Coeur de prêtre, coeur de feu
Coeur de prêtre, coeur de feu
Guy Gilbert
336 pages
Couverture souple
Réf : 373824
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Au lieu de 20,00  (prix public)
Résumé
Guy Gilbert, le prêtre-éducateur au blouson noir, répond aux questions que nous nous posons tous sur la vie des prêtres : la vocation, la pauvreté, la sexualité, la solitude... Toujours aussi percutant, c’est un livre très personnel sur une surprenante histoire d’amour avec la foi et avec les hommes de toutes origines.
Pourquoi on l'a choisi
À 75 ans, il rallume toujours le feu ! Pour le curé des loubards, être prêtre, c’est “Aimer à tout casser” ! Mais aussi garder sa jeunesse, protéger son cœur et son corps... Quelle force de vie !
Guy Gilbert est né en Charentes-Maritimes en 1935 dans une famille ouvrière de quinze enfants. Sa vocation religieuse se déclare très tôt, à l'âge de treize ans, et c'est comme séminariste qu'il accomplit son service militaire, en pleine guerre d'Algérie. Il y est ordonné prêtre en 1965.
Guy Gilbert cache derrière sa façade rebelle une personnalité profonde et extrêmement attachante. Prêtre-éducateur depuis 40 ans, celui qui proclame que « la rue est son Église » aide quotidiennement des dizaines de jeunes en perdition. Il est l'auteur d'une vingtaine de livres dont :
    L'Évangile selon saint-Loubard
    Ma religion, c'est l'Amour
    Des jeunes y entrent, des fauves en sortent
    L'Évangile, une parole invincible
    Si je me confessais
Extrait
Introduction
De la soutane au blouson noir

On m'avait conduit, le visage en sang, chez les sœurs du Sacré-Cœur-de-Montmartre pour me soigner. J'en avais pris plein la gueule. Morsure à l'épaule, cheveux arrachés, arcades sourcilières éclatées.
C'était il y a quarante ans. J'arrivais à Paris à tire-d'aile d'Algérie où j'étais prêtre depuis cinq ans. Je quittais mon presbytère plein du parfum entêtant du jasmin pour atterrir dans les noires rues du XVIIIe arrondissement. J'étais projeté de l'Algérie que j'aimais tant vers un nouveau ministère dans le diocèse de Paris.
Nommé vicaire à la paroisse Saint-Jean-Saint-Christophe dans le XIXe, j'étais à plein temps éducateur de rue avec une équipe de prêtres du XVIIIe.
Je passais d'un univers lumineux baigné par le soleil d'Algérie, au cœur de la jeunesse de Blida, à celui des rues d'un quartier parisien particulièrement violent.
Absolument pas préparé à cette mission, je sentais pourtant que c'était là que je devais être. La jeunesse algérienne chaleureuse, dynamique et volontaire m'avait fort peu préparé au choc que me réservait celle de Paris.

Des coups d'abord
Je tentai d'apprivoiser une équipe d'adolescents particulièrement violents, appelés en ce temps-là « voyous ». Mon outil de travail : une moto 500 Honda Four ! Rien de mieux dans les embouteillages parisiens pour rejoindre autour des bouches de métro des jeunes toujours au bord d'une agression, parce que perdus dans leur quartier.
Quelques mois avec eux m'enchantèrent, malgré les nombreuses difficultés. Comprendre leur langage, le « verlan », et leurs mœurs était ma priorité. Aller les trouver là où ils étaient, c'était notre tâche.
Jean-Claude Barreau, prêtre surdoué avec ce type de jeunes, avait lancé une technique d'approche, alors inédite. Il m'avait invité à rejoindre son équipe. Avec l'accord des évêques d'Alger et de Paris, je m'y coulai très vite sur ma moto.
Survint l'incident brutal qui allait faire basculer d'un seul coup ma présence auprès des hordes de rue. Un chef de bande fêtait son anniversaire dans une famille d'accueil. Soudain il m'insulte grossièrement devant les autres. J'essaie de savoir pourquoi. Sa réponse est simple, immédiate : « Descends, on va se battre ! » Impossible de refuser. Je connaissais leur code. Une insulte publique non lavée à coups de poing dans l'instant, c'était passer pour une lavette. Je devrais partir et les quitter si je refusais l'affrontement physique.
