Un beau roman de désamour puis d'amour
Voici un livre, Marie Major, qui mérite tout à fait d'être appelé «roman historique». Roman par sa forme narrative, certes, mais aussi par un personnage de premier plan comme Platon, l'esclave amérindien auquel Marie Major finit par s'attacher par des sentiments amoureux qui restent longtemps platoniques. Ce personnage, qui appartient à une nation nord-américaine de souche dont les fiers guerriers étaient considérés comme des sauvages par la plupart des colons canadiens du XVIIe siècle, n'a pas existé en chair et en os. On ne trouve aucunement son nom dans les documents administratifs et religieux de l'époque. Il s'agit d'un personnage romanesque qui rappelle la condition de vie de certains de ses congénères, asservis par les colons après avoir été chassés de leurs terres. Grâce à lui, Marie Major acquiert peu à peu une dimension sentimentale qui en fait un roman d'amour, ancré dans le rêve romanesque. Mais ce livre est aussi, parallèlement, un roman de désamour qui s'appuie sur des faits vrais, historiques, que l'on peut vérifier dans les dépôts d'archives canadiens. En effet, Marie Major a bel et bien existé. Son mari volage également. Tous deux sont nés en France, elle en Normandie et lui en Bourgogne, et tous deux ont fini par émigrer au Canada, lui comme soldat envoyé combattre les Iroquois et elle comme «fille du roi» destinée à produire des enfants pour peupler l'Amérique. Des centaines de milliers de Canadiens et d'Américains, de nos jours, descendent de Marie Major et d'Antoine Roy, son époux, dont Sergine Desjardins qui a voulu raconter l'histoire de son aïeule malmenée par la vie. Comme quoi les plaies d'antan peuvent se transmettre de génération en génération ! Sergine Desjardins est tout à fait parvenue à nous faire revivre Marie Major, son ancêtre, qu'elle a exhumée de tous les vieux grimoires empoussiérés qu'elle a consultés. Elle a réussi avec brio à enrober de chair humaine tous les personnages squelettiques rencontrés au hasard des documents d'archives. De toute cette alchimie, où le désamour historique côtoie l'amour romanesque, il résulte un livre fort agréable à lire, reposant sur un socle documentaire solide.