Berill, Clara, Lucrèce...
Berill, Clara, Lucrèce...
Françoise Bourdin
1462 pages
Couverture cartonnée
Réf : 358688
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Au lieu de 26,00  (prix public)
Disponible
Résumé
Trois destins de femmes contés par Françoise Bourdin, six romans en un seul volume ! Trois sagas familiales qui vous feront parcourir tout un siècle. Le destin de Berill, jeune Tzigane devenue la femme d’un banquier au cœur des années 1960. Le secret de Clara ou les déchirements d’une grande famille, des lendemains troublés de la Seconde Guerre à l’aube des années 1980. Lucrèce, une femme à la conquête de la liberté à la fin des années 1980.
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Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :6
dominik
Le 11 août 2011
Berill
Je viens de terminer la première histoire de ce livre, celle de Berill, la première héroïne de ce gros bouquin... Ce roman est tout simplement sublime ! L'amour va permettre à Berill de connaître une vie qu'elle était loin d'imaginer, grâce à son destin, car c'est bien le destin qui l'aura placée sur le chemin de Tomas... Toute la vie de ce femme où l'amour, l'histoire s'emmêlent et ce, dans un style d'écriture agréable à lire !!! Je recommande vivement ce livre ne serait-ce que pour ce roman, bravo madame Françoise Bourdin, j'espère que les deux autres héroïnes m'apporteront autant de bonheur à les lire !
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Remarque de magalie sauvaget du 09/10/11
merci pour votre avis sur ce livre; c'est même surprenant de voir un livre de 1462 pages !!! ça ne fait pas peur ? il y a bien 6 romans dans 1 volume ? Jai déjà lu 4 romans de F Bourdin, et ai bine aimé Attend votre réponse MS
Remarque de dominik du 20/01/12
Bonjour MS désolé pour la réponse tardive..et peut-être aurez-vous déjà commandé ce superbe livre. 1462 pages ne font pas peur vu la qualité de l'écriture de F. Bourdin... Si ce n'est fait, je vous le recommande vivement !! Bonne lecture !
socco471
Le 22 septembre 2011
Trois destins de femmes exceptionnelles !!!
J'ai terminé ce livre, les histoires de 3 femmes exceptionnelles auxquelles on peut s'identifier et aussi qui nous donne envie de vivre leur histoire. On ne s'ennuie jamais, livres pleins de bonheurs, de tendresses et de difficultés à travers le 20ème siècle et l'histoire, petite et grande qui s'entremêlent... Merci à Mme Françoise Bourdin, c'est toujours un plaisir de vous lire !!!!
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Remarque de magalie sauvaget du 09/10/11
merci pour votre message à propos de ce livre, mais ça ne fait pas trop de l'entamer avec ces 1462 pages??? j'hésite à le commander ... cela si les histoires sont différentes attend votre réponse M S
TRIBOT Annick
Le 04 janvier 2012
Que du bonheur !
J'ai lu ce livre avec énormément de plaisir et, même s'il est épais, il a été trés vite terminé, me laissant nostalgique des bons moments passés en sa compagnie : une critique malgré tout : sa taille et surtout son poids le rendent difficile à tenir quand on lit sous la couette...
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vivi30
Le 21 janvier 2012
Génial !
J'ai adoré le livre, les 3 histoires sont prenantes, du début à la fin. J'en suis même nostalgique ! Juste un petit bémol, c'est lourd à tenir car je lis principalement dans mon lit...
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chouette
Le 21 mars 2012
Trois mondes différents, pour trois femmes magnifiques
C'est un régal de pouvoir se plonger dans 3 mondes différents que l'on découvre au fil des pages. Ces 3 mondes sont "menés" par 3 femmes dont le destin est extraordinaire. Ce triptyque est un hommage rendu aux femmes. Le fait d'avoir regroupé ces 3 destins permet de passer d'un destin à un autre mais aussi nous facilite la comparaison des trois Mondes et des trois femmes tout en découvrant leur vie hors du commun. Il ne faut pas avoir peur de l'épaisseur du livre qui se lit très facilement tant la plume est fluide et la narration passionnante. Je dois avouer que c'est même le nombre de pages qui m'a attirée dans ce monde de Françoise Bourdin que je ne connaissais pas et que je voulais découvrir. Je suis ravie...
