Dans la ville d'or et d'argent
Dans la ville d'or et d'argent
Kenizé Mourad
482 pages
Couverture cartonnée
Réf : 358545
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Au lieu de 21,00  (prix public)
Résumé
1856. La Compagnie anglaise des Indes décide d’annexer le royaume d’Awadh, au nord du pays. Mais à Lucknow, capitale de toutes les splendeurs, une femme, Hazrat Mahal, la quatrième épouse du roi, prend la tête de l’insurrection. La belle peut compter sur le soutien du rajah Jai Lal, l’intrépide et insolent chef militaire. La légende est en marche...
Pourquoi on l'a choisi
Telle une Shéhérazade indienne, Kenizé Mourad enchantera vos nuits avec cette fascinante biographie romancée d’une femme debout contre l’oppression, dans la lignée de son best-seller De la part de la princesse morte.
Descendante par sa mère d'un des derniers sultans de Constantinople, Kenizé Mourad est journaliste.
Pendant douze ans, elle a travaillé comme grand reporter spécialisé dans les affaires du Moyen-Orient et du sous-continent indien au Nouvel Observateur.
De la part de la princesse morte, son premier livre, où elle retraçait le destin de la princesse Selma, sa mère, a obtenu un grand succès et le Grand Prix des lectrices de ELLE 1988. Le jardin de Badalpour est le second volet de cette saga familiale.
Kenizé Mourad a également écrit Le Parfum de notre terre, livre consacré au conflit israélo-palestinien.
Elle vit aujourd'hui en Irlande.
Extrait

1


« Il a encore insulté le roi ! »
Malika Kishwar arpente rageusement sa chambre, entourée de ses suivantes affolées. Elle, habituellement si maîtresse d'elle-même, arrive à peine à parler tant l'indignation la suffoque. Comme elle les hait ces « Angrez1 », qui se comportent ici en maîtres et, jour après jour, humilient son très respecté souverain, son fils bien-aimé. Elle, la première dame du royaume d'Awadh, va leur interdire à ces malotrus… Leur interdire ? De dépit elle a rejeté son dupatta2, dévoilant ses formes imposantes, tandis qu'une petite servante s'empresse de le ramasser. Que peut-elle faire ? Maintes fois elle a tenté de persuader le roi de s'opposer aux exigences croissantes de ses « amis et protecteurs », mais Wajid Ali Shah, pourtant si doux, a fini par s'irriter :
« Je vous prie de ne plus revenir sur ce sujet, ma très honorée mère, la Compagnie cherche tous les prétextes pour confisquer l'État ; nous ne devons pas lui en donner mais, au contraire, nous conduire en alliés loyaux. »
« En alliés loyaux ? Envers ces traîtres ? » avait-elle failli rétorquer, mais le regard du roi l'avait contrainte à se taire. Un regard si triste, si désemparé qu'elle avait compris qu'il serait vain, et surtout cruel, d'insister. Qui plus que son fils souffrait de cette situation dégradante où, depuis des années, le confinait le Résident, représentant de la puissante Compagnie anglaise des Indes orientales et véritable maître d'un royaume dont lui-même n'était plus que le monarque en titre. Une marionnette, en vérité, entre les mains de cette Compagnie qui, depuis un siècle, s'appropriait, par pressions, menaces et promesses mensongères, tous les États souverains, les uns après les autres.
Elle ne comprend pas… Comment a-t-on pu en arriver là ?

La lourde tenture, à l'entrée de la chambre, s'est écartée : un eunuque vêtu d'un shalwar3 blanc et d'une longue tunique de velours prune annonce l'arrivée de la première et de la deuxième épouse de Sa Majesté. Dans le bruissement de soie de leur traîne elles sont entrées, sourire hautain et démarche majestueuse ; leur teint très clair atteste la pureté de leur lignage. La première épouse a près de trente ans, la deuxième à peine moins, mais leur embonpoint, dû à la vie oisive et à l'excès de sucreries, les a prématurément vieillies. Peu leur importe, leur position est assurée : elles ont un fils. Selon les lois du zénana4, elles devraient se détester – dans ce milieu clos, les luttes pour le pouvoir sont sans merci –, mais elles sont amies, ou du moins le laissent-elles entendre.
Malika Kishwar n'est pas dupe ; elle admire l'habileté de sa première belle-fille. S'attacher sa rivale par une affection empressée et exigeante, sans lui laisser un moment de liberté, lui prêter servantes et eunuques qui rapporteront ses moindres paroles, la persuader que leurs fils ne peuvent se passer l'un de l'autre, bref l'envelopper dans la toile arachnéenne de son indéfectible amour : quel meilleur moyen de l'empêcher de comploter ? Face à Alam Ara, la discrète Raunaq Ara n'est pas de taille. Pourtant, fille du grand vizir5, elle a longtemps été la favorite de Wajid Ali Shah ; mais, peu à peu, il s'est lassé, comme il se lasse l'une après l'autre de toutes les beautés qui ornent ses palais.
Après s'être inclinée en un respectueux adab6 devant la Rajmata7, Alam Ara s'est redressée.
« Que se passe-t-il, Houzour8 ? Les eunuques m'ont informée que l'Angrez s'est surpassé dans l'insolence et a même menacé Sa Majesté ? Il nous faut réagir ! »
Ses yeux flamboient. Insulter son seigneur et maître c'est l'insulter elle-même, et la première épouse, qui s'enorgueillit de descendre d'une des plus nobles familles de Delhi, ressent cruellement ces constantes humiliations. Malika Kishwar laisse échapper un sourire ironique : elle connaît la vanité de sa bru mais elle sait aussi que, pour accéder un jour au statut envié de reine mère, jamais elle ne risquera le moindre geste contre les maîtres honnis.
« Allez donc voir mon fils, il est très affecté, vous connaissez sa sensibilité. Entourez-le, tentez de lui faire oublier cette pénible scène en lui manifestant votre respect et votre admiration, c'est la seule chose que vous puissiez faire. »
Et, d'un signe de la main, elle leur a donné congé. Aujourd'hui, elle n'est pas d'humeur à les écouter se plaindre ou échafauder pendant des heures d'impossibles complots. Le danger se précise, elle le sent ; elle doit consulter son astrologue.