Descendre les onze étages en ascenseur, avec l'offenseur qui s'était muni d'un poids d'un kilo trouvé sur le meuble de sa famille d'accueil et voulait me le balancer dans la figure, fut un rapide calvaire. Le deuxième fut plus long. Comme un fauve, le jeune me jetait sur la pelouse. Je me défendais comme un lion mais je ne savais pas me battre. Les coups pleuvaient. Le mec, particulièrement violent et habitué à se bagarrer depuis son plus jeune âge, avait un avantage certain sur moi.
Baigné d'amour par ma famille, adouci par mes treize ans de séminaire, je n'étais pas préparé à cette épreuve-là. Les séminaristes prennent-ils des cours de karaté pour exercer leur mission évangélique ?
Toute la bande de jeunes assistait au pugilat. L'un d'eux arrêta la bagarre et nous sépara. Je pissais le sang, mais j'avais tenu tête à l'agresseur qui, lui, n'était qu'égratigné.
Je le revis le lendemain. Il ne me donna aucune explication à l'insulte lancée la veille. Son seul commentaire : « Tu ne sais pas te battre, mais tu t'es battu jusqu'au bout. Tu es l'un de nous maintenant. » C'est alors que j'ai commencé à comprendre.
La violence de ces jeunes est au cœur de leur vie. C'est leur façon de dire : « Mes parents m'ont battu depuis que je suis petit. On ne m'a jamais dit qu'on m'aimait. Dans la rue c'est toujours le plus fort qui gagne. Je suis le chef et toi, l'éducateur, t'as pas à aider à sortir de la merde mon pote que je protège et que j'entraîne dans mes magouilles... »
Ce jeune, au fond, m'a permis par son interpellation brutale de vivre ensuite quarante ans de souffrances dingues et de joies immenses. Il m'a appris à être à ma place : les servir. Il m'a appris à les connaître au plus profond de leurs angoisses, de leurs peurs, de leurs désespérances. Il m'a appris à les écouter inlassablement. À ne jamais les lâcher. À les aimer à en crever. Gratuitement. Avec tant d'autres, il a fait de moi le prêtre que je suis. Il m'a enfin appris à comprendre la phrase lancée par Jean-Paul II trente ans plus tard : « Vivez l'inculture de votre peuple. » Dans ce monde très dur où je vis depuis tant d'années, il faut parfois user de ses poings sans jamais haïr. Mon éducation familiale si tendre, si belle, si lumineuse d'amour m'y avait préparé, avec l'Évangile, le roc qui m'a façonné. Merci à toi, Daniel, mon agresseur (mort d'overdose dans une ruelle de Pigalle quelques mois après). Tes coups étaient un appel ; ton agression, j'ai mis longtemps à la comprendre. Mais tant d'autres de tes frères, pétris de violence, m'ont montré le seul chemin valable vers vous, peuple de jeunes : un amour gratuit, total.
Merci à l'Église de m'avoir placé sur une zone de fracture, là où mes dons pouvaient s'exprimer. Église d'Alger et de Paris, vous m'avez donné l'audace de les vivre, tout en restant enraciné en vous. « Un pied dans la rue, un pied dans l'Église, m'avait recommandé Mgr Duval, mon évêque d'Alger, et gardez bien les deux pieds là où ils sont. » Pari tenu.

Le blouson noir ensuite
Dès mon arrivée, une aventure intégrale m'attendait tous les soirs, dans les rues de Paris, à la rencontre des jeunes voyous. On connaissait leurs horaires nocturnes. Parfois, ils nous appelaient à la permanence d'accueil. Pas de portables en ce temps-là. Mais, fins limiers, ces jeunes savaient où nous trouver. Et nous aussi.
À moto, pas de soutane évidemment. Je l'avais revêtue en 1957, je la quittais quelques années après. Le clergyman auquel je tenais m'authentifiait clairement comme prêtre à Paris. Les jeunes voyous agglutinés autour de ma moto à des heures tardives suscitaient la curiosité des policiers, évidemment. Leurs blousons de cuir et leurs mobs pétaradantes redoublaient la méfiance des pandores qui ne manquaient jamais de les interpeller. Les jeunes, agressifs à leur égard, les recevaient en termes particulièrement choisis. Ce qui entraînait, comme aujourd'hui, l'hostilité de la maréchaussée.
