Charlotte décide de s'enfuir de Saint-Cyr et de quitter cette existence rangée qui ne lui convient pas. Une nouvelle vie l'attend à la cour de Versailles, une vie de fête, de liberté, de joie. Une découverte vient pourtant troubler son bonheur : son fiancé, François, a disparu. Charlotte ne s'avoue pas vaincue. Elle est prête à tout pour le retrouver !
Anne-Marie Desplat-Duc est née à Privas, en Ardèche et vit désormais dans la région parisienne. Le Vivarais reste cher à son cœur, elle y revient souvent avec son mari et sa fille. Après le virus de la lecture qui la frappe très jeune, celui de l'écriture la saisit à l'adolescence et elle noircit des cahiers de poésie et de nouvelles. Elle consacre désormais tout son temps à sa passion : les romans pour la jeunesse. On lui doit entre autres Le Trésor de Mazan.
Je m'appelle Charlotte de Lestrange, j'ai seize ans.
J'ai passé trois années dans la Maison Royale d'éducation. Mais la vie à Saint-Cyr ne me convenait pas.
Malgré l'amitié d'Isabeau, d'Hortense et de Louise, je ne supportais plus l'enfermement. La liberté dans laquelle j'avais été élevée dans mon enfance me manquait et j'avais du mal à me plier aux rites catholiques, ayant été élevée dans la religion de Calvin¹.
Sans la folie de notre Roi Louis le Grand, qui révoqua l'édit de Nantes² nous accordant le droit de vivre librement notre religion, pour le remplacer par l'édit de Fontainebleau³, jamais je n'aurais été obligée de quitter mon Vivarais et ma famille à l'âge de onze ans.
Je me souviens avec précision de ces cruelles années précédant mon départ.
Tout s'est fait de manière sournoise.
On commença par interdire aux protestants certaines charges. Ils ne pouvaient plus être notaires, huissiers, médecins, apothicaires, libraires... Ceux qui se convertissaient touchaient une prime. Beaucoup de miséreux ou d'êtres cupides cédaient à ce chantage odieux, d'autres empochaient la mise et en secret gardaient leur religion.
Mais la majorité d'entre nous ne se laissa pas si facilement berner, aussi le Roi changea-t-il de méthode. Il envoya ses troupes loger chez les protestants. Les dragons s'y conduisirent de la pire des façons, volant, saccageant, soumettant toute la famille à la torture lorsqu'ils n'obtenaient pas la conversion espérée.
C'est mon père qui nous a conté ces actes de barbarie. Je n'en ai été fort heureusement pas témoin.
La famille du métayer travaillant nos terres avait été victime de cette violence. Je la connaissais bien. Marguerite avait l'âge de ma sœur Héloïse. À ce récit macabre, cette dernière était tombée en pâmoison. Quoique mon aînée de trois ans, elle était plus fragile que moi. Moi-même j'avais contenu mes larmes a grand-peine.
Ma mère s'était précipitée vers Héloïse pour la réconforter et avait demandé à mon père s'il n'était point temps de fuir en Suisse comme certains de nos amis. Mon père répugnait à cette solution. Il ne voulait pas abandonner ses terres où il avait planté des mûriers, ni sa magnanerie4 et le moulinage5 neuf qui devaient nous assurer la richesse d'ici à quelques années. Il nous avait assez répété que la soie était l'or de demain !
J'admirais assez ses idées. Mon père avait la guerre horreur, préférant l'exploitation de ses terres et l'éducation de ses vers au maniement de l'épée.
Il avait rassuré ma mère :
— Notre famille a servi dans l'armée royale depuis deux générations. Nous avons toujours été de fidèles et loyaux sujets. Le Roi ne s'attaquera pas à sa noblesse. Il avait tort.
Bientôt s'éleva le bruit que les troupes du Roi prenaient aussi leurs quartiers dans les maisons nobles. Mon père courut se renseigner. La tristesse était peinte sur le visage des habitants et un air de terreur régnait dans les villes et les villages alentour, dont les temples avaient depuis longtemps été démolis. Pour éviter le déshonneur, le pillage et la mort, beaucoup de gens, paysans, marchands, artisans, bourgeois et nobles signaient leur abjuration. L'étau se resserrait autour de nous. Mon père, pourtant, était toujours certain que nous ne serions pas inquiétés.
Charles de Bourdelle, marquis de Réaumont, lieutenant de notre province, ami de Monseigneur l'archevêque de Viviers, nous rendit visite et supplia mon père d'abjurer avant que l'orage ne s'abatte sur nous. Il lui expliqua que notre exemple entraînerait un grand nombre de conversions et éviterait ainsi les actes de barbarie qui n'en finissaient pas de se répandre. Il ajouta que le Roi serait sensible à ce geste et que nous en tirerions beaucoup d'avantages.
J'assistai à la scène blottie derrière une tenture.
Mon père écouta le discours du marquis, mais ne céda pas. M. de Bourdelle repartit en lui conseillant de réfléchir car, sous peu, il se verrait contraint de nous envoyer des troupes.