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evohe
Le 22 mai 2012
Attachant
Ces trois portraits de femmes, si différentes et pourtant si semblables dans leur détermination, m'ont particulièrement passionnés. Et toujours quel bonheur de lire F.Bourdin, son style simple et concis m'a conquis.
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Née à Paris en 1952 de parents chanteurs lyriques, Françoise Bourdin est plongée dès son plus jeune âge dans le monde artistique. Passionnée d'équitation depuis l'adolescence, elle l'est aussi par la littérature. Elle commence, dès quinze ans, à écrire des nouvelles et publie son premier roman, Les Soleils mouillés, à l'âge de vingt ans.
Plusieurs grands succès littéraires font d'elle une romancière reconnue :
    Les Vendeanges de juillet
    Comme un frère
    Nom de jeune fille
    Le Secret de Clara
    Les Bois de Battandière
    Les Années passion
    Le Choix d'une femme libre
    Rendez-vous à Kerloc'h
    Une Passion fauve
    L'Inconnue de Peyrolles
    Dans le silence de l'aube
    D'Espoir et de promesse
Elle a également signé de grandes sagas télévisées à succès : Un été de canicule et Terre indigo.
Mère de deux filles, elle vit en Normandie.
Autres titres de Françoise Bourdin
Extrait

1


Budapest, 1920

Il aurait fallu un vétérinaire, des médicaments, ou peut-être qu'un quartier de viande fraîche suffirait à arranger les choses. Non, Vilmos n'y croyait plus, et de toute façon il n'était pas question de se procurer de la nourriture pour les fauves alors que personne ne mangeait à sa faim d'un bout à l'autre du pays.
Éteignant avec soin sa cigarette à moitié consumée, Vilmos rangea le mégot dans sa poche. Il s'avança sans crainte, jusqu'à toucher les barreaux de la cage, et posa sa lanterne sur le sol boueux. Dans l'éclairage fantomatique, la lionne respirait par à-coups, ses flancs semblaient battre la mesure. Bien qu'elle ait les yeux presque fermés, une lueur topaze brillait encore entre ses cils. Elle avait évidemment conscience de la présence de l'homme, néanmoins elle n'en attendait rien.
Vilmos ne brutalisait pas ses bêtes. D'ailleurs, son numéro se bornait aux exercices les plus simples, quelques sauts d'un tabouret à l'autre, trois tours de piste et des rugissements sur commande. Vilmos n'avait pas peur, les lionnes non plus.
À présent, il lui fallait trouver le courage d'abattre Elza. Tôt ou tard, il serait contraint de le faire, alors autant s'en débarrasser tant que le jour n'était pas levé. Il lui restait une douzaine de balles, il pouvait bien en sacrifier une.
La perspective de tuer l'animal lui donna soudain une désespérante envie de le toucher. La première fois qu'il avait posé sa main sur le pelage d'un fauve, il n'avait même pas dix ans. Le contact l'avait ravi, c'était resté un éblouissement pour lui malgré toutes les expériences qui avaient suivi. Des ours, des tigres, une vie entière à s'user en vain dans ce cirque devenu miteux à cause de la guerre.
Le cirque Károly.. Quelque part dans le bazar de la roulotte devait se trouver la vieille affiche qui les représentait tout jeunes, Margit et lui, sur un tremplin : Les Károly ! À l'époque, il fallait savoir faire des tas de choses si on voulait survivre. Son propre père l'avait mis au travail très tôt, et Vilmos avait agi de la même manière avec ses trois enfants. Ainsi, ils n'étaient pas morts de faim, eux et Margit, durant tout le temps qu'il avait passé sur le front Est. Foutue guerre !
