L'homme à l'envers
L'homme à l'envers
352 pages
Couverture souple. 12,5 x 20 cm
Réf : 356280
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Résumé
Dans le massif du Mercantour, des brebis sont tuées. Les empreintes de morsure suggèrent des mâchoires hors normes. Puis, c’est la patronne d’une bergerie qui est retrouvée égorgée par la "Bête". Un loup ? Un loup-garou plutôt. Les médias s’emparent de l’affaire, le très intuitif commissaire Adamsberg est alerté d’autant qu’au détour d’un reportage télévisé, il a aperçu sur les lieux la belle Camille, son amour enfui... 
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :6
redan Christiane
Le 15 décembre 2008
Excellent livre
Un livre très agréable à lire, un excellent suspense ! Tout l'art de Fred Vargas.
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anneso77
Le 14 août 2009
Suspense... décalé
Excellents moments en perspective pour les lecteurs. Ce livre est facile à lire, les personnages sont attachants, leurs tempéraments et les situations décrites amènent des scènes "quasi-burlesques" que l'on imagine avec une grande facilité... Cette histoire se lit toute seule, ce suspense décalé est vraiment plaisant, surtout pour les vacances !!! A ne pas rater !
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Le 05 août 2009
Attrayant
Humour léger, personnages attachants, suspense.
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pralinette
Le 09 août 2009
Surprenant
J'ai dévoré ce livre, je n'arrivais pas à me coucher ! Et quelle surprise pour moi à la fin ! Ce 1er Vargas pour moi m'a donné envie d'en lire d'autres !
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valou65
Le 29 août 2009
Comme toujours avec Fred VARGAS : A lire !!
Devenue accro à Fred VARGAS après la lecture de "L'homme aux cercles bleus", celui-ci est dans la lignée des autres, suspense bien ficelé, personnages attachants, histoire qui nous emporte et ne nous lâche plus. Même s'il n'est pas l'un de mes préférés de l'auteur, il se laisse dévorer... comme les autres !
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Jenn
Le 17 mars 2010
Un roman distrayant
Ce roman n'est probablement pas la meilleure enquête du commissaire Adamsberg que Fred Vargas ait écrite. Cela tient peut-être au fait que le commissaire n'intervient qu'assez tardivement dans le roman au côté des autres protaganistes de l'histoire pour traquer "l'homme à l'envers". Cependant, je le conseille car l'intrigue tient en haleine et le dénouement est inattendu. De plus, on s'attache assez facilement aux personnages principaux, chacun d'entre eux ayant un certain côté "marginal". La lecture du roman est d'autant plus plaisante que l'histoire se déroule dans un cadre original et agréable : la montagne.
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Lu dans la presse
« Fred Vargas transforme à petites touches les personnages dont la banalité se voile d'étrangeté, redonne du sens aux mots, malmène la réalité. Il y a de la subtilité, de l'humour et une malice qui n'appartiennent qu'à elle. À ne pas rater. »

Josiane Guéguen, Ouest France


« L'Homme à l'envers est un bonheur de lecture. Tout simplement. »

Le Monde des Livres


« Chaque page de ce polar pastoral se savoure. C'est formidablement écrit. Drôle et tendre. Un pur délice. »