*
*  *

Une servante a indiqué aux deux épouses que le roi se trouvait dans le parikhana, la « maison des fées », au cœur du parc de Kaisarbagh.
Kaisarbagh, ou le « Jardin de l'empereur », est un ensemble de palais bâtis en quadrilatère autour d'un immense parc, mêlant l'exubérance baroque de ses stucs jaune pâle ou turquoise et de ses balcons festonnés à de hautes arches encadrées de pilastres évoquant Versailles, tandis que de multiples petites coupoles de style moghol rappellent que l'on est en Orient. Wajid Ali Shah a voulu ce syncrétisme lorsque, prince héritier, il a fait édifier pour ses multiples femmes, favorites et danseuses cet ensemble majestueux plus grand que les palais du Louvre et des Tuileries réunis.
Située au bout du parc orné de fontaines, de Vénus et de Cupidons de marbre blanc, la « maison des fées » est une école de musique, de danse et de chant, réservée à des jeunes filles recrutées de par le royaume pour leur charme et leur beauté, et qui forment la troupe artistique, le chœur et le corps de ballet de ce souverain épris de musique et de poésie. Lui-même excelle dans l'art de versifier – il est l'auteur d'une centaine de recueils tenus en haute estime par les spécialistes, aussi bien indiens qu'étrangers9.
Lorsque les deux bégums entrent dans le parikhana, une représentation théâtrale donnée par les « fées » vient de commencer.
Sur la scène, de curieux personnages en crinoline ou en uniforme rouge d'officier britannique pérorent, mimant l'occupant, sous les applaudissements et les rires de quelques dizaines de jeunes femmes étendues sur d'épais tapis parsemés de coussins de velours.
« Ces indigènes n'ont vraiment aucun sens moral, ils ont d'innombrables femmes et concubines ! déclare d'une voix pointue une grosse dame en crinoline vert pomme.
— Et les pauvres créatures s'en accommodent, quel manque de dignité !
— Que voulez-vous, elles ont une mentalité d'esclave. Moi, si mon époux s'avisait d'en regarder une autre… ! »
Deux « officiers », en aparté, commentent :
« Ce n'est pas leur manque de sens moral que je critiquerais, mais leur manque de sens pratique. Nous, si nous prenions une maîtresse, aurions-nous la sottise d'en faire état ? Quand nous nous en lassons, nous la quittons. Et, si par malheur elle est enceinte, ce n'est pas notre affaire ! Ici, ces imbéciles se croient obligés, parce qu'ils ont couché avec une belle, de lui donner un statut et une pension et de reconnaître tout bâtard comme enfant légitime ! Tu imagines les problèmes d'héritage si nous faisions de même ? »
Une crinoline rose, sur un ton nasillard :
« Figurez-vous, ma chère, qu'une de mes servantes m'a raconté avoir choisi elle-même une seconde épouse pour son mari car, m'a-t-elle dit, elle se faisait vieille et n'avait plus envie de partager sa couche ni de vaquer aux travaux du ménage. La seconde épouse se chargeait de tout cela et en plus s'occupait d'elle avec respect et… reconnaissance.
— Ces musulmans n'ont vraiment aucune moralité !
— Les hindous ne valent guère mieux !
— Musulmans ou hindous, ces gens n'ont d'autres lois que leur paresse et leur sensualité, intervient une crinoline bleue. Quelle chrétienne imaginerait ne pas faire son devoir d'épouse, même si elle n'y prend aucun plaisir. Moi, pendant que mon mari me… eh bien, je fais ma prière.
— Comme nous toutes, ma chère. Seules les catins apprécient ces choses dégoûtantes ! »
Dans le parikhana, l'assistance ne se tient plus de rire. Les quolibets fusent, il faudra un long moment avant que les actrices puissent poursuivre.


1. Angrez : prononciation locale du mot « anglais », répandu par les Français aux Indes.
2. Large étole censée dissimuler les formes.
3. Pantalon bouffant porté aussi bien par les hommes que par les femmes.
4. Harem. En Inde, la séparation entre hommes et femmes, que ce soit chez les musulmans ou les hindous, est appelée « purdah ».
5. Grand vizir : Premier ministre. Vizir : ministre.
6. Forme courtoise de salutation chez les musulmans : on porte la main à son front tout en s'inclinant d'autant plus bas que l'on veut témoigner plus de respect. La « civilisation du Adab » florissait à Lucknow qui était connue comme le centre des manières les plus raffinées de toutes les Indes.
7. Reine mère.
8. Votre Majesté, Votre Grâce.
9. Notamment Joseph Garcin de Tassy, spécialiste des langues orientales, membre de l'Académie française et professeur d'hindoustani à l'École impériale.