Le cortège de la mort
Le cortège de la mort
Elizabeth George
944 pages
Couverture cartonnée
Réf : 355883
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Résumé
Une femme sauvagement assassinée et voilà le fameux inspecteur Lynley qui reprend du service pour aider sa remplaçante à Scotland Yard. L’enquête croise celle du meurtre horrible d’un enfant commis par trois jeunes garçons.

À l’énigme policière haletante, “la reine Elizabeth” ajoute de passionnantes dimensions psychologique et sociologique. À travers cette enquête, elle s’interroge sur la responsabilité face à la violence, la culpabilité et le pardon. Doublement palpitant !
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Patricia Cornwell
Les anglais l'appellent la reine Elizabeth. Miss George est pourtant née à Warren, dans l'Ohio. Elle a passé son enfance en Californie du Nord et réside depuis de longues années à Huntington Beach, non loin de Los Angeles. Diplômée en littérature anglaise, titulaire d'une maîtrise de psychopédagogie, Elizabeth George a enseigné l'anglais classique pendant treize ans, avant de se consacrer pleinement à l'écriture. Son anglophilie revendiquée a déjà donné une vingtaine de romans ayant pour cadre la Grande-Bretagne.
Conciliant le sens du suspense et celui de l'analyse psychologique, on lui doit entre autres :
    Enquête dans le brouillard (Grand Prix de littérature policière 1990)
    Le Lieu du crime
    Cérémonies barbares
    Une douce vengeance
    Pour solde de tout compte
    Mal d'enfant
    Un goût de cendres
    Le visage de l'ennemi
    Le meurtre de la falaise
    Une patience d'ange
Elizabeth George est aujourd'hui reconnue comme l'un des grands auteurs de littérature policière aux Étas-Unis, en Grande-Bretagne et dans les nombreux pays d'Europe où elle est publiée.
Extrait
AU DÉBUT


Les rapports des enquêteurs ayant interrogé à la fois Michael Spargo et sa mère avant l'inculpation du garçon laissent tous entendre que la matinée de son dixième anniversaire avait mal commencé. Si ces rapports peuvent passer pour suspects compte tenu de la nature du crime de Michael et de la violente antipathie éprouvée envers lui par la police et par les membres de sa communauté, on ne peut ignorer le fait que le document circonstancié rédigé par l'assistante sociale restée à ses côtés durant ses interrogatoires puis son procès va dans le même sens. Il y a toujours des détails qui demeurent inaccessibles au spécialiste de la maltraitance infantile, du dysfonctionnement familial et de la psychopathologie que finissent par engendrer une maltraitance et un dysfonctionnement de ce type, mais les faits principaux, eux, ne peuvent être occultés, car ils ont forcément été constatés ou directement subis par les personnes entrées en contact avec les sujets au moment où se manifestaient – de manière consciente ou inconsciente – les troubles mentaux, psychologiques ou affectifs desdits sujets. Tel a été le cas pour Michael Spargo et sa famille.
Sixième de neuf garçons, Michael avait cinq frères aînés. Deux de ces garçons (Richard et Pete, âgés de dix-huit et quinze ans à l'époque) ainsi que leur mère, Sue, étaient sous le coup d'un ASBO1 à la suite de démêlés persistants avec leurs voisins, de harcèlements incessants à l'égard de retraités habitant la cité, d'ébriété sur la voie publique et de destructions de biens publics ou privés. Il n'y avait pas de père à la maison. Quatre ans avant le dixième anniversaire de Michael, Donovan Spargo avait abandonné femme et enfants pour élire domicile au Portugal avec une veuve de quinze ans son aînée, laissant un mot d'adieu et cinq livres en menue monnaie sur la table de la cuisine. Il avait complètement disparu de la circulation. Il ne s'est pas montré au procès de Michael.
Sue Spargo, dont les capacités professionnelles étaient limitées et le niveau d'éducation se bornait à un échec au GCSE2, reconnaît volontiers qu'elle a « un peu trop levé le coude » à la suite de cet abandon, et qu'elle ne s'est pas tellement occupée de ses fils à partir de cette date. Avant le départ de Donovan Spargo, la famille maintenait, semble-t-il, une certaine stabilité extérieure (à en croire les bulletins scolaires et certaines attestations de voisins ou de la police locale) mais, une fois le chef de famille parti, tous les dysfonctionnements qui avaient jusque-là échappé à la communauté se sont exprimés au grand jour.
