Marie Major
Top lecteur
Marie Major
Sergine Desjardins
592 pages
Couverture cartonnée
Réf : 358480
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Résumé
L’émouvante histoire vraie de Marie Major, sage-femme, dont le seul crime était d’être trop éprise de liberté... Internée à tort à Paris parmi les criminelles, Marie Major n’a qu’une issue : s’embarquer pour les colonies et épouser un inconnu. Mais Antoine, époux volage, est tué par le mari de sa maîtresse. Injustice suprême : Marie perd tout ce qu’elle avait construit. Pour son fils, survivra-t-elle à tant de honte ?
Pourquoi on l'a choisi
Nous avons été touchés par l’incroyable et cruel destin de Marie, trompée puis condamnée injustement pour les crimes de son mari. Ce livre est d’autant plus touchant qu’il a été écrit par la descendante de Marie Major.
Avis Top Lecteur
«  Cette biographie est intéressante. [...] Ce livre permet de découvrir l’univers impitoyable que devait supporter les femmes au 17e siècle. On s’indigne devant les croyances de l’époque qui nous paraissent révoltantes de nos jours. On se laisse emporter par la romance. »

Brigitte Normand
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :3
Le Clercq Pierre
Le 26 août 2011
Un beau roman de désamour puis d'amour
Voici un livre, Marie Major, qui mérite tout à fait d'être appelé «roman historique». Roman par sa forme narrative, certes, mais aussi par un personnage de premier plan comme Platon, l'esclave amérindien auquel Marie Major finit par s'attacher par des sentiments amoureux qui restent longtemps platoniques. Ce personnage, qui appartient à une nation nord-américaine de souche dont les fiers guerriers étaient considérés comme des sauvages par la plupart des colons canadiens du XVIIe siècle, n'a pas existé en chair et en os. On ne trouve aucunement son nom dans les documents administratifs et religieux de l'époque. Il s'agit d'un personnage romanesque qui rappelle la condition de vie de certains de ses congénères, asservis par les colons après avoir été chassés de leurs terres. Grâce à lui, Marie Major acquiert peu à peu une dimension sentimentale qui en fait un roman d'amour, ancré dans le rêve romanesque. Mais ce livre est aussi, parallèlement, un roman de désamour qui s'appuie sur des faits vrais, historiques, que l'on peut vérifier dans les dépôts d'archives canadiens. En effet, Marie Major a bel et bien existé. Son mari volage également. Tous deux sont nés en France, elle en Normandie et lui en Bourgogne, et tous deux ont fini par émigrer au Canada, lui comme soldat envoyé combattre les Iroquois et elle comme «fille du roi» destinée à produire des enfants pour peupler l'Amérique. Des centaines de milliers de Canadiens et d'Américains, de nos jours, descendent de Marie Major et d'Antoine Roy, son époux, dont Sergine Desjardins qui a voulu raconter l'histoire de son aïeule malmenée par la vie. Comme quoi les plaies d'antan peuvent se transmettre de génération en génération ! Sergine Desjardins est tout à fait parvenue à nous faire revivre Marie Major, son ancêtre, qu'elle a exhumée de tous les vieux grimoires empoussiérés qu'elle a consultés. Elle a réussi avec brio à enrober de chair humaine tous les personnages squelettiques rencontrés au hasard des documents d'archives. De toute cette alchimie, où le désamour historique côtoie l'amour romanesque, il résulte un livre fort agréable à lire, reposant sur un socle documentaire solide.
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ADELE
Le 31 octobre 2011
Magnifique
C'est un très beau livre qui nous apprend la vie et la condition des femmes au 17ème siècle ainsi que la façon dont on traitait les gens atteints de certaines maladies neurologiques. C'est un livre instructif, bien écrit, facile à lire. On ne voit pas le temps passer.
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Louloute25
Le 25 janvier 2012
J'ai adoré !
L'histoire de cette femme forte, comme on aimerait l'être. J'ai également été surprise et révoltée par la condition de la femme à cette époque. Juste passionnant.
