Les noces de Marie-Victoire
Les noces de Marie-Victoire
Élise Fischer
440 pages
Couverture cartonnée
Réf : 357258
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Au lieu de 19,00  (prix public)
Disponible
Résumé
1919. Henri, orphelin de mère, a été tendrement élevé par sa grand-mère et son oncle maternel, Charles. Lorsqu’il évoque son désir d’épouser Marguerite, Charles se montre hostile au projet. Une attitude liée aux circonstances de sa naissance...
Pourquoi on l'a choisi
La vérité en héritage : en trouvant le journal intime de sa mère, Henri découvre les secrets bouleversants de cette Marie-Victoire trop tôt disparue (il avait alors quatre ans). Femme remarquable, couturière modeste mais de grand talent qui subira les blessures d’une passion amoureuse sacrifiée.
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Pascale
Le 13 janvier 2012
Une belle histoire
Henri, élevé par une grand-mère aimante et un oncle humaniste qui lui transmet sa sagesse, malgrè une vie heureuse, il ressent comme un vide, une blessure, il est éprouvé de ne pas connaitre ses origines et le silence qui entoure ce secret. On discerne la vie des Lorrains et des Alsaciens pendant la période où ils furent annexès par l'Allemagne.
Il n'y a pas de commentaire associé à cet avis.
Élise Fischer est née à Champigneulles, en Lorraine, d'un père lorrain et d'une mère alsacienne. Journaliste pour la presse écrite et la radio, elle a longtemps dirigé les pages lecture du magazine féminin Côté Femme. Passionnée par les livres et l'écriture, conseillère littéraire au Village du Livre de Fontenoy-la-Joûte, Élise Fischer rencontre un succès grandissant en tant que romancière avec, entre autres :
    Trois Reines pour une couronne
    Les Alliances de cristal
    Mystérieuse Manon
    Les Cigognes savaient
    Le Soleil des mineurs
    Appelez-moi Jeanne
    Le Secret du pressoir
Extrait

1

Vézelise, juillet 1919 – 5, rue des Brasseries1


Henri claqua la porte avec rage. Il sembla à Charles et à Louise, son épouse, que l'homme debout2, au centre de leur maison située au 5, rue des Brasseries, non loin du pont enjambant l'Uvry, vibra, trembla même. Louise tendit le dos, elle n'aimait pas les coups d'éclat. Henri avait réagi avec fougue aux questions de son oncle.
— Reviens, parbleu ! hurla Charles, nous pouvons parler calmement.
— Il est amoureux, soupira Louise, et contre ça, tu ne peux rien. Il est plus que majeur, la guerre est finie. Il a envie de vivre, quoi de plus normal ! Tu n'as pas été ainsi ?
— Soit, admit Charles, mais cette femme, cette... cette Marguerite... plus âgée que lui.
— Comme tu y vas ! s'indigna soudain Louise. Marguerite est mon amie de toujours et tu le sais. Née dans une famille honorable. Son papa était gendarme à Liverdun... Tu ne vas pas t'énerver pour cette différence d'âge. Six ans, ce n'est pas la mer à boire ! Mon amie a la tête sur les épaules et encore le temps de lui faire de beaux enfants. Henri a droit au bonheur. C'est bien la promesse faite à Marie-Victoire sur son lit de mort. Tu as secondé ta mère dans ce but, non ?
— La vérité, c'est que je lui aurais préféré quelqu'un d'autre.
— Et pourquoi, s'il te plaît ? Aurais-tu admis que l'on te marie ? Chacun est libre de ses choix. Mon amie Marguerite n'est pas un laideron.
— Cela me regarde...
— Eh bien, pour être à égalité, le choix d'Henri le regarde aussi. Laisse ton neveu se débrouiller.
— Je me demande ce qu'aurait dit Marie-Victoire, sa mère, en le voyant au bras de cette fille.
— M'est avis qu'elle en aurait été fort heureuse. D'ailleurs, cesse d'écrire des histoires d'un autre âge, ta sœur ne va pas surgir du cimetière de Vézelise pour te répondre. Si elle s'est tue de son vivant, c'est qu'elle voulait peut-être tourner une page douloureuse...
— Sur un terrible secret, qui l'aura emportée dans la tombe, la pauvre...
— Il serait peut-être temps de la laisser reposer en paix et de ne pas l'ennuyer avec tes états d'âme, bien inutiles du reste. On ne va pas rattraper trente ans de malheur. Oh, ne me regarde pas avec cet air colère. Je suis certes ta femme, mais je ne supporterai pas une minute de plus tes sous-entendus et suspicions à l'égard de Marguerite. Pour qui te prends-tu ? Tu ne crois pas que Marie-Victoire a assez souffert du qu'en-dira-t-on ? Une fille mère montrée du doigt qui a accouché dans la solitude et a dû fermer son atelier.
— Peut-être...
— Un bon conseil, Charles, laisse ces vieilles histoires !
— Facile à dire... La note fut chargée et bien lourde de conséquences, mourir à vingt-six ans... Je mets de côté le chagrin de notre mère, les ricanements ou les sourires pincés sur son passage... J'en veux toujours à cet homme qui a fui ses responsabilités, un sans-courage, un pleutre, un homme sans honneur qui a laissé traîner son sang.
— Cette vieille histoire a pas loin de trente ans, tu n'y étais pas que je sache... Que sais-tu réellement des amours de ta sœur ? De cet homme dont on parle à mots feutrés dans la famille ? Tu ne vas pas nous en faire un roman et causer comme les gens d'ici. Il suffit de ta mère... Mais comment lui en vouloir dans l'état qui est le sien ? Tu vas finir par radoter, mon pauvre Charles.
— Laisse ma mère, veux-tu ! Elle se meurt, étrangère aux siens... Trop de malheur vient à bout de la raison et des cœurs tendres.
— Alors ce serait bien de ne pas se fâcher, le tempéra Louise, en posant sa tête sur son torse. Ne gâchons rien, Charles. Chaque seconde de vie est précieuse, veillons à cela, comme nous en avons fait le serment le jour de notre mariage, tu t'en souviens ?
Elle sut qu'elle l'avait convaincu. Il se laissa tomber sur la chaise près de la cheminée, sans un mot, plongé dans des pensées qui paraissaient l'accabler. Il leva ensuite la tête, se redressa et regarda longuement son épouse. Louise était une femme de bon sens. Jusqu'à ce jour, jamais elle ne s'était opposée à lui. Il la découvrait ardente, justicière tout à coup, et même s'il ne voulait pas se l'avouer, il était heureux de ce trait de caractère. Il aimait sa générosité et ce côté va-t-en-guerre. Louise était l'amie de Marguerite, la jeune femme aimée d'Henri.
— Tu as raison, laissa-t-il tomber. Je dois être un peu fatigué et je m'emporte un peu vite. J'oublie sans doute l'âge de mon neveu, je ne l'ai pas vu grandir. Il nous a quittés très jeune pour faire son service militaire, la guerre a suivi... Sept ans, c'est court et c'est long à la fois. En sept ans, le jeune homme s'est métamorphosé, il est devenu un homme que je peine à découvrir. Je vois encore en lui l'enfant fragile. J'ai promis à sa mère de veiller sur lui.
— Tu l'as fait, Charles. Avec un grand dévouement et personne ne te reprochera jamais rien. Henri sait ce qu'il te doit. Il suffit de vous voir tous deux à la fanfare de Vézelise, lui soufflant dans son tuba et toi dans ta clarinette, pour comprendre la complicité qui vous unit. C'est formidable une telle entente. Et quand vous faites du théâtre... Mon Dieu, que vous êtes drôles tous deux !
— Qu'est-ce que je peux faire maintenant ?
— Lui parler tout simplement, vous allez être aussi malheureux l'un que l'autre si vous restez fâchés. Et puis, dans cette querelle stupide, Marguerite et moi serons déchirées. Nous sommes amies depuis toujours, ne l'oublie pas, Charles.
Il se leva et prit son épouse dans ses bras.
— Que ferais-je sans toi, ma chère Louise ? murmura-t-il à son oreille.
— Allons, rit-elle en se dégageant, car elle voyait le couvercle sur la cocotte se soulever. Le repas risque de brûler. Tu en trouverais une autre, non ?
— Ce serait difficile, très difficile, je dois le reconnaître.



2

Vézelise, juillet 1919

Le visage soucieux, Charles arpentait le couloir, les mains fourrées dans ses poches. La cloche de l'église Saint-Côme et Saint-Damien se fit entendre. Il sursauta et vérifia l'heure sur la pendule suspendue non loin de la cheminée.
Déjà l'angélus ! songea-t-il. Henri a dû se rendre chez son meilleur ami, de l'autre côté de la place de l'Église3. Je réfléchis à mille choses sans rien faire de concret. Voyons comment le retrouver.
Il fallait qu'il le rattrape. Que tous deux parlent, d'homme à homme. Louise avait raison. Cette querelle était stupide.
— J'y vais, déclara-t-il à son épouse en lissant ses moustaches. Si Henri n'est pas chez Nénesse, je jetterai un œil à la brasserie. J'ai croisé Fernand en fin d'après-midi, tu sais, le brasseur, il paraît que l'un des compresseurs donne quelque souci à l'équipe. Henri aura sans doute été appelé. Ne me regarde pas ainsi, je ne me fâcherai pas. Je resterai calme, ne t'inquiète pas. Tu sais l'affection que j'ai pour lui. Et j'ai bien entendu ce que tu m'as suggéré. Tu as tout à fait raison, ma chère Louise.
Elle ne lui répondit pas. Elle venait d'ouvrir le grand bahut de chêne sombre à trois portes pour en sortir les assiettes et les verres qu'elle s'apprêtait à disposer sur la table.
— Mangeras-tu avec nous ? Paul en serait heureux, tu es si peu là. Quand ce ne sont pas les voyages dans toute la Lorraine, c'est la chorale, quand ce n'est pas la chorale, c'est le théâtre, la fanfare, l'Association d'entraide aux orphelins de guerre...
— Et alors, c'est pour le bien de tous, non ?
— Je sais, Charles, mais parfois, petit Paul et moi aimerions que tu sois davantage présent.
— Je ferai mon possible pour être là, rassure notre fils. Je ne veux pas rester sur un malentendu avec mon neveu, tu es bien d'accord avec moi ?
Louise abandonna momentanément sa tâche et accompagna son mari sur le pas de la porte.
— Je t'en prie, Charles. Promets-moi d'être indulgent avec Henri. Laisse-lui sa part de bonheur avec celle qu'il a choisie. Je connais bien Marguerite, c'est une chic fille qui mérite d'être heureuse. Ton neveu a vingt-neuf ans. Il a connu la guerre. C'est un homme qui a étudié. Il sait ce qu'il fait. Ce n'est plus l'orphelin de quatre ans recueilli par sa grand-mère et toi-même. Fais confiance à la Providence.
— La Providence ? Elle aurait pu se manifester plus tôt ! Ma sœur ne serait pas morte de chagrin et Henri aurait eu une enfance normale, choyé par un père et une mère... Au lieu de subir les moqueries des uns et des autres.
— C'est toi qu'on voit en tête de toutes les processions qui dis cela ! Tu me surprends. Écoute-moi, Charles. Le temps a passé, le temps passe toujours d'ailleurs et il est à l'avenir. Ne ressasse pas le passé et les vieux chagrins, ça ne mène nulle part. Allez, je te garderai de la soupe et de la salade de pommes de terre si tu n'es pas rentré à huit heures, souffla-t-elle en se blottissant contre son torse et en l'enserrant furtivement.
Charles laissa aller affectueusement une main sur la nuque de son épouse et fourragea dans sa chevelure pour chasser l'onde des souvenirs qui l'assaillait si souvent.


1. Rue des Capucins aujourd'hui.
2. Dans certaines maisons anciennes, on appelle « homme debout » la poutre maîtresse d'où partent des poutres transversales supportant et la toiture de la maison et l'ensemble de la construction.
3. Actuelle place du Maréchal-Lyautey.