
L'information ne semblait guère nécessaire.
« Je sais, dit l'infirmière. Mais le règlement…
— C'est un homme bien, savez, poursuit avec véhémence la jeune femme qui ne semble pas entendre. Tupper, y s'appelle. Thomas Tupper. Faudrait que d'autres que moi se souviennent de lui.
— Oh ! d'autres se souviendront, bien sûr », la réconforte la dame à la lampe. Cette voix douce et paisible, tous ceux qui survivront à Scutari ne cesseront de dire, plus tard, combien elle leur aura réchauffé le cœur. « Mais à présent, venez, Mrs Thomas Tupper. »


CHAPITRE PREMIER
Londres

1889

« MISS MESHLE, M'ANNONÇA MRS TUPPER ce soir-là en me retirant mon assiette vide, si vous aviez une petite minute pour causer un peu… »
Ma vieille logeuse – sourde comme un pot et franche comme l'or – n'avait pas achevé sa phrase qu'elle avait mon entière attention. Non seulement, pour une fois, elle avait parlé presque doucement au lieu de crier comme sur un champ de foire, mais encore et surtout, à cause de son handicap, elle n'essayait à peu près jamais de tenir conversation. Venant d'elle, demander à « causer un peu » était donc une grande première. D'ordinaire, à la fin de nos soupers frugaux (ce soir-là, soupe à l'oignon, les oignons de printemps étant de saison, et en dessert un pain perdu à sa manière), je me contentais de la remercier d'un signe de tête et me retirais dans ma chambre où, sitôt la porte close, je m'empressais de me défaire du harnachement de capitons et colifichets qui faisait de moi une « Miss Meshle ». Après quoi, je prenais mes aises, vautrée dans mon fauteuil rembourré, les pieds sur un coussin de prie-Dieu.
« J'aurais b'soin d'un conseil, voyez », ajouta Mrs Tupper.
Et je la vis, à ma stupeur, poser la soupière de faïence sur le coin du réchaud comme elle l'eût fait d'une marmite en fonte, puis gratter le reste de pain perdu au-dessus du seau à ordures au lieu de la gamelle du chat ! Commençant à m'inquiéter pour de bon – elle n'était pas dans son état normal –, je lui fis comprendre par signes que j'étais prête à l'écouter.
« Faut qu'on s'assoye », dit-elle.
J'étais certes déjà assise, ou plutôt encore assise à la table du souper, mais je la suivis dans son « salon », c'est-à-dire à l'autre bout de l'unique pièce du rez-de-chaussée, car sa maison, bien que très propre, n'était en vérité qu'une masure – masure impeccablement tenue mais néanmoins vétuste et miteuse, et située dans l'un des quartiers les plus vétustes et miteux de tout Londres. Là, je pris place dans l'unique fauteuil, tandis que Mrs Tupper s'asseyait, le dos rond, tout au bord de son canapé en crin de cheval et posait sur moi un regard gris un peu embué.
« Je sais bien que c'est pas mes oignons, miss Meshle, mais j'ai quand même noté que vous êtes pas seulement ce que vous avez l'air », me dit-elle en préambule, comme si elle s'apprêtait à me livrer quelque lourd secret et devait justifier ce recours à une personne d'un âge aussi tendre. « N'êtes pas juste une petite secrétaire comme vous voulez l'faire accroire – pas quand on vous voit un soir vous faire passer pour une pauvresse et l'lendemain pour une dame de la haute, ou quand vous vous donnez tant de mal à sortir habillée en bonne sœur… »