I.B. Marie France
Extrait

1


Il y avait deux types, allongés dans les broussailles.
— Tu te figures pas que tu vas m'apprendre mon boulot ? chuchota le premier type.
— Je me figure rien, répondit son compagnon, un grand gars aux cheveux longs et blonds, qui s'appelait Lawrence.
Immobiles et jumelles au poing, les deux hommes observaient un couple de loups. II était dix heures du matin, le soleil leur cuisait les reins.
— Ce loup, c'est Marcus, reprit Lawrence. Il est revenu.
L'autre secoua la tête. C'était un homme du pays, petit, brun, un peu buté. Il veillait sur les loups du Mercantour depuis six années. Il s'appelait Jean.
— C'est Sibellius, murmura-t-il.
— Sibellius est bien plus grand. N'a pas cette touffe jaune à l'encolure.
Troublé, Jean Mercier réajusta ses jumelles, fit une nouvelle fois la netteté et examina avec attention le loup mâle qui, à trois cents mètres à l'est de leur planque, tournait autour du rocher familial, levant parfois le museau dans le souffle du vent. Ils étaient près, trop près, il vaudrait bien mieux reculer mais Lawrence voulait filmer à tout prix. C'est pour ça qu'il était venu, pour filmer les loups, puis remballer son reportage au Canada. Mais depuis six mois, il différait son retour sous des prétextes obscurs. Pour dire la vérité, le Canadien s'incrustait. Jean Mercier savait pourquoi. Lawrence Donald Johnstone, spécialiste renommé des grizzlis canadiens, était tombé cinglé d'une poignée de loups d'Europe. Et il ne se décidait pas à le dire. De toute façon, le Canadien parlait aussi peu que possible.
— Est revenu au printemps, murmura Lawrence. A fondé sa famille. Elle, je ne la remets pas.
— C'est Proserpine, chuchota Jean Mercier, la fille de Janus et Junon, troisième génération.
— Avec Marcus.
— Avec Marcus, reconnut enfin Mercier. Et ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il y a des louveteaux tout neufs.
— Bien.
— Très bien.
— Combien ?
— Trop tôt pour dire.
Jean Mercier prit quelques notes sur un calepin suspendu à sa ceinture, but à sa gourde, et reprit la position sans faire craquer une brindille. Lawrence posa ses jumelles, s'essuya le visage. Il attira à lui la caméra, cadra sur Marcus, enclencha en souriant. Il avait passé quinze ans de sa vie parmi les grizzlis, les caribous et les loups du Canada, arpentant seul les immenses réserves, observant, notant, filmant, tendant la main, parfois, aux plus vieux de ses compagnons sauvages. Pas précisément des rigolos. Une vieille femelle grizzli, Joan, qui venait vers lui, le front bas, se faire gratter la fourrure. Et Lawrence n'avait pas imaginé que la pauvre Europe, étriquée, dévastée et domestiquée, ait quoi que ce soit de correct à lui offrir. Il avait accepté cette mission-reportage dans le Massif du Mercantour avec beaucoup de réticence, histoire de.
Et en fin de compte, il s'éternisait dans ce recoin de montagne, il repoussait son retour. En clair, il traînait. Il traînait pour les loups d'Europe et leur toison grise et minable, parents pauvres et haletants des bêtes touffues et claires de l'Arctique et qui méritaient, à son idée, toute sa tendresse. Il traînait pour les nuées d'insectes, les coulées de sueur, les broussailles carbonisées, la grésillante chaleur des terres méditerranéennes. « Et attends, t'as pas tout vu », lui disait Jean Mercier d'un ton un peu sentencieux, avec cette expression orgueilleuse des habitués, des surcuits, des rescapés de l'aventure solaire. « On n'est qu'en juin. »
Il traînait enfin pour Camille.
Ici, ils disaient « s'incruster ».
« C'est pas un reproche, lui avait dit Jean Mercier avec une certaine gravité, mais mieux vaut que tu le saches : tu t'incrustes. » « Eh bien maintenant, je le sais », avait répondu Lawrence.
Lawrence arrêta la caméra, la posa délicatement sur son sac, la couvrit d'une toile blanche. Le jeune Marcus venait de disparaître vers le nord.
— Parti chasser avant la grande chaleur, commenta Jean.
Lawrence s'aspergea le visage, mouilla sa casquette, but une dizaine de gorgées. Bon Dieu, ce soleil. Jamais connu un enfer pareil.
— Trois louveteaux au moins, murmura Jean.
— Je cuis, dit Lawrence avec une grimace, en passant la main sur son dos.
— Attends. T'as pas tout vu.



2


Le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg versa les pâtes dans la passoire, égoutta distraitement, fit passer le tout dans son assiette, fromage, tomate, ça irait comme ça pour ce soir. Il était rentré tard, suite à l'interrogatoire d'un jeune crétin qui s'était éternisé jusqu'à onze heures. Car Adamsberg était lent, il n'aimait pas brusquer les choses et les gens, tout crétins fussent-ils. Et avant toute chose, il n'aimait pas se brusquer lui-même. La télévision était allumée en sourdine, guerres, guerres et guerres. Il fouilla avec fracas dans le désordre du tiroir à couverts, trouva une fourchette, et se planta debout devant le poste.
... loups du Mercantour passent une fois de plus à l'attaque dans un canton des Alpes-Maritimes jusqu'ici épargné. On évoque cette fois une bête d'une taille exceptionnelle. Réalité ou légende ? Sur place...
Tout doucement, Adamsberg se rapprocha du poste, l'assiette à la main, sur la pointe des pieds, comme pour ne pas effaroucher le commentateur. Un geste de trop et ce type s'enfuirait de la télé, sans finir la formidable histoire de loups qu'il venait de commencer. Il monta le son, se recula. Adamsberg aimait les loups, comme on aime ses cauchemars. Toute son enfance pyrénéenne avait été enveloppée des voix des vieux qui racontaient l'épopée des derniers loups de France. Et quand il parcourait la montagne à la nuit, à neuf ans, quand son père l'envoyait dans les chemins ramasser de l'allume-feu, sans discussion, il croyait voir leurs yeux jaunes le suivre tout au long des sentiers. Comme des tisons, mon gars, comme des tisons ça fait, les yeux du loup, la nuit.
Et aujourd'hui, quand il revenait là-bas, dans sa montagne, il reprenait les mêmes chemins, à la nuit. Comme quoi c'est désespérant, l'être humain, ça s'attache à ce qu'il a de pire.

