Il s'en passe des choses bizarres à Kilmore Cove. La statue sur la place représente un roi qui n'a jamais existé, les rails du train n'aboutissent nulle part... Intrigués, Jason, Julia et Rick vont mener l'enquête et pénétrer dans la Maison aux miroirs, la mystérieuse demeure d'un célèbre inventeur de génie disparu sans laisser de trace...
Les internautes ayant commandé Ulysse Moore, tome 3 : La maison aux miroirs ont également choisi
Pierdomenico Baccalario, alias Ulysse Moore, est né en Italie en 1974. Avocat puis journaliste, il réalise ensuite des jeux de rôle, de table et des jeux vidéo.
Une délicieuse odeur de bacon frit et d'œufs brouillés vint chatouiller les narines de Julia. La jeune fille se retourna dans son lit. Elle sourit dans un demi-sommeil et enfouit son visage dans son oreiller moelleux. Elle resta quelques minutes ainsi sans bouger, puis, à bout de souffle, elle ouvrit un œil et regarda autour d'elle.
Où était-elle ?
Petit à petit, sa mémoire se rafraîchit. Elle était à Kilmore Cove