Cependant, la sérénité nous avait quittés. Le moindre galop de cheval nous faisait sursauter. Ma mère avait entassé ses effets dans des malles et elle n'attendait que l'approbation de mon père pour fuir. Encore fallait-il trouver un passeur sûr pour franchir les Alpes vers la Suisse et se préparer à un voyage long, pénible et risqué. Pendant plusieurs jours, des gens que je ne connaissais pas vinrent s'entretenir avec mes parents. Je ne savais s'il s'agissait de passeurs, de protestants venus chercher conseil ou de catholiques en quête de notre abjuration.
Les meubles, la vaisselle, les tableaux, tous les objets de valeur avaient été dissimulés dans le grenier, la cave ou les communs pour prévenir du pillage, et ces préparatifs augmentaient notre angoisse. Nous étions en sursis dans l'attente de la catastrophe.
C'est à cette époque que je fis la connaissance de mon cousin François. Il avait seize ans, fière allure, et il était aimable de figure. Je l'avais déjà rencontré à plusieurs reprises car nos familles étaient très liées, mais j'étais trop jeune alors pour en être émue et je préférais parler toilette avec sa sœur Irénée que d'écouter sa conversation que je jugeais trop sérieuse.
Il avait choisi de ne jamais renoncer à sa religion et exhortait mon père à choisir la lutte plutôt que la lâcheté, ce à quoi mon père répondait :
— Mon jeune ami, vous n'êtes pas en charge de famille et votre fermeté vous honore. Vous êtes libre de votre vie et de vos engagements. Je ne le suis point. Il me faut protéger les miens et mes biens. Et puis, je dois assurer l'avenir de mes filles et aucun parti digne n'osera enfreindre la loi en épousant des huguenotes.
— Sauf votre respect, vous faites erreur et je serai fort aise de désobéir au Roi, répliqua François.
En disant cela, il me coula un regard si chaud que j'en fus toute retournée. Ma mère surprit ce regard, mais mon père était si préoccupé qu'il ne saisit pas l'allusion de François aux sentiments qu'il me portait.
— Là n'est pas tout le problème, poursuivit mon père. L'on vient de m'annoncer que les protestants ne pourront plus, d'ici peu, diriger magnanerie, filature et moulinage. De quoi vivrons-nous ? et quel avenir aura notre fils Simon s'il ne peut prendre ma succession ? En tant que huguenot, le métier de la guerre lui sera interdit et puis, de toute façon, je n'ai pas les sept mille livres nécessaires pour lui acheter une compagnie. Voyez. Nous n'avons pas d'autre solution que de nous soumettre aux vœux du Roi.
Un silence glacial tomba dans la pièce. Mon frère Simon baissait la tête, vaincu d'avance. François, lui, avait tout du chevalier courageux prêt à terrasser le dragon pour sauver sa dame, c'est-à-dire moi.
— Fuyons, mon ami, dit ma mère. La Suisse nous accueillera à bras ouverts et nous serons libres d'y pratiquer notre religion.
— Il me coûte de vous exposer aux dangers de la route. L'armée des frontières est sans pitié. Pour les hommes, ce sont les galères, et pour les femmes, la déportation dans les terres du Nouveau Monde, quand ce n'est pas la mort.
Je frissonnai.
Lorsque François quitta le château, je courus jusqu'à l'allée plantée de tilleuls et fis mine de me trouver là par hasard. Il n'avait pas encore récupéré sa monture et, m'apercevant, il avança vers moi et me dit :
— N'ayez pas peur, Charlotte, toute cette folie ne durera pas. On trompe le Roi en lui assurant que les conversions se font sans violence. Notre Église a choisi mon père pour remettre à Sa Majesté un rapport sur ce qui se passe vraiment dans ses provinces. J'ai le grand privilège de l'accompagner à Versailles. Le Roi ne laissera pas massacrer sa noblesse. D'ici peu, tout rentrera dans l'ordre, je vous le promets.
— Puissiez-vous dire vrai, soupirai-je.
Il prit ma main et poursuivit sur un ton plus doux :
— Charlotte, je vous aime... et il me semble bien que je ne vous suis pas indifférent.
Je rougis. Lui déclarer ma flamme à mon tour était tout à fait inconvenant. Je mis donc dans mon regard tout l'amour qu'il m'inspirait. Il saisit le message car il reprit :
— Alors, dès mon retour, je ferai ma demande en mariage à vos parents.
Je crois bien qu'en regagnant le château, j'esquissai un pas de danse. L'amour de François me faisait occulter tout le reste et je me sentis invincible.
Je me trompais.
1. Religion réformée. On dit aussi protestants ou huguenots.
2. Signé en 1594 par Henri IV.
3. Signé en 1685 par Louis XIV. Il supprime tous les avantages accordés par Henri IV aux protestants.
4. Bâtiment où sont élevés les vers à soie.
5. Bâtiment où sont torsadés les fils de soie entre eux afin de les rendre plus résistants pour le tissage.