La lionne poussa un interminable soupir qui fit saillir ses côtes. Dans son état d'épuisement, elle serait incapable d'exécuter le moindre tour si l'occasion s'en présentait. Mais il n'y aurait plus jamais d'occasion de se produire, les gens avaient autre chose à faire que s'amuser au cirque. Vilmos s'était trompé en croyant que les affaires reprendraient vite.
Il s'écarta de la cage avec l'idée d'aller chercher son revolver, une arme de famille dissimulée depuis toujours sous le plancher de la roulotte. Il laissa la lanterne par terre et se repéra dans l'obscurité, longeant les vieux camions, les deux tracteurs rouillés, les remorques vides. Le cirque Károly était en train de mourir, comme la lionne, et rien que d'y songer lui faisait serrer les poings. Quatre générations de gens du voyage, de romanis, de saltimbanques, toute une dynastie que lui, Vilmos, allait enterrer à son corps défendant.
La roulotte où dormait Margit était garée à l'écart contre celle des enfants. L'aînée, Berill, avait voulu très tôt son indépendance, promettant de veiller sur ses petits frères, une tâche dont elle s'était fort bien acquittée jusqu'à ce que ce soient les garçons qui se mettent à veiller sur elle.
Un sourire amer aux lèvres, Vilmos tâtonna du côté de l'essieu et extirpa l'arme de sa cachette. L'aube était encore loin. Pour l'instant, chacun ronflait sous ses édredons de plumes et personne ne viendrait le déranger. Il s'éloigna sans bruit, concentrant ses idées sur ses enfants pour ne pas penser à la lionne. Berill pouvait facilement monter un numéro d'acrobate, elle était souple, gracieuse et ne rechignait pas au travail. Quant à Arno et Mathias, ils savaient à peu près tout faire, clowns ou jongleurs, funambules ou prestidigitateurs. Au trapèze, ils étaient moins habiles, surtout Arno, mais avec un bon entraînement Mathias arriverait peut-être à devenir un porteur assez sûr pour Berill.
« Arrête de rêver ! C'est fini, et tu le sais. À moins d'aller tenter ta chance ailleurs... »
Où ça ? L'Amérique, dont on parlait tant, était vraiment trop loin pour les Károly, et l'Europe entière peinait à relever ses ruines. En Hongrie, la révolution avait succédé à la débâcle de la guerre, la république proclamée avait fait sécession d'avec l'Autriche, puis les communistes s'étaient emparés à leur tour du pouvoir pour quelques mois d'une dictature sanglante. À présent, la royauté était rétablie, mais sans les Habsbourg, avec pour régent un ancien aide de camp de François-Joseph !
Vilmos ne s'intéressait pas à la politique, il avait été trop longtemps un marginal, et les autorités hongroises ne lui avaient accordé la nationalité que pour l'envoyer se battre contre les Russes. Il n'en avait tiré aucun bénéfice, aucune reconnaissance. Sa seule idée, désormais, était de reprendre la route, de chercher des cieux plus cléments, mais il ne savait quelle direction suivre.
Il refit le trajet jusqu'à la cage devant laquelle brillait toujours la lanterne. Très vite, il introduisit deux balles dans le barillet, n'hésita pas à passer le bras à travers les barreaux et prit juste le temps de bien viser entre les deux yeux avant de tirer. En même temps que la détonation, assourdissante, la tête du fauve fut projetée en arrière. Tuée net, la lionne n'eut même pas un soubresaut. Maintenant, elle était tranquille, au paradis des lions.
Retirant la seconde balle, devenue inutile, il la mit dans sa poche où il sentit le mégot. C'était le moment de fumer ces dernières bouffées de mauvais tabac. Il se pencha vers la lanterne pour avoir du feu, se redressa en inspirant profondément. Une fois, son père avait été obligé d'abattre un ours, trop malade pour être soigné, et il l'avait fait de la même manière, efficace et rapide. Ne pas s'apitoyer. Ni sur le sort des animaux ni sur le sien. Un homme ne pleure pas, c'est un privilège réservé aux femmes ou aux enfants. Alors, bien qu'Elza ait été une très bonne bête, affectueuse lorsqu'elle était lionceau, facile à dresser, et quasiment jamais menaçante en piste, Vilmos ne voulait pas verser une larme.
