En traîneau avec l'empereur
En traîneau avec l'empereur
Présenté par Christophe Bourachot
320 pages
Couverture cartonnée
Réf : 373868
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Au lieu de 22,00  (prix public)
Jamais la parole de Napoléon ne fut aussi fraîche
Résumé
5 décembre 1812. Dix heures du soir. Trois voitures quittent le village de Smorgoni et s'enfoncent dans la nuit. Il neige et la température est glaciale. Dans la première voiture ont pris place Napoléon et son Grand Écuyer, le général Armand de Caulaincourt, duc de Vicence. La Grande Armée est enlisée dans les plaines enneigées de Russie. Ayant appris le complot du général Malet, l'Empereur a confié le commandement en chef à Murat et rentre en France. Pendant quatorze jours et quatorze nuits, Caulaincourt partage avec le maître de l'Europe cet épisode unique dans l'Histoire. Napoléon médite sa défaite sur le sol russe et dresse un bilan de son action. Le soir, à l'étape, d'une plume vive et libre, sans flatterie aucune, Caulaincourt, « homme de cœur et de droiture », consigne les confidences de l'Empereur. Malgré la défaite, Napoléon croit toujours en son destin. Il expose à son Grand Écuyer ses vues sur l'Europe et le monde.
Le choix de Gilles Lapouge
« Quatorze jours dans la vie de Napoléon. À peine rendu à Moscou, et après qu’il a donné l’ordre de la retraite, l’Empereur abandonne ses soldats, regagne Paris. Il est accompagné du général de Caulaincourt. En traîneau, et comme dans un film fantastique, les deux hommes traversent le grand continent de neige. Caulaincourt note chaque soupir. Jamais la parole de Napoléon ne fut aussi fraîche. Il se perd dans ses songes et il se heurte à la rugueuse réalité. Il prophétise et il taquine. Caulaincourt nous introduit en catimini dans un lieu où peu d‘hommes furent jamais admis : l’atelier clandestin dans lequel se forme la pensée folle, maîtrisée, déraisonnable et lumineuse de Napoléon. »

Gilles Lapouge
Extrait
I
Moscou

Napoléon veut envoyer Caulaincourt à Saint-Pétersbourg. – Hésitations de Napoléon. – L'hiver en Russie.
Le 2 ou 3 octobre1, l'Empereur, qui ne m'avait point parlé d'affaires depuis très longtemps, me demanda si je croyais que l'empereur Alexandre fût disposé à faire la paix, s'il lui faisait des ouvertures. Il ne me parla pas encore, alors, de celles qu'il avait entamées précédemment. Je répondis franchement ce que je pensais, que le sacrifice de Moscou annonçait des dispositions peu pacifiques, que, plus la saison avançait plus les chances étaient en faveur de la Russie, en un mot qu'il n'était pas probable que l'on eût brûlé sa capitale pour signer, après, un traité de paix sur ses ruines.
— Voulez-vous aller à Pétersbourg ? me demanda l'Empereur. Vous verrez l'empereur Alexandre. Je vous chargerai d'une lettre et vous ferez la paix.
Je répondis que cette mission serait fort inutile, qu'on ne me recevrait pas. L'Empereur, prenant alors un air plaisant et bienveillant, me dit que je ne savais pas ce que je disais, que l'empereur Alexandre serait d'autant plus empressé de profiter de l'occasion qu'on lui offrirait de négocier, que sa noblesse, qui était ruinée par cette guerre et par l'incendie de Moscou, désirait la paix, qu'il en avait la certitude. « Cet incendie, ajouta-t-il, est une folie dont un forcené a pu se vanter le jour qu'il a fait mettre le feu, mais dont il se sera repenti le lendemain. L'empereur Alexandre voit bien que ses généraux ne sont pas capables, que les meilleures troupes ne peuvent rien avec de tels chefs. »
Et il me pressa encore de raisonnements pour me convaincre de ce qu'il me disait et me décider à accepter cette mission.
L'Empereur répondit à mes objections que je me trompais, qu'il recevait à l'instant des nouvelles de Pétersbourg, qu'on y emballait en grande hâte, que les effets les plus précieux avaient déjà été expédiés dans l'intérieur, et même pour l'Angleterre ; que l'empereur Alexandre ne se faisait point illusion, qu'il voyait son armée fort diminuée et découragée, tandis que l'armée française était en situation de marcher tout de suite sur Pétersbourg ; que la saison était encore bonne ; que, par cette marche, l'empire de Russie était perdu ; que, défait, l'empereur Alexandre était très embarrassé et qu'il saisirait donc avec empressement une ouverture faite par nous, puisqu'elle lui fournirait un moyen honorable de sortir de la mauvaise position où il était placé.
Voyant qu'il ne pouvait me déterminer, l'Empereur ajouta qu'à commencer par moi tous ceux qui avaient été en Russie lui avaient fait des contes sur le climat, et il insista de nouveau sur sa proposition. Pensant peut-être que ma répugnance ne tenait qu'à une espèce d'embarras de me présenter à Pétersbourg, où j'avais été si bien traité, dans un moment où la Russie était si ravagée, l'Empereur me dit :
— Eh bien ! N'allez qu'au quartier général du maréchal Kutusof.
Je répondis que l'un n'aurait pas plus de succès que l'autre. J'ajoutai que je me rappelais ce que l'empereur Alexandre m'avait dit dans un autre temps, que je connaissais son caractère et que je refusais la mission qu'il voulait bien me confier parce que j'étais sûr qu'il ne signerait pas la paix dans sa capitale ; que, cette démarche de notre part devant être sans résultat, il était plus convenable de ne pas la faire.
L'Empereur me tourna sèchement les talons, en me disant :
— Eh bien ! j'enverrai Lauriston ; il aura l'honneur d'avoir fait la paix et de sauver la couronne à votre ami Alexandre.
En effet, peu après, l'Empereur chargea M. de Lauriston de cette mission.
 
