Même le silence a une fin
Même le silence a une fin
702 pages
Couverture cartonnée
Réf : 369468
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Résumé
23 février 2003 – 2 juillet 2008. Entre ces deux dates, marquant son enlèvement et sa libération, s’étire le long calvaire d’Ingrid Betancourt et de ses compagnons d’infortune. Attente, angoisse, espoirs déçus, mauvais traitements, évasions ratées... De son interminable, intolérable, captivité aux mains des F.A.R.C., Ingrid Betancourt livre un récit dénué de sensationnalisme, et pourtant palpitant. Un témoignage, rare et profond, qui restera comme l’un des grands textes de la littérature.
Le choix de Franz-Olivier Giesbert
« Tous ceux, nombreux, à qui j’ai recommandé ce livre-fleuve, m’ont ensuite remercié. Tous. Même le silence a une fin est bien plus qu’un témoignage ; c’est une œuvre littéraire de haute volée avec laquelle on vit des jours et des nuits. Une fois qu’on l’a commencée, on ne peut plus s’arrêter et elle vous hante longtemps après qu’on l’a terminée. Ingrid Betancourt n’est jamais dans la plainte ni le pathos. L’ex-otage des Farc (Forces armées révolutionnaires) de Colombie qui raconte en écrivain ses 2321 jours de détention, a su faire de la jungle le personnage principal de ce récit magnifique qui a la force des grands classiques. »

Franz-Olivier Giesbert
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :2
nathlrb
Le 12 décembre 2011
Admirable
Je m'attendais à un témoignage, c'en est un. Mais un témoignage transformé en récit magnifiquement écrit, où chaque chapitre m'a donné envie de lire le suivant et où les émotions décrites m'ont profondément touchée. Ce récit pourtant horrible de sa captivité, Ingrid Betancourt a su en faire une aventure palpitante que j'ai dévorée jusqu'à la dernière ligne. J'aurais presque envie d'une suite....!
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mimi2
Le 03 janvier 2012
Un peu lourd
Là, au moins, on sait ce qu'a été sa captivité, son histoire est racontée dans les moindres détails pendant 6 ans. Belle leçon de courage mais un peu longuet par moment car le livre est épais.
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Extrait