— Tu pleures ? dit la voix de Margit dans l'ombre.
Sa voix douce, sa voix d'amante, de mère. Elle se glissa près de lui, souleva la lanterne et considéra longuement Elza.
— Ne te tourmente pas, Vil, tu as bien fait...
Comme lui une minute plus tôt, elle passa la main à travers les barreaux et prodigua une ultime caresse à la dépouille du fauve. Voir les doigts de sa femme se perdre dans le pelage blond fit craquer Vilmos. Il la prit par les épaules, l'obligea à reculer et la serra contre lui en silence, ravalant son chagrin.
— Il n'y a plus rien, souffla-t-il au bout d'un moment. On va essayer de vendre ce qui reste et quitter Budapest.
Un sanglot sec le fit tousser, il enfouit son visage dans le cou de Margit.
— Mon amour, murmura-t-il seulement.
La seule chose tangible de son existence était ce lien puissant qui l'attachait à Margit. Avec elle, il avait pu tout affronter et se contenter de si peu de choses ! Mais ce peu-là leur étant désormais refusé, il fallait survivre.
— Le bruit n'a pas réveillé les enfants ? s'inquiéta-t-il.
— Non, grâce à Dieu. Débarrasse-toi d'Elza avant que Berill ne la voie. Va chercher l'équarrisseur.
Leur fille possédait un caractère d'acier trempé, sauf en ce qui concernait les animaux. Personne ne savait d'où lui venaient cette faiblesse, ces excès d'attendrissement qui l'avaient fait se disputer, toute gamine, avec des gardiens de ménagerie ou des dompteurs à qui elle était capable d'arracher leur fouet.
— Je le ramène ici, promit-il en lui mettant le revolver dans la main. Range ça.
Le bras le long de la jambe, elle pointait le canon vers le sol.
— Tu as encore des balles ?
— Quelques unes. Mais il est vide à présent, n'aie pas peur.
— Oh, ce ne sont pas des armes dont j'ai peur ! C'est de l'avenir. Tous ces jours devant nous. Manger... Est ce qu'on va s'en sortir, Vil ?
Une lueur pâle perçait déjà à l'est. Vilmos resserra son étreinte autour de sa femme. Il aurait voulu rester contre elle sans bouger, attendre avec elle que le ciel s'éclaire tout à fait, lui dire des mots rassurants auxquels il ne croyait plus.
— On y arrivera, je te le jure ! affirma-t-il soudain avec une force qui l'étonna lui-même.
Puis, sans la regarder, il s'arracha d'elle et s'éloigna en hâte dans la grisaille incertaine du petit jour.

Berill avait entendu le coup de feu et s'était mis la tête sous son oreiller pour étouffer un long gémissement. Elle ne voulait pas réveiller ses frères qui ne comprendraient rien à sa révolte, à sa douleur. Au bout d'un moment, les battements de son cœur se calmèrent, elle se remit à respirer normalement. Son père n'avait pas d'autre solution, elle le savait. Chaque nuit, depuis une semaine, elle s'était préparée à ce bruit sourd qui déchirerait le silence et la ferait tressaillir. Sa seule consolation était que désormais Elza ne souffrirait plus de la faim, de la solitude, de l'enfermement.
Elle arrangea l'oreiller, remonta son édredon. À travers la petite vitre, au-dessus de sa couchette, elle voyait les premières lueurs de l'aube. Encore une journée à tourner en rond. Les garçons iraient dans le bois proche chercher des champignons, peut-être un lapin, mais ils n'en trouvaient plus guère malgré l'habileté d'Arno à les piéger dans leurs terriers. À moins... à moins que ce jour ne soit différent des autres, justement parce que leur père avait pris la décision d'abattre Elza. Allaient-ils se décider à partir ? Il n'y avait plus ni travail ni nourriture, rien à espérer de cet endroit. Prête à n'importe quelle besogne, Berill était allée proposer partout ses services, mais les gens n'avaient pas d'argent et, de surcroît, ils se méfiaient d'elle à cause de son allure de romani, de grande fille sauvage, trop belle et trop délurée, avec cet éclat inquiétant au fond de ses yeux couleur d'améthyste.