Certains flics les traitaient de « sales bicots, sales négros, sales voyous ». Moi j'avais droit à des « mon père » très respectueux. Je ne le supportais plus. Une nuit je dis à la bande : « Je ne suis pas un diamant dans de la merde, j'en ai marre d'être respecté quand vous, vous êtes insultés. — Eh bien, prends mon blouson, me répond un jeune Arabe, tu verras bien s'ils te respectent ! »
Le lendemain soir, j'ai « vu ». Assimilé par les poulets à un chef de bande, je répliquai avec verdeur et me retrouvai au commissariat. Le ton était monté à un degré que je préfère ne pas développer. Le commissaire m'ayant reconnu, le policier qui m'avait insulté le premier s'excusa platement.
Ma réponse jaillit : « Tout à l'heure j'étais de la merde, maintenant tu t'excuses parce que tu apprends que je suis prêtre. Tes excuses, tu peux te les foutre où je pense. Je suis simplement un humain, que tu dois respecter. Le prêtre n'a pas besoin de respect supplémentaire. »
On s'en est tenus là. Je décidai alors de m'acheter un blouson noir. Un Perfecto. C'est le meilleur et ça dure. Nanti de ce blouson qui ne m'a plus jamais quitté (je porte actuellement mon septième en quarante ans), j'ai pu apprécier le regard des autres sur cette nouvelle tenue fort peu ecclésiastique. Deux histoires, parmi les plus significatives, vous diront combien la peur et l'humour se mêlent quand apparaît ce blouson.
Je prends le métro et m'assois à la seule place libre à côté d'une dame d'un certain âge en train de lire tranquillement. Elle s'aperçoit de ma présence et met immédiatement son sac à main de l'autre côté. Je lui décoche : « T'inquiète pas, la vieille, je ne suis pas venu te faire ton sac à main. »
Les lèvres pincées, elle se tait. Je jette alors un œil sur le livre qu'elle lisait. C'était Un prêtre chez les loubards, mon livre qui venait de sortir !
« Intéressante lecture, lui dis-je. — Qu'est-ce que ça peut vous faire ? me répond l'ancienne, excédée. — C'est moi qui l'ai écrit... »
Elle se retourne, me fixe, me reconnaît, s'excuse, et replace son sac à main de mon côté ! On a babillé tout le reste du parcours.
Aujourd'hui, arrêté de temps à autre à un péage par un policier, je me vois invité à me ranger sur le bas-côté. Je lui demande alors si c'est à cause de mon blouson. « Mais non, mon père, me répond le policier. Ma femme est l'une de vos fans. Un autographe lui ferait tant plaisir ! » Je pose donc ma griffe sur un de mes livres, ce qui remplit de joie le pandore.
Je les aime bien, les policiers, parce qu'ils sont au cœur de la souffrance humaine. Je le leur dis souvent quand je les vois passer à quatre heures du matin dans mon quartier, et je devine parfois leurs yeux embués. Ils ont tant besoin qu'on les rassure : « Merci d'être des gardiens de la paix, et de veiller sur nous. »
Ce blouson noir qui me colle à la peau depuis quarante ans signifie mon combat et sa pérennité. Pour les jeunes d'aujourd'hui, il est une armure et une histoire.
Quand je suis à la Bergerie de Faucon, et que je travaille dans mon parterre de fleurs en jogging, parfois les jeunes viennent me chercher pour aller manger au village. « On dirait un petit vieux dans son jardin. On va au village, Guy, mets ton blouson ! » me disent-ils. Je leur obéis, nanti de ma cuirasse, ils sont fiers de moi, même s'ils ont eux-mêmes, depuis belle lurette, abandonné les blousons noirs. Ils préfèrent se fondre, comme tous les adolescents, dans la foule avec leur jogging, leurs Nike et leur capuche de moine. C'est bien comme ça. Jusqu'à quand garderai-je mon Perfecto ? Dieu seul le sait. Mais je me sens bien dedans.