Il avait bien entendu dire que quelques loups des Abruzzes avaient repassé les Alpes, il y a de cela quelques années. Une bande d'irresponsables, en quelque sorte. Des ivrognes en goguette. Sympathique incursion, symbolique retour, bienvenue à vous, les trois bêtes pelées des Abruzzes. Salut, camarades. Depuis, il croyait bien que quelques types les maternaient comme un trésor, bien à l'abri dans les caillasses du Mercantour. Et qu'un agneau leur passait sous la dent de temps à autre. Mais c'était la première fois qu'il en voyait les images. Alors quoi, cette soudaine sauvagerie, c'était eux, les braves gars des Abruzzes ? Adamsberg, tout en mangeant silencieusement, voyait passer sur l'écran une brebis déchiquetée, un sol ensanglanté, le visage convulsé d'un éleveur, la toison souillée d'une brebis, dépecée dans l'herbe d'un pâturage. La caméra fouillait les blessures avec complaisance et le journaliste aiguisait ses questions, chauffait les brandons de la colère rurale. Mêlées aux prises de vue, des gueules de loups surgissaient sur l'écran, babines relevées, droit sortis d'anciens documentaires, plus balkaniques qu'alpins. On aurait pu croire que tout l'arrière-pays niçois courbait soudain l'échine sous le souffle de la meute sauvage, tandis que de vieux bergers relevaient de fiers visages pour défier la bête, droit dans les yeux. Comme des tisons, mon gars, comme des tisons.
Restaient les faits : une trentaine de loups recensés sur le Massif, sans compter les jeunes égarés, une dizaine peut-être, et les chiens errants, à peine moins dangereux. Des centaines d'ovins égorgés au cours de la saison dernière, dans un rayon de dix kilomètres autour du Mercantour. À Paris, on n'en parlait pas, parce qu'à Paris on se foutait pas mal des histoires de loups et de moutons, et Adamsberg découvrait ces chiffres avec stupeur. Aujourd'hui, deux nouvelles attaques dans le canton d'Auniers relançaient l'affrontement.
Un vétérinaire venait à l'écran, pondéré, professionnel, le doigt pointé sur une blessure. Non, il n'y avait pas de doute permis, ici l'impact de la carnassière supérieure, la quatrième prémolaire droite, voyez, et ici, devant, la canine droite, voyez là, et ici, et dessous, ici. Et l'écart entre les deux, voyez. C'est la mâchoire d'un grand canidé.
— Diriez-vous d'un loup, docteur ?
— Ou d'un très grand chien.
— Ou d'un très grand loup ?
Puis, à nouveau, le visage buté d'un éleveur. Depuis quatre années que ces saloperies de bêtes se remplissaient la panse avec la bénédiction des gens de la capitale, on n'avait jamais vu des blessures pareilles. Jamais. Des crocs comme ma main. L'éleveur tendait le bras vers l'horizon, balayait les montagnes. Là-haut, qui rôde. Une bête comme on n'en a jamais vu. Qu'ils rigolent, à Paris, qu'ils rigolent. Rigoleront moins quand ils la verront.

Fasciné, Adamsberg achevait debout son assiette de pâtes froides. Le présentateur enchaîna. Les guerres.
Lentement, le commissaire s'assit, posa son assiette par terre. Bon dieu, les loups du Mercantour. Elle avait drôlement grandi, l'innocente petite meute des débuts. Elle étendait son territoire de chasse, canton par canton. Elle débordait hors des Alpes-Maritimes. Et sur cette quarantaine de loups, combien attaquaient ? Des bandes ? Des couples ? Un solitaire ? Oui, c'était comme ça, dans les histoires. Un solitaire roué, cruel, s'approchant des villages à la nuit, avec son cul bas sur ses pattes grises. Une grosse bête. La Bête du Mercantour. Et les enfants dans les maisons. Adamsberg ferma les yeux. Comme des tisons, mon gars, comme des tisons ça fait, les yeux du loup, la nuit.