« Ton regard violet fera fuir les hommes... ou les enchaînera ! » Élevée dans un cirque, Berill ne croyait évidemment pas les diseuses de bonne aventure, mais elle voyait bien l'effet qu'elle produisait. Dieu merci, ses frères la couvaient, ils n'étaient jamais très loin d'elle et lui servaient de gardes du corps. Un corps souple et musclé, parfaitement épanoui malgré les privations endurées durant ces quatre années de guerre suivies de deux années de troubles.
Berill s'étira puis commença à s'agiter. Elle mourait d'envie de quitter sa couchette, mais elle devait laisser du temps à son père. Il ferait d'abord disparaître Elza, puis sans doute viendrait-il s'asseoir sur le marchepied de la roulotte. En attendant sa fille, il se roulerait une de ses horribles cigarettes dont elle tirait parfois une bouffée pour le faire rire. Mais, depuis son retour, il ne riait plus que rarement, son expérience de soldat l'avait changé.
Contrairement à lui, Berill suivait avec attention tous les événements qui secouaient la Hongrie à l'agonie. La fuite des bolcheviques, l'amiral Horthy prenant le pouvoir, les Roumains entrant dans Budapest : les choses changeaient trop vite et la menace était partout. Berill lisait des journaux qu'elle ramassait par terre, elle prêtait aussi l'oreille aux conversations de la rue. Lorsque, pour subsister, sa mère avait eu l'idée de donner des séances de cinéma muet sous le chapiteau, Berill s'était mêlée chaque soir aux spectateurs, avide d'entendre les nouvelles, se forgeant peu à peu une opinion, des convictions. La Hongrie n'allait plus tarder à plier sous le poids des prétentions exorbitantes des vainqueurs et de ses propres déchirements. Les Károly devaient partir, quitter ce pays condamné et gagner l'Amérique. Là-bas, tout deviendrait possible.
Berill avait une ambition féroce, chevillée au corps : elle voulait sortir de la misère. Appartenir au camp des vaincus la hérissait d'autant plus qu'elle ne se sentait pas vraiment hongroise, mais plutôt apatride. Du plus loin qu'elle se souvienne, sa famille avait sillonné l'Europe de l'Est, de la Roumanie à la Bulgarie, de la Yougoslavie à l'Autriche. Berill aimait cette impression de voyage sans fin, de paysages toujours renouvelés. Son enfance avait été une succession de rencontres insolites, de découvertes, et elle en conservait un caractère aventurier. À cette époque-là, elle savait déjà marcher sur un fil avec une ombrelle et exécutait un petit numéro de funambule très réussi. Par la suite, son père lui avait appris des exercices d'acrobatie au sol, puis initiée au trapèze. Sans la guerre, elle serait devenue une artiste de cirque accomplie.
Heureusement, elle était capable de s'adapter à n'importe quelle situation, elle en avait donné la preuve durant ces six dernières années de sédentarisme forcé où elle s'était retrouvée clouée dans la banlieue de Budapest. En l'absence de son père, elle avait fait tout ce qu'elle pouvait pour aider sa mère, pour surveiller ses frères, pour gagner de l'argent. À peine adolescente, elle s'était retrouvée dans un rôle d'adulte qu'elle avait endossé sans broncher. Durant les séances de cinéma, à défaut d'un pianiste qu'il était impossible de payer, Berill faisait tourner un vieux phonographe ou bien improvisait des commentaires elle-même, de sa voix fluette qui amusait les spectateurs. Inventive, volontaire, débrouillarde, elle s'était également pliée un temps à la discipline de l'école où sa mère avait fini par les inscrire, ses frères et elle. Ses lacunes faisaient d'elle une mauvaise élève, cependant elle avait acquis quelques rudiments et s'était intéressée à la géographie, à l'histoire. Dès qu'elle s'était jugée suffisamment savante, elle avait déserté, emportant avec elle ses manuels scolaires qu'elle avait cachés sous sa couchette.