1

La fuite de la cage


Décembre 2002. J'avais pris la décision de m'évader1. C'était ma quatrième tentative, mais, depuis la dernière, les conditions de détention étaient devenues encore plus terribles. On nous avait installées dans une cage construite avec des planches de bois et des lames de zinc en guise de toit. L'été arrivait, nous n'avions pas eu d'orage la nuit depuis plus d'un mois. Or, un orage nous était indispensable. J'avais repéré une planche à moitié pourrie dans un angle de notre cagibi. En la poussant fortement avec le pied, je réussis à la fendre suffisamment pour créer une ouverture. Je fis cela un après-midi après le déjeuner, alors que le garde somnolait debout en équilibre sur son fusil. Le bruit le fit sursauter. Il s'approcha, nerveux, et fit le tour de la cage, lentement, comme un fauve. Je le suivais à travers les fentes qui séparaient les planches, retenant mon souffle. Il ne pouvait pas me voir. Il s'arrêta à deux reprises, collant même l'œil à un trou, et nos regards se croisèrent un instant. Il bondit en arrière, effarouché. Puis, pour reprendre contenance, il se planta bien à l'entrée de la cage ; il prenait sa revanche, il ne me quittait plus des yeux.
Évitant son regard, je faisais des calculs. Pouvait-on passer par cette ouverture ? En principe, si le crâne passait, le corps devrait suivre. Je pensais à mes jeux d'enfants, je me voyais me faufilant entre les barreaux d'une des grilles du parc Monceau. C'était la tête qui bloquait toujours tout. Mais je n'en étais plus aussi sûre. Pour un corps d'enfant, l'affaire marchait, mais pour un adulte, les proportions étaient-elles les mêmes ? J'étais d'autant plus inquiète que même si nous étions bien maigres, Clara et moi, j'avais tout de même remarqué depuis quelques semaines un phénomène de gonflement des corps, probablement une rétention de liquides due à notre immobilité forcée. C'était très visible chez ma compagne. J'avais plus de mal à juger sur moi-même car nous ne disposions pas de miroir.
Je lui en avais parlé, ce qui l'avait profondément agacée. Nous avions fait deux tentatives d'évasion auparavant et c'était devenu un sujet de crispation entre nous. Nous nous parlions peu. Elle était irritable et moi j'étais en proie à mon obsession. Je ne pensais qu'à la liberté, à trouver le moyen de nous échapper des mains des FARC.
Je faisais donc des calculs à longueur de journée. Et je préparais en détail le matériel pour notre expédition. J'accordais beaucoup d'importance à des choses stupides. Je pensais, par exemple, qu'il était impensable de partir sans ma veste. J'oubliais que cette veste n'était pas imperméable et qu'une fois mouillée elle pouvait peser des tonnes. Je me disais aussi que nous devrions emporter la moustiquaire. « Il faudra aussi faire très attention à la question des bottes. La nuit on les laisse toujours au même endroit, à l'entrée du cagibi. Nous pourrions commencer à les mettre à l'intérieur pour qu'ils s'habituent à ne plus les voir lorsqu'on dort... Il faudra aussi nous procurer une machette. Pour nous défendre des bêtes sauvages, et nous ouvrir un passage dans la végétation. Ce sera très difficile. Ils sont sur leurs gardes. Ils n'ont pas oublié que nous avons réussi à leur en subtiliser une lorsqu'ils étaient en train de bâtir l'ancien campement. Prendre les ciseaux, on nous les prête de temps en temps. Je dois aussi penser aux provisions. Il faut en stocker sans qu'ils s'en rendent compte. Et le tout doit être bien emballé dans du plastique parce qu'il faudra nager. Il faut être le plus léger possible. Et j'emmènerai mes trésors : hors de question de laisser les photos des enfants et les clefs de mon appartement. »
Je passais ainsi mes journées à cogiter, repensant vingt fois au parcours à suivre une fois sorties du cagibi. J'évaluais toutes sortes de paramètres : où devait se trouver la rivière, combien de jours il nous faudrait pour obtenir de l'aide. J'imaginais avec horreur l'attaque d'un anaconda dans l'eau, ou celle d'un énorme caïman comme ceux dont j'avais vu les yeux rouges et brillants sous la torche d'un garde lorsque nous descendions le fleuve. Je me voyais aux prises avec un tigre2, car les gardes m'en avaient fait une description féroce. Je pensais à tout ce qui pouvait me faire peur, pour me préparer psychologiquement. J'avais décidé que cette fois-ci rien ne m'arrêterait.
Je ne pensais qu'à cela. Je ne dormais plus, car j'avais compris que, dans la quiétude du soir, mon cerveau fonctionnait mieux. J'observais et prenais note de tout : l'heure des changements des gardes, comment ils se plaçaient, lequel veillait, lequel s'endormait, lequel faisait un rapport au suivant sur le nombre de fois où nous nous étions levées pour uriner...
Et puis, j'essayais aussi de maintenir le contact avec ma compagne pour la préparer à l'effort que demanderait l'évasion, aux précautions à prendre, aux bruits à éviter. Elle m'écoutait exaspérée, en silence, et ne me répondait que pour exprimer un refus ou un désaccord. Certains détails étaient importants. Il fallait prévoir un leurre que nous placerions sur nos couchettes pour donner l'impression d'un corps recroquevillé à la place du nôtre.
Je n'avais pas le droit de m'éloigner de la cage, sauf pour aller aux chontos3 faire mes besoins. C'était alors l'occasion de jeter un coup d'œil dans le trou aux ordures avec l'espoir d'y découvrir des éléments précieux. Je revins un soir avec un vieux sac à provisions qui avait baigné dans les restes de nourriture en décomposition et des morceaux de carton ; l'idéal pour fabriquer notre leurre. Ma démarche énervait le garde. Ne sachant pas s'il fallait m'interdire de récupérer ce qui avait été bazardé, il me somma de me presser en appuyant son invective d'un mouvement du canon de son arme. Quant à Clara, dégoûtée par mon précieux butin, elle ne comprenait pas à quoi il pourrait nous servir.
Je mesurais combien nous nous étions éloignées. Obligées d'être collées l'une à l'autre, réduites à un régime de sœurs siamoises sans avoir rien en commun, nous vivions dans des mondes opposés : elle cherchait à s'adapter, je ne pensais qu'à m'enfuir.