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Cadette d'une famille de treize enfants, Sergine Desjardins est originaire du Bas-du-Fleuve et vit aujourd'hui à Rimouski (Québec). Elle a complété une maîtrise en éthique, a collaboré à deux ouvrages et a rédigé un essai percutant (Médecins et sages-femmes. Les Enjeux d'un débat qui n'en finit plus, Québec-Amérique, 1993). Ce roman fascinant est inspiré de la vie de son ancêtre.
Extrait

Chapitre 1

NOUVELLE-FRANCE, LACHINE.
MARDI, 10 JUILLET 1684


Antoine soupira d'aise. Il venait de faire l'amour à sa maîtresse avec une ardeur que ses quarante-neuf ans n'avaient pas émoussée. Il plongea le nez dans les cheveux d'Anne, attrapant au passage une oreille qu'il lécha doucement, et sentit en même temps la pointe des seins de son amante durcir sous ses doigts. Il constata, avec un orgueil qu'il n'arrivait pas à dissimuler, qu'il réussissait à éveiller les sens de cette femme même s'il venait à peine de les assouvir. Il aimait titiller le désir d'Anne avant de la quitter afin qu'elle se languisse de son absence. Elle n'en était que plus passionnée par la suite. Mais ce matin-là fut différent. Même s'il se leva avec la ferme intention d'aller terminer la fabrication des tonneaux qu'on lui avait commandés, Anne, quêtant habilement de nouvelles caresses, réussit à le ramener vers elle. Le désir qu'ils avaient l'un de l'autre était devenu, au fil des semaines, si vif qu'Antoine se laissa facilement séduire. Tel le battement d'ailes d'un papillon, les plus infimes décisions peuvent changer une destinée, car c'est en répondant à cette si tentante invite qu'Antoine traça le cours tragique de sa destinée. Précisément au même moment, Julien Talua, l'époux d'Anne, décida subitement de retourner chez lui afin de vérifier si ses soupçons étaient fondés. Lorsqu'il entra dans sa maison¹, les gémissements de plaisir des deux amants confirmèrent ses appréhensions. Il s'approcha de la chambre — MA CHAMBRE, pensa-t-il avec rage — et vit Antoine étendu sur sa femme, l'embrassant goulûment avec une ardeur que lui, Julien, n'avait jamais connue ni même imaginée. Tétanisé, il les observa un moment, la respiration difficile, le cœur qui tambourinait à un rythme fou dans sa poitrine. Bouillant de colère, il sortit de sa léthargie et, mû par une impulsion meurtrière, il porta la main à l'arme qu'il avait toujours sur lui. Avant même de réaliser ce qu'il faisait, il tira un coup et visa juste. La balle atteignit celui qui avait fait de lui un cocu. Le corps d'Antoine retomba lourdement sur Anne devenue soudainement hystérique.
Juste avant de trépasser, le visage d'Antoine exprimait la surprise ressentie lorsque, soudain, une vive douleur au dos et à la poitrine avait mâtiné sa jouissance. Sa vie défilait à une vitesse hallucinante : son enfance heureuse à Joigny ; l'apprentissage, auprès de son père, de son métier de tonnelier ; les femmes qu'il avait aimées, celles qu'il avait blessées ; l'arrivée triomphale, en cette terre de Nouvelle-France, du régiment de Carignan dont il faisait partie, le ravissement des colons et le désir dans les yeux des femmes séduites par la superbe des soldats ; Marie Major, sa femme, qu'il n'avait jamais vraiment comprise ; Pierre, son fils cadet, devenu un bien meilleur tonnelier que lui ; et puis, Anne.
