Jean Diwo raconte avec passion l’histoire du jeune Thierry, fils d’aubergiste spécialisé dans l’artisanat du cuir. Sa vie, sa famille, son départ de la Prusse, puis le compagnonnage à travers la France pour parfaire son expérience. À son arrivée à Paris, exploité par un artisan réputé, il décide de s’installer dans son propre atelier... Thierry, c’est Thierry Hermès qui s’installe rue Saint-Honoré où son nom brille encore...
Formé à l'école du grand journalisme, Jean Diwo a été successivement directeur des informations du Parisien Libéré, puis grand reporter à Paris Match avant de fonder et de diriger pendant vingt ans Télé 7 Jours.
Jean Diwo a renoncé à ses activités professionnelles pour écrire la trilogie romanesque des Dames du Faubourg, dont le premier volume obtenu le Prix de l'été 1984, et qui s'est poursuivie avec Le Lit d'acajou et Le Génie de la Bastille.
Il est également l'auteur de plusieurs romans et essais :
Hôtel recommandé
De briques et de brocs
Si vous avez manqué le début
Drôles de numéros
Les dîners de Calpurnia
Au temps où la Joconde parlait
La Fontainière du Roy, dont Les Ombrelles de Versailles constitue la suite Les Chevaux de Saint-Marc
Le Printemps des cathédrales
249, Faubourg Saint-Antoine
Jean Diwo s'est affirmé comme un maître incontesté du roman historique.
Extrait
CHAPITRE I
L'atelier d'un ébéniste respire la sciure et la colle, on y marche sur un lit de copeaux ; celui d'un artiste peintre sent l'huile et la térébenthine. L'atelier du sellier est, lui, net comme un bureau de sous-préfet, il flaire le cuir qui rappelle l'odeur fade du réséda. Celui de maître Dietrich Hermès était le modèle du genre. Deux solides établis meublaient le local. Le premier était l'établi d'arçonnier où il travaillait les arçons, charpentes des selles, le second l'établi de sellier proprement dit, destiné au mesurage, à la coupe des peaux et à l'assemblage des différentes pièces. Il était garni de tiroirs contenant les boucles et autres accessoires. Sur les murs proches qui formaient l'un des angles du local étaient accrochés, dans un ordre méthodique, des outils aux noms de couturières, comme la cornette courbe ou dentelée, la rosette, sorte de gros clou évidé, la lissette, un instrument en os servant à lisser et à unir les surfaces collées.
Dietrich était fier de son atelier dallé comme une église, blanchi à la chaux comme une laiterie. Il le faisait visiter à l'exemple d'un conservateur de musée et montrait le creux de sa main en disant : « Vous voyez, c'est le cal de l'alêne, la marque d'identité des maîtres selliers. »
Il s'attardait surtout sur les panneaux muraux où brillaient les viroles et les lames des outils en citant, avec une satisfaction non cachée, le couteau à bomber, l'alêne à brédir, le poinçon de sellier, les mandrins.
Il terminait en montrant les manches de buis de différents instruments. « Ce sont de vieux amis. La main du sellier les a patinés, doucis, caressés et, regardez, ils n'attendent que le geste prompt et précis de l'ouvrier qui leur fera mordre le cuir. À fleur de peau ! »
Lorsque, ce matin-là, les cloches de l'église Saint-Joseph de Crefeld sonnèrent six heures, Dietrich était déjà au travail.
Était-il bourrelier, sellier, harnacheur ? Pour lui, ces métiers n'en faisaient qu'un. Il était homme du cuir. Ses clients comme ses voisins et ses amis appelaient affectueusement « maître » cet habile artisan d'origine française dont les aïeux, des Cévenols huguenots, s'étaient réfugiés en Allemagne après la révocation de l'édit de Nantes. D'abord émigrée en Prusse, la famille était depuis deux générations établie au bord du Rhin, à Crefeld, bourgade accueillante voisine de Cologne.
Pour l'heure, le maître mettait la dernière main à une paire de brides destinées à la maison von der Leyen, riche détentrice du monopole industriel et commercial sur la soie. M. Otto, le chef de famille, était grand amateur de chevaux et son haras constituait une bonne part de la clientèle de Dietrich, l'autre étant celle des laboureurs voisins et des possesseurs de voitures à cheval. C'est évidemment pour Otto von der Leyen qu'il exécutait les pièces de sellerie et d'attelage les plus raffinées, les plus chères, celles qu'il prenait plaisir à créer dans les meilleurs cuirs venus de France ou d'Angleterre.