Après une journée particulièrement chaude, le vent se leva. La jungle devint silencieuse pour quelques instants. Plus un seul piaillement d'oiseau ni un bruissement d'aile. Nous tournions tous la tête, vers le vent, pour humer le temps : l'orage approchait à grande vitesse.
Le campement entrait dans une activité fébrile. Chacun s'attelait à sa tâche. Les uns révisaient les nœuds de leurs tentes, les autres partaient en courant ramasser le linge qui séchait sous un carré de soleil, certains plus prévoyants partaient aux chontos au cas où l'orage se prolongerait au-delà de leurs urgences.
Je regardais cette agitation, le ventre noué par l'angoisse, priant Dieu de me donner la force d'aller jusqu'au bout. « Ce soir, je serai libre. » Je me répétais cette phrase sans cesse, pour ne pas penser à la peur qui me tendait les muscles et les vidait de leur sang, pendant que je faisais difficilement les gestes mille fois prévus dans mes insomnies : attendre qu'il fasse nuit pour construire mon leurre, plier le grand plastique noir et le glisser à l'intérieur de ma botte, déplier le petit plastique gris qui me servirait de poncho imperméable, vérifier que ma compagne soit prête. Attendre que l'orage éclate.
J'avais appris de mes tentatives précédentes que le meilleur moment pour leur fausser compagnie était l'heure entre chien et loup. Elle arrivait dans la jungle exactement à 18 h 15, et durant quelques minutes, alors que l'œil commençait à s'adapter à l'obscurité, et avant que le soir ne tombe complètement, nous étions tous aveugles.
J'avais prié pour que l'orage éclate pile à cette heure-là. Si nous sortions du campement juste avant que la nuit ne prenne possession de la forêt, les gardes se succéderaient sans rien remarquer de particulier et l'alerte ne serait donnée que le lendemain à l'aube. Cela nous laissait le temps nécessaire pour prendre de la distance et nous cacher pendant la journée. Les équipes lancées à notre recherche iraient beaucoup plus vite que nous, parce qu'elles étaient bien plus entraînées et qu'elles bénéficieraient de la lumière du jour. Mais si nous réussissions à sortir sans laisser de traces, plus nous nous éloignerions, plus le périmètre de leur recherche s'étendrait. Et bientôt la surface qu'ils auraient à fouiller demanderait un nombre d'hommes supérieur à celui dont ils disposaient dans le campement. Je pensais que l'on pourrait se déplacer la nuit, car eux ne nous chercheraient pas dans le noir : leurs torches électriques nous permettraient de les repérer et de nous cacher avant qu'ils ne puissent nous localiser. Au bout de trois jours, en marchant toute la nuit, nous serions à une vingtaine de kilomètres du campement, et il leur serait impossible de nous retrouver. Il faudrait alors se mettre à marcher de jour, près du fleuve, sans le longer tout à fait, car c'est par là qu'ils poursuivraient le plus probablement leur recherche, pour arriver finalement quelque part où nous serions habilitées à demander de l'aide. C'était faisable, oui, j'y croyais. Mais il fallait partir tôt pour avoir le plus de temps de marche possible pendant cette première nuit et pour augmenter au maximum notre éloignement du campement.
Or, ce soir-là, l'heure propice était passée et l'orage n'avait toujours pas éclaté. Le vent soufflait sans s'arrêter, mais le tonnerre grondait au loin, et une certaine tranquillité était revenue au campement. Le garde s'était enroulé dans un grand plastique noir qui lui donnait un air de guerrier antique, bravant les éléments la cape au vent. Et chacun se préparait pour l'arrivée de l'orage avec la sérénité du vieux matelot qui pense avoir arrimé sa charge.

Les minutes s'égrenaient avec une lenteur infinie. Une radio au loin nous faisait parvenir les échos d'une musique joyeuse. Le vent continuait de souffler mais le tonnerre s'était tu. De temps à autre, un éclair traversait la muraille végétale et ma rétine imprimait dans mon cerveau l'image du campement en négatif. Il faisait frais, presque froid. Je sentais l'électricité traverser l'espace et hérisser ma peau. Peu à peu, mes yeux se gonflaient à force de scruter l'obscurité, mes paupières devenaient pesantes. « Il ne va pas pleuvoir ce soir. » J'avais la tête lourde. Clara s'était enroulée dans son coin, gagnée par l'assoupissement, et je me sentais moi-même aspirée dans un sommeil profond.
Une bruine qui traversait les planches me réveilla. Sa fraîcheur sur ma peau me fit frissonner. Le bruit des premières gouttes de pluie sur le zinc acheva de me sortir de ma torpeur. Je touchai le bras de Clara : il fallait partir. La pluie devenait à chaque instant plus dense, plus épaisse, plus serrée. Mais la nuit était toujours trop claire. La lune n'était pas de notre côté. Je regardai entre les planches au-dehors, on y voyait comme en plein jour.
Il faudrait courir de la cage tout droit devant, en espérant que, des tentes voisines, personne n'aurait l'idée de regarder à cet instant précis vers notre prison. Je réfléchissais. Je n'avais pas de montre, c'était sur celle de ma compagne que je comptais. Elle n'aimait pas que je lui demande l'heure. J'hésitai à lui poser la question, puis me lançai.
— Il est 9 heures, me répondit-elle, comprenant que ce n'était pas le moment de créer des tensions superflues.
Le campement dormait déjà, ce qui était une bonne chose, mais la nuit devenait de plus en plus courte pour nous.
Le garde luttait pour se protéger des trombes d'eau qui déferlaient sur lui, le vacarme de la pluie sur le zinc couvrait mes coups de pied sur les planches pourries. Au troisième coup, la planche vola en morceaux. Cependant l'ouverture ainsi pratiquée n'était pas bien grande.



1. Le lecteur trouvera en fin de volume (p. 695) une carte de la zone de campements et de détention en Colombie.
2. Tigre : appellation courante du jaguar en Colombie.
3. Chontos : mot utilisé par les FARC pour désigner les toilettes de fortune, creusées dans le sol, à l'usage des prisonniers.