Pendant qu'on rêvait négociation et paix au quartier général, les cosaques venaient inquiéter nos fourrageurs et nous en prenaient chaque jour jusqu'aux portes de la ville. Ils parurent aussi entre Mojaisk et Moscou. Quelques hommes isolés furent poursuivis et d'autres pris ; une estafette fut retardée de quinze heures, ce qui agita l'Empereur au dernier point.
Il me fit demander tous les quarts d'heure, ainsi que le major général, pour savoir si nous n'avions rien appris sur les causes de ce retard. Je profitai de l'occasion pour renouveler la demande que j'avais faite, depuis notre arrivée, d'une escorte pour l'estafette, ne fût-elle que de deux hommes ; mais pour en établir une à tous les relais, il eût fallu un détachement assez considérable et, la cavalerie étant déjà fort réduite, l'Empereur crut résoudre la question en disant que cette précaution était inutile, que la route était très sûre.
Trois jours après, le postillon, porteur de l'estafette pour Paris, fut manqué de plusieurs coups de fusil, au-delà de Mojaisk, et poursuivi pendant deux lieues. L'Empereur envoya en toute hâte les détachements que j'avais demandés.
Mojaisk, entouré de partis ennemis, et où se trouvait la grande ambulance, était cependant occupé par le corps du duc d'Abrantès, et d'autres troupes étaient échelonnées sur la route que de forts détachements et des convois venant de France couvraient chaque jour. Les moindres retards dans la correspondance de Paris contrariaient et inquiétaient l'Empereur, non que l'ennemi eût pu retirer un avantage réel de la prise de ces dépêches – puisque toutes celles de quelque intérêt étaient chiffrées –, mais par le désagrément de voir ses communications avec la France menacées, et par l'effet que devait y produire, ainsi même qu'en Europe, la nouvelle que l'ennemi était sur nos derrières.
L'Empereur était très préoccupé et commençait, sans doute, à convenir avec lui-même des inconvénients de cette situation, qu'il avait voulu jusqu'alors se dissimuler. Les pertes de la bataille, l'état de sa cavalerie, rien certainement ne l'avait autant préoccupé que cette apparition de quelques cosaques sur nos derrières. Dans ses conversations, à la promenade, et le soir, après son dîner, dans la réunion où se trouvaient les maréchaux et les généraux qu'il avait invités et, en général, les personnes marquantes de sa Maison, l'Empereur parlait toujours du beau temps, de la manière dont on passerait l'hiver à Moscou, des blockhaus qu'il établirait pour la sûreté de ses cantonnements, de son projet de les garder de cette manière sans fatiguer les troupes ni les exposer au froid, de son projet de placer sa cavalerie en dedans de sa ligne, des cosaques polonais qu'il attendait et qu'il opposerait aux Russes. L'Empereur annonçait aussi hautement son projet de marcher incessamment sur Kutusof, pour l'éloigner et donner enfin du repos à l'armée. Il parlait des nouvelles qu'il recevait de M. de Bassano, des levées considérables qu'auraient faites les Polonais, de la prochaine arrivée de six mille cosaques de cette nation. Il faisait l'énumération des divisions françaises qui étaient en route pour renforcer les corps de la Dwina, et quelques-unes pour couvrir et échelonner notre route. Le projet de l'Empereur était alors d'établir une autre route de communication avec la France, dans des pays moins épuisés. Il n'attendait pour cela, disait-il au prince de Neuchâtel, que le résultat de son mouvement contre Kutusof et des réponses à ses ouvertures de paix. Il ne parlait à nous que d'attendre le résultat des opérations qu'avaient dû faire les corps de la Dwina.
Dans ses conversations générales, l'Empereur représentait l'Autriche comme étant dans les meilleures dispositions et désirant franchement nos succès pour recouvrer ses provinces maritimes, et aussi pour voir, au centre de l'Europe, une puissance intermédiaire intéressée à contenir le colosse russe qui l'effrayait.