Anne qu'il avait tant et si souvent désirée et qui s'accrochait maintenant à lui en criant. Des cris d'effroi et non plus les cris de jouissance qui sortaient de sa bouche il y a à peine quelques instants. Que lui arrivait-il donc ? Qu'était cette douleur, ce sentiment d'étrangeté qui s'emparait de lui ? Il revit l'image qui représente la mort et qui l'avait tant fasciné quand il la regardait, adolescent, dans une église qu'il avait visitée avec son père : il y voyait un jeune homme goûtant aux plaisirs de la vie pendant que deux bêtes dévoraient le pied de l'arbre où il se tenait. Il eut la curieuse impression que cette image avait un lien avec ce qu'il ressentait à cet instant précis. Tout était si confus dans sa tête. Il ne comprenait toujours pas ce qui lui arrivait. Il glissa dans la mort sans même avoir le temps de saisir qu'elle lui ouvrait les bras.
La nudité de sa femme exacerba la colère de Julien jusqu'au paroxysme. Dire qu'avec lui elle portait toujours la jaquette trouée ! Après avoir repoussé le corps inerte d'Antoine, il la souleva par un bras et la frappa jusqu'à ce qu'elle tombe évanouie. « Dieu qu'elle est belle, même dans cet état », se dit-il. Il estimait qu'elle était son bien. Il l'avait choisie parmi les Filles du roi parce qu'elle était la plus belle et il l'avait exhibée comme un trophée. « Et voilà que ce maudit Desjardins me l'a ravie. » Sa colère était si intense qu'elle bloquait l'accès à toute autre émotion.
Sa respiration reprit progressivement un rythme normal et Julien réalisa enfin pleinement ce qu'il avait fait. Pour étouffer les sentiments d'affolement et de culpabilité qui commençaient à pointer, il se répétait qu'il était dans son droit, parfaitement légitimé d'avoir défendu ce qu'il considérait comme sa propriété. Il n'était pas différent de beaucoup d'hommes qui, ayant fait le mal, se convainquent qu'ils ont fait ce qu'il fallait.
Indifférent au sort d'Anne qui gisait inconsciente sur le plancher, un filet de sang s'écoulant de sa bouche, il songea, debout près d'elle, à la meilleure attitude à prendre. Il se dit qu'il valait mieux avouer son crime. Il savait que, par le passé, des hommes n'avaient pas été punis pour un meurtre semblable parce qu'ils n'avaient fait que défendre ce qui leur appartenait. « Les juges comprendront. Je saurai les convaincre. » Il savait que, durant l'été, les hommes de loi étaient présents à la chambre d'audience de la prison tous les mardis de huit heures le matin à sept heures le soir. Ce 10 juillet était précisément un mardi. Julien calcula le temps qu'il fallait pour se rendre à la prison et il décida d'attendre que la cloche sonne le début du premier quart de travail.
Il n'arrivait pas à détacher son regard du corps d'Antoine. Était-ce l'effet de son imagination ? Il eut soudain l'impression qu'il respirait encore. Il reprit son arme et tira à nouveau. Le galop d'un cheval étouffa le bruit de la détonation. Julien se demanda qui pouvait bien être le cavalier. Outre quelques hommes de loi et des nobles, les propriétaires de chevaux étaient rares. La majorité des gens possédait un chien, qui avait d'ailleurs hérité du surnom de « cheval du pauvre » parce qu'il était attelé, comme un cheval, à une voiturette.
Le tintement des cloches se fit entendre. Maîtrisant sa nervosité, Julien sortit de chez lui, salua quelques voisins le plus naturellement du monde et se rendit directement à la chambre d'audience de la prison de Ville-Marie, située rue Notre-Dame. Le concierge et geôlier, François Bailly dit Lafleur, ne fut pas étonné de le voir si tôt. Julien était huissier à ses heures et il devait rencontrer régulièrement les juges. Inconscient du drame qui venait de se jouer, François le conduisit en sifflotant auprès du bailli Jean-Baptiste Migeon de Branssat², avant de s'en retourner dans son modeste logis situé juste au-dessus des cachots.
— Julien ! s'étonna Branssat.
— Quelque chose de grave vient de se produire. Croyez-moi ! Je ne vous importunerais pas pour des banalités. Un homme vient d'être assassiné, répondit Julien dont la pâleur n'échappa pas aux hommes de loi.