La famille habitait la cité Buchanan, composée de mornes tours grises de béton et d'acier et de tristes rangées de maisons mitoyennes. Le quartier, portant le nom pertinent de Gallows3, était connu pour ses bagarres de rue, ses agressions, ses vols de voitures sous la menace et ses cambriolages. Le meurtre y était rare, mais la violence fréquente. Les Spargo comptaient parmi les habitants les plus favorisés. Étant donné la taille de la famille, ils étaient logés dans une maison mitoyenne et non dans une tour. Ils disposaient d'un jardin sur l'arrière et d'un carré de terre sur le devant, même si aucune de ces deux parcelles n'était entretenue. La maison comprenait un séjour, une cuisine, quatre chambres et une salle de bains. Michael partageait la chambre des plus jeunes. Ils étaient cinq au total, à se répartir entre deux paires de lits superposés. Trois des frères plus âgés partageaient une chambre à côté. Seul Richard, l'aîné, possédait sa propre chambre, un privilège sans doute lié à la propension dudit Richard à commettre des actes de violence sur ses cadets. Sue Spargo jouissait elle aussi d'une chambre individuelle. Curieusement, lors des interrogatoires, elle a répété plusieurs fois que lorsqu'un des garçons tombait malade, il dormait avec elle, « et non avec cette brute de Richard ».
Le jour des dix ans de Michael, la police locale fut appelée peu après sept heures du matin. Une dispute chez les Spargo avait dégénéré au point de semer la perturbation dans le voisinage lorsque les occupants de la maison contiguë avaient tenté d'intervenir. Ils déclarèrent par la suite qu'ils ne cherchaient rien d'autre que la paix et la tranquillité, contrairement aux allégations de Sue Spargo affirmant qu'ils avaient agressé ses fils. Une lecture attentive des différents témoignages recueillis ensuite par la police montre qu'une bagarre avait éclaté entre Richard et Pete Spargo dans le couloir du premier étage de la maison familiale, sous prétexte que ce dernier n'avait pas évacué assez rapidement la salle de bains. L'agression de Richard sur Pete avait été brutale, Richard étant bien plus grand et bien plus costaud que son frère de quinze ans. Doug, seize ans, s'était porté au secours du plus jeune, mais son interposition semblait avoir converti les combattants en alliés, qui s'en étaient alors pris à lui. Quand Sue Spargo était enfin entrée en lice, la bataille avait gagné l'escalier. Lorsqu'il parut évident qu'elle aussi allait essuyer les coups de Richard et Pete, David, douze ans, avait tenté de protéger sa mère à l'aide d'un couteau de boucher provenant de la cuisine, où il était soi-disant allé préparer son petit déjeuner.
C'est à ce moment-là que les voisins étaient intervenus, alertés par le vacarme. Malheureusement, les voisins – au nombre de trois – avaient débarqué chez les Spargo armés d'une batte de cricket, d'un démonte-pneu et d'un marteau, et d'après Richard Spargo, c'était la vue de ces instruments qui avait attisé sa rage. « Ils allaient s'en prendre à ma famille », avait-il aussitôt déclaré, à la manière d'un garçon qui se considérait comme l'homme de la maison, et donc chargé de protéger sa mère et ses frères.
Michael Spargo s'était réveillé au milieu de cet imbroglio. « Richard et Pete se disputaient avec maman, dit sa déposition. On les entendait, moi et les petits, mais on voulait pas s'en mêler. » Il affirme ne pas avoir eu peur, mais, de ses déclarations quand il a été exhorté à en dire davantage, il ressort que Michael aurait fait son possible pour se tenir à distance de ses aînés, « histoire d'éviter une torgnole » s'il les regardait de travers. Qu'il n'ait pas toujours été en mesure d'éviter les raclées est un fait attesté par ses professeurs qui, pour trois d'entre eux, avaient signalé aux services sociaux avoir vu des bleus, des égratignures et des brûlures sur le corps de Michael, et au moins un coquard. Cependant, ces signalements n'ont rien entraîné d'autre qu'une unique visite au domicile familial. Le système était apparemment engorgé.
Certaines choses laissent penser que Michael aurait reproduit ce comportement violent sur ses plus jeunes frères. En effet, à en croire les récits recueillis après le placement de quatre des enfants, Michael aurait été chargé de veiller à ce que son petit frère Stevie ne « mouille pas ses draps ». Ne sachant de quelle façon il était censé procéder, il administrait, semble-t-il, des corrections régulières à l'enfant de sept ans, qui aurait à son tour reporté sa propre rage sur ses cadets.
On ignore si Michael a frappé ses petits frères ce matin-là. Il déclare simplement être sorti de son lit après l'arrivée de la police, avoir revêtu son uniforme scolaire et être descendu dans la cuisine afin de prendre son petit déjeuner. Il savait que c'était son anniversaire, mais il ne s'attendait pas à ce qu'on le lui souhaite. « Je m'en fichais pas mal », a-t-il dit plus tard à la police.
Le petit déjeuner se composait de Frosties et de roulés à la confiture. Il n'y avait plus de lait – Michael mentionne ce détail à deux reprises dans ses interrogatoires initiaux –, si bien que Michael avait mangé ses corn flakes tels quels, et laissé à ses petits frères la quasi-totalité des roulés à la confiture. Après en avoir fourré un dans la poche de son anorak jaune moutarde – anorak et roulé à la confiture destinés à devenir deux éléments cruciaux –, il avait quitté la maison en passant par le jardin de derrière.