*
*  *

Notre situation, au lieu de s'améliorer, s'aggravait chaque jour par le service forcé auquel nous obligeaient la présence de l'ennemi et les attaques de ses nombreuses troupes légères.
On était toujours sur le qui-vive ; l'artillerie, déjà si réduite et si fatiguée, n'avait aucun repos ; les chevaux qui n'étaient pas de service allaient, comme ceux de la cavalerie, au bois, au fourrage, et les hommes aux vivres. Nos communications étaient toujours gênées au-delà de Ghjat, et souvent interrompues entre Mojaisk et nous. Un nouveau convoi d'artillerie avait été attaqué et plusieurs caissons pris près du château de Wezianino, où l'Empereur avait couché avant d'arriver à Moscou. Chacun voyait dans ces préludes l'annonce d'un nouveau système de guerre pour nous isoler. On ne pouvait en adopter un qui contrariât davantage l'Empereur et qui fût, en effet, plus contraire à ses intérêts. Nous lui en parlâmes, le prince de Neuchâtel, le Vice-Roi et moi, si j'ose me nommer après de telles autorités.
Les circonstances me paraissaient si graves que je crus devoir sortir de la réserve que je m'étais imposée depuis longtemps. Je demandai une audience à l'Empereur. Comme je le voyais et l'accompagnais chaque jour, il parut étonné de cette solennelle demande et me le fit observer en me la donnant immédiatement.
— Qu'y a-t-il donc d'extraordinaire et de si pressé ? me dit-il.
Mes observations sur les dangers du séjour à Moscou, et de l'hiver si on marchait pendant le froid furent cependant accueillies avec plus de bienveillance qu'il ne m'en montrait depuis longtemps, sans amener néanmoins, dans ce moment, une réflexion ou une réponse qui pût me laisser pénétrer ses intentions.
— Caulaincourt se croit déjà gelé, dit-il à Duroc et au prince de Neuchâtel, en leur racontant ma démarche.
Ce dernier et le Vice-Roi avaient aussi entretenu l'Empereur de tous les inconvénients, même des dangers que présentait un séjour plus prolongé à Moscou. L'insouciance, la négligence de nos troupes à se garder étaient encore un malheur de plus dans la situation où nous nous trouvions, et je ne mets pas en doute que l'Empereur ne vît et ne pensât comme nous. Mais l'embarras de sortir de sa difficile position nourrissait l'espoir de parvenir à une négociation et le tenait comme enchaîné au Kremlin.


1. La Grande Armée était entrée à Moscou le 14 septembre 1812.