— Grand Dieu, que me dis-tu là ? s'écria le bailli.
— Un homme a trouvé sa femme au lit avec son amant. Il a tué celui-ci, mais il a épargné sa femme, s'empressa-t-il d'ajouter afin de donner du meurtrier qu'il était une image moins négative.
— Mais Julien, tu connais la procédure ! C'est le prévôt de la Maréchaussée qu'il faut d'abord avertir afin qu'il coure après l'assassin.
Julien hésita. La vérité était pénible à dire. Il regretta soudain d'être venu avouer son crime. Mais il était trop tard pour reculer. Il inspira profondément et lâcha le morceau :
— Nul besoin de courir, c'est moi l'assassin. Je viens de tuer Antoine Roy dit Desjardins qui entretenait avec ma femme un commerce infâme depuis des mois !
— Antoine, tu as dit Antoine Roy dit Desjardins ! s'exclama Branssat, qui avait pris assez souvent plaisir à boire un coup avec Antoine, en dépit des convenances interdisant aux juges de se lier d'amitié avec de petites gens.
Maîtrisant difficilement son trouble, il se concentra sur les gestes qu'il devait poser. Il demanda au greffier de faire venir aussitôt le geôlier :
— Menez cet homme au cachot ! ordonna-t-il aussitôt que Lafleur entra dans la salle.
— Au cachot ! s'exclama le geôlier Lafleur.
II n'arrivait pas à y croire. Emprisonner Julien Talua dit Vendamont ! Un homme qui collectait les impôts pour les sulpiciens et cultivait une partie de leurs terres ! Le premier bedeau de Lachine ! Un fidèle croyant qui gardait le banc à l'église ! Respectait méticuleusement les lois et veillait à les faire respecter ! Qui faisait les criées, les tournées de police ! Qui convoquait les témoins aux procès ! Un huissier ! Bien sûr, il était extrêmement susceptible et se mettait souvent en colère pour des broutilles, pensa Lafleur. Mais qu'avait-il bien pu faire pour qu'il soit mené au cachot comme un vulgaire paria ? Hébété, la bouche entrouverte, le regard vague, le geôlier ne cessait de dévisager Julien. « Branssat a-t-il perdu la raison ? », se demandait-il.
— Mais qu'attendez-vous enfin ? Êtes-vous sourd, Lafleur ? s'impatienta Branssat.
Et, se tournant vers l'adjoint au greffier, il lui demanda d'aller quérir les officiers et le chirurgien Jean Martinet de Fonblanche.
Le bailli sursauta en entendant soudain le geôlier hurler : « De par le roi Louis XIV ! notre Sire et Justice ! » avant d'entraîner Julien dans le couloir menant au cachot.
Le geôlier était fier d'avoir lancé ce cri que les huissiers et les archers hurlent avant de procéder à une arrestation. Avant de sortir de la salle, il jeta un œil vers le bailli afin de lire sur son visage ce qu'il espérait être un brin d'admiration, ou tout au moins d'approbation, mais celui-ci donnait déjà d'autres instructions à l'adjoint du greffier :
— Dites-leur de se rendre immédiatement au domicile de Julien Talua. À cette heure, vous trouverez le chirurgien à l'hôpital où il fait sa visite matinale aux malades. Dites-lui de venir examiner le cadavre de Desjardins afin de faire un rapport fidèle et véritable. Quant à nous, dit-il en s'adressant au greffier Claude Maugue, nous y allons aussitôt. Nous pouvons reporter nos autres affaires à plus tard, le geôlier se chargera d'avertir de notre absence ceux que nous devions rencontrer aujourd'hui.


1. Cette maison était située à l'emplacement de l'actuel pensionnat des sœurs de Sainte-Anne, au 1950, rue Provost à Lachine.
2. Sous le régime français, un bailli était un homme de loi chargé d'appliquer la justice et d'en contrôler l'administration au nom du roi.