Son intention était, paraît-il, de se rendre directement à l'école, et, dans son premier entretien avec la police, il prétendait y être bel et bien allé. Il n'avait modifié sa version que lorsqu'on lui avait lu la déposition de son instituteur attestant qu'il était absent ce jour-là, après quoi il avait avoué avoir fait un tour dans les jardins ouvriers, lesquels appartenaient à la cité Buchanan et se situaient derrière la rue où habitaient les Spargo. Là, il avait « peut-être un peu embêté un vieux schnock qui travaillait dans un potager » et « peut-être défoncé la porte d'une cabane » où il se pouvait qu'il ait piqué un sécateur. « Sauf que je l'ai pas gardé, non, non, je l'ai pas gardé. » Le « vieux schnock » en question confirme la présence de Michael dans les potagers à huit heures du matin, même s'il est peu probable que les planches de légumes aient présenté un grand intérêt aux yeux du garçon, qui, selon le retraité, avait passé une quinzaine de minutes à les « piétiner » jusqu'à ce qu'il lui remonte les bretelles. « Le petit voyou a juré comme un charretier puis il a fichu le camp. »
Apparemment, à ce moment-là, Michael avait pris la direction de son école, qui se trouvait à environ six cents mètres de la cité Buchanan. C'était quelque part en chemin qu'il était tombé sur Reggie Arnold.
 
Reggie Arnold était très différent de Michael Spargo. Si Michael était grand pour son âge et maigre comme un coucou, Reggie était trapu et encore grassouillet comme un bébé. Avec ses cheveux ras, il se faisait pas mal charrier à l'école (on le traitait souvent de « crâne d'œuf ») mais, contrairement aux vêtements de Michael, les siens, en général, étaient propres et en bon état. D'après ses professeurs, Reggie était un « gentil garçon, malgré un côté soupe au lait ». Quand on les pousse un peu, les enseignants ont tendance à attribuer ce tempérament impulsif « aux problèmes des parents, mais il y a aussi les problèmes avec le frère et la sœur ». On peut dès lors supposer sans trop s'avancer que la nature insolite du couple Arnold, en plus de l'invalidité d'un frère aîné et du handicap mental d'une sœur cadette, ne facilitait pas la vie quotidienne de Reggie.
Rudy et Laura Arnold, il faut le reconnaître, n'avaient pas eu de chance. Leur fils aîné était cloué dans un fauteuil roulant à la suite d'une paralysie cérébrale et leur fille avait été jugée inapte à suivre une scolarité normale. Ces deux éléments avaient eu pour effet de concentrer presque toute l'attention parentale sur les deux enfants à problèmes, et d'ébranler davantage un couple fragile qui s'était déjà séparé maintes et maintes fois, ce qui obligeait Laura à faire face toute seule.
Dans ce contexte familial éprouvant, Reggie avait peu de chances de bénéficier d'une grande attention. Laura admet volontiers « avoir négligé ce gamin », mais son père prétend « l'avoir fait venir chez lui cinq ou six fois », en référence aux obligations paternelles qu'il aurait assumées durant les périodes où sa femme et lui vivaient séparés. Comme on peut l'imaginer, le besoin inassouvi de Reggie d'être dorloté s'est métamorphosé en tentatives réitérées pour obtenir l'attention des adultes. Dans la rue, ces efforts se traduisaient par du chapardage et parfois des sévices exercés sur des enfants plus jeunes ; dans la salle de classe, il se conduisait mal. Malheureusement, ses professeurs voyaient dans ces écarts de conduite l'expression de l'impulsivité susmentionnée et non l'appel au secours qu'ils étaient réellement. Lorsqu'on le contrariait, Reggie était enclin à envoyer promener son pupitre ou à se taper la tête dessus, à se jeter contre les murs et à se rouler par terre de fureur.
Le jour du crime, d'après les témoignages – et les films de vidéo-surveillance le confirment –, Michael Spargo et Reggie Arnold se sont trouvés ensemble à l'épicerie de quartier la plus proche de chez les Arnold, sur le trajet de Michael vers l'école. Les garçons se connaissaient et avaient manifestement déjà joué tous les deux, mais leurs parents ne s'étaient pas rencontrés. Au dire de Laura Arnold, elle avait envoyé son fils chercher du lait, et le commerçant confirme que Reggie avait bien acheté un demi-litre de lait demi-écrémé. D'après Michael, il en avait également profité pour voler deux barres de Mars, « histoire de rigoler un peu ».


1. Anti-Social Behaviour Order : ordonnance civile prononcée à l'encontre d'une personne ayant un comportement antisocial, et dont le non-respect constitue une infraction pénale passible d'une peine d'emprisonnement. (Toutes les notes sont de la traductrice.)
2. General Certificate of Secondary Education, « Certificat général de l'enseignement secondaire » : diplôme obtenu généralement vers seize ans et sanctionnant la fin de l'enseignement général.
3. Gibet, potence.