***
Dans le silence du petit matin égayé parfois du chant du coq, Dietrich, content de lui et de la vie, cousait donc au cordonnet de soie les montants de porte-mors des deux anglo-arabes qu'Otto von der Leyen venait d'acheter quand un enfant déboula de l'escalier et se précipita sur lui, renversant au passage la jarre dans laquelle chauffait la colle forte destinée à la réparation de harnais de labour.
Dietrich n'eut que le temps de tirer l'aiguille de côté pour éviter que le bambin ne se crève un œil. Seule une goutte de sang perla sur sa joue, comme pour témoigner du danger auquel il venait d'échapper.
Bouleversé, tremblant, le sellier lâcha l'ouvrage pour étreindre son fils. Il aurait voulu être sévère mais, les larmes aux yeux, il ne sut que l'embrasser et lui expliquer que l'atelier était un lieu magique mais rempli d'objets redoutables...
Ce discours ne parut pas avoir beaucoup d'effet sur le gamin de quatre ans qui pleurait en répétant :
— Je voulais seulement te dire que nous devons aujourd'hui aller voir Napoléon. Tu me l'as promis !
Non, Dietrich n'avait pas oublié Napoléon :
— Tu mériterais d'être consigné à la maison mais nous irons tous acclamer l'Empereur qui n'arrivera en ville que dans l'après-midi. Tu as donc encore le temps de dormir. Va vite te recoucher. Et dis à maman, si elle est réveillée, mais elle l'est sûrement après ton exploit, que je vais monter déjeuner.
Ce n'était pas une blague. Napoléon était bel bien attendu ce 11 septembre 1804 dans le petit bourg perdu de Westphalie où l'on vivait comme dans un cocon du tissage de la soie et, pour la famille de maître Hermès, du harnachement des chevaux.
— Tiens, voilà ton frère, ajouta Dietrich. Il est en retard comme d'habitude et il va devoir mettre les aiguillées doubles pour finir les guides du prince.
Leyen n'était pas prince, mais il n'était pas fâché quand Dietrich l'appelait « mon prince ».
— C'est facile, disait ce dernier, de faire plaisir aux gens ! Et puis, une selle de prince se paie plus cher que celle d'un laboureur.
Burckhardt avait dix ans de plus que son frère et était l'apprenti du maître qui, pour être un bon père, n'en était pas moins un patron exigeant.
— Tu es en retard mais tu arrives bien pour continuer à coudre les porte-mors que j'ai abandonnés lorsque Petit Thierry – ainsi appelait-on le benjamin qui portait, en français, le même prénom que son père –, tombé dans l'escalier, a dévalé jusqu'à moi et manqué de se crever un œil sur mon alêne.
— Bien, père, dit Burckhardt, fataliste. Mais n'oublie pas qu'il faut se préparer pour aller applaudir Napoléon.
— Et alors ? Tu ne penses pas que nous allons cesser de travailler tout un jour pour être à quatre heures à la sous-préfecture ? Il n'y a que moi qui vais arrêter pour me mettre en tenue et participer aux répétitions de la Garde d'honneur.
La Garde d'honneur, c'était tout une histoire plus pittoresque que politique qui agitait la rive gauche du Rhin depuis que Napoléon, encore Premier consul, l'avait intégrée à la France pour en faire quatre nouveaux départements : Ruhr, Sarre, Rhin et Moselle et Mont-Tonnerre.
Les Hermès, devenus allemands sous Louis XIV, retrouvaient donc sous Napoléon, comme tous les émigrés établis dans la région, leur nationalité française. Ils n'avaient d'ailleurs jamais oublié leur origine et les générations qui s'étaient suivies à travers les chemins de l'Empire germanique avaient réussi, grâce à une suite de relayeurs vigilants, à conserver dans leur parler certains mots de la langue des ancêtres. Ainsi, chez les Hermès, Anne, la maman, fille d'un pasteur luthérien, parlait encore une langue où, miraculeusement, survivaient des traces d'intonations cévenoles. Elle veillait à ce que tout le monde utilise à table ce dialecte familial qui rappelait les origines de la famille. Le père, moins doué mais aussi attaché à ses racines, se piquait de glisser quelques mots français dans ses conversations avec Otto von der Leyen qui, lui, parlait couramment la langue dont l'usage se répandait depuis l'annexion des départements de la rive gauche du Rhin. Il n'était d'ailleurs pratiquement question dans leurs rapports que de la bonne manière de harnacher les chevaux, de Fritz Mingue, l'éperonnier de Cologne qui forgeait les meilleurs mors, ou du prix abusif des cuirs anglais, ces irremplaçables peaux de taureaux tannées à Bristol.