Les soeurs Gwenan
Les soeurs Gwenan
Hervé Jaouen
476 pages
Couverture cartonnée
Réf : 357236
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Au lieu de 21,00  (prix public)
Résumé
Les filles de Joseph, héros des Dardanelles, grandissent dans le penn-ti (maisonnette) familial, au rythme des marées, des retours du père et des esclandres de l’oncle Donatien. Joséphine, la couturière aux doigts d’or, partira en quête de son homme idéal ; Germaine et Yvonne, les inséparables aux ambitions modestes, se marient en même temps ; et Marie-Morgane, la cadette, la jolie, n’en fera qu’à sa tête...
Pourquoi on l'a choisi
“Femme de marins, femmes de chagrins”. Hervé Jaouen esquisse une fresque réaliste de la Bretagne au XXe siècle.
Hervé Jaouen est né en 1946 à Quimper. Il commence une carrière dans la banque, devient chef d'agence. Mais après avoir découvert le roman noir américain, il se met à écrire et inaugure, en 1979, une nouvelle collection de polars avec La Mariée rouge qui rencontre le succès. Il va ainsi devenir un des maîtres du roman noir, auteur, notamment, de 
    Quai de la Fosse (Prix du Suspense 1982)
    Hôpital souterrain (Grand Prix de littérature policière 1990)
    L'Allumeuse d'étoiles (Prix Populiste 1996)
Quatre de ses romans ont été adaptés à la télévision :
    Le Monstre du lac noir
    La Mariée rouge
    Histoire d'ombres
    Les Endetteurs (sous le titre Crédit-Bonheur)
Egalement scénariste, il a écrit le scénario de Men Fall, un téléfilm diffusé sur France 3 en 2001.
Chroniqueur au Télégramme de Brest, Hervé Jaouen est également l'auteur d'ouvrages pour la jeunesse et d'une littérature de voyage comme son Journal d'Irlande.
Mais son œuvre, riche d'une quarantaine d'ouvrages couronnés par de nombreux prix, fait également la part belle aux romans, aux récits de voyage et aux livres pour la jeunesse. Il est notamment l'auteur de :
    Que ma terre demeure
    L'Adieu au Connemara
    Au-dessous du calvaire
Autres titres de Hervé Jaouen
Extrait

1

Tad et Mamm Bonizec, les parents nourriciers de Joseph Gwenan, avaient la gentillesse des personnes sans soucis, qui ont plus à donner qu'à demander aux autres. Ils s'étaient bâti une bonne vie, peut-être à force de volonté, peut-être par hasard, ou un mélange des deux, comme c'est souvent le cas pour les gens heureux. Leur bonheur aurait été total s'ils avaient eu des enfants, juste deux ou trois, pas plus en tout cas, pour ne pas avoir de mal à les élever. La nature ne l'avait pas voulu ainsi.
Alors, juste avant la cinquantaine, ce qui était déjà un âge de vieux à cette époque, ils décidèrent d'accueillir un gamin de l'Assistance, malgré les moues dubitatives qu'on leur servit au bourg de Beuzec-Cap-Sizun, accompagnées de sombres prédictions, à savoir que les chiens ne font pas des chats, qu'un gosse abandonné ne peut pas valoir plus que les ordures qui l'ont laissé choir, que ces gosses-là c'est de la mauvaise graine, ça tourne fainéants et compagnie, voyous et voleurs, et pour finir assassins de leurs protecteurs, des futurs clients pour le fort de Belle-Ile et le bagne de Cayenne, autrement dit. Tad Bonizec en avait ri dans sa barbe.
Au cours de ses campagnes de marin de la Royale, en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie, il en avait vu, de la misère humaine, des petits enfants bouffés par les vers et les moustiques, au ventre gonflé comme une mamelle de vache à traire et pourtant crevant de faim, et encore plus d'amour. Dans leurs yeux chassieux, on lisait qu'ils deviendraient des hommes et des femmes de grande bonté, pour peu qu'on leur donnât de l'affection.
À bord des navires de guerre, il en avait côtoyé, des malfaisants, et nombreux étaient ceux qui n'avaient pas un mauvais fond, à condition de savoir les prendre par le bon bout. Bien qu'il n'eût pas beaucoup de religion et qu'il laissât sa femme fréquenter l'église à sa place, Tad Bonizec avait une âme de curé. Il était persuadé que si on mettait quelqu'un sur la bonne route, eh bien il la suivrait, jusqu'à la fin de ses jours, quels que soient ses défauts d'origine.
Mamm Bonizec l'approuvait sur le sujet, ainsi que sur tous les autres, d'ailleurs. Ces deux-là étaient toujours d'accord sur tout, comme des siamois qui auraient eu le même cœur et le même cerveau, et par conséquent les mêmes goûts et les mêmes sentiments, et les mêmes avis sur toutes les décisions à prendre, de la plus exceptionnelle, comme par exemple casser leur tirelire pour acheter une armoire neuve, à la plus triviale mais néanmoins capitale, comme convenir entre eux, mi-mars, qu'il n'y aurait plus de gelées, et décider qu'ils pouvaient donc semer tout de suite les patates dans le liorzh1 afin de récolter des pommes de terre nouvelles dès le mois de juin.
Tad et Mamm Bonizec étaient les représentants d'une espèce de classe intermédiaire entre le poch gwiniz2 – le riche paysan qui possédait des prairies généreuses en foin et jusqu'à dix hectares de bonne terre où récolter du froment que le meunier de la sombre vallée du Millet transformait en farine – et le troc'her lann3, dont l'unique vache et les quelques moutons erraient en liberté au bord de la falaise et sur les terres communes, à la recherche de jeunes pousses de ronce, d'ajonc, et d'herbes folles. Les troc'her lann, on les appelait les « marins-paysans » : la femme tenait la ferme, l'homme s'embarquait sur les langoustiers ou les thoniers au printemps pour ramener des sous à la maison ; hors la saison de la langouste et du thon, au pays il s'arrangeait pour sortir en mer de temps en temps, histoire de « tenir son rôle », c'est-à-dire de cotiser aux assurances sociales afin de ne pas perdre ce statut qui lui vaudrait la retraite à cinquante ans. Les retraités de la Royale n'étaient pas légion sur la côte nord du Cap, alors qu'ils étaient assez nombreux du côté d'Audierne et de Plouhinec, allez savoir pourquoi.
Situé à l'écart du hameau de Trezaraden, sur le chemin de la mer, le pennti des Bonizec tournait le dos au nord visible et invisible. Visibles de l'autre côté de la baie de Douarnenez, c'étaient le cap de la Chèvre et la presqu'île de Crozon ; invisible au-delà, c'était Brest, avec son port militaire et son arsenal, une ville fantasmée par ceux qui n'y étaient jamais allés en mégalopole ouvrière et guerrière, résonnant du fracas des forges et des marteaux-pilons et des rires obscènes des filles de Recouvrance, bras dessus bras dessous avec des marins étrangers.
Mamm Bonizec comparait la maison à une poule qui a fait son trou dans la terre du poulailler pour ébouriffer ses plumes et se baigner de poussière : tapie dans un creux, à l'abri des sept vents, une question de bon sens, car sinon l'air salin serait entré partout et vous aurait séché comme un jambon, tout comme dehors il nanifiait les rares feuillus, si bien que pour se chauffer, à part le bois mort des résineux, qui encrassait les cheminées, et le bois flotté, très disputé, on n'avait pas grand-chose à brûler.
La bâtisse n'était pas différente des penntiez du pays d'Arrée, dont petit Jos n'avait qu'un très vague souvenir : en bas, deux pièces séparées par une cloison en planches, un grenier au-dessus, un appentis au pignon nord-ouest, une crèche au pignon opposé, d'où l'on tirait le fumier de la vache pie-noire pour l'épandre sur le liorzh, exposé au sud-est. Le grand potager se prolongeait par une prairie où un ruisseau, le Dour Gwenn, prenait sa source. Au-delà, en direction du bourg de Beuzec-Cap-Sizun, s'étendaient les pâtures et les parcelles travaillées du bocage, entrecoupées de landiers et de touffes de spern-du4 impénétrables, avec ici et là quelques pins maritimes épargnés par les tempêtes et figurant les tours penchées, les fous échevelés, les rois et les reines d'un jeu d'échecs pétrifié a-dreuz5 par le fluide d'un sorcier lanceur de bourrasques.
Aux yeux de petit Jos, ce qui faisait une vraie différence par rapport au pays d'Arrée, c'était la luminosité de l'horizon qui semblait éclairé du dessous par des torches sous-marines ; c'était la terre mélangée de sable, claire et légère, de couleur cendrée quand elle séchait au soleil ; c'étaient les bruits variés de l'océan, jamais silencieux : paisible rumeur qui vous berçait le soir, claquements et crissements du ressac, grondements et coups de canon des lames qui s'engouffraient dans les failles de la falaise quand le gwalarn6 se déchaînait.
« Les sapeurs sont au boulot ! » rigolait Tad Bonizec, et le gamin se cachait sous ses couvertures, imaginant la mer en train de miner le sol à l'aplomb de son lit.
Mais comme elle était délicieuse, cette angoisse que la maison s'effondre sous votre lit et glisse dans l'océan pour rejoindre la ville d'Ys, engloutie là, quelque part devant, en baie de Douarnenez !
Tombé amoureux de la mer, petit Jos oublia la terre noire du pays d'Arrée et devint un garçon de la côte. La mer, il n'avait de cesse d'aller la voir pour jouer avec elle. À Tad Bonizec, qui lui parlait en français, il annonçait, comme un défi : « Je vais à la mer !
— Oh, oh, oh ! gloussait Tad. On dirait que t'as peur qu'elle se retire par-dessus la presqu'île de Crozon ! T'inquiète pas, ça risque pas ! »
Mamm Bonizec, qui ne lui parlait qu'en breton, ne disait pas « aller à la mer » mais aller au « traezh », ou au « krec'h », selon l'endroit de la côte qu'elle voulait désigner. Le traezh, c'était la demi-lune de sable ocre de la crique de Porzh-Brennig ; le krec'h, le bord de la falaise et plus particulièrement un champ où l'on envoyait paître la pie-noire, attachée à un piquet pour qu'elle ne fasse pas la culbute sur les rochers. Mamm Bonizec prononçait les deux mots en roulant les « r » et en mettant plusieurs accents aigus sur le « e », ce qui donnait « trrréz » et « crrréc'h ». L'oreille de petit Jos eut un peu de mal à s'habituer à son breton, d'autant qu'elle utilisait des mots qu'il n'avait jamais entendus et qu'elle accommodait parfois en français. Par exemple, elle pouvait aussi bien dire à Tad Bonizec qu'elle avait « frégé7 » une assiette, autrement dit qu'elle l'avait cassée, et « frégé tout' » si c'était en mille morceaux.


1. Jardin attenant à la maison, courtil.
2. Sac de froment.
3. Coupeur de lande.
4. Epine noire, prunellier.
5. De travers.
6. Vent de nord-ouest.
7. Du verbe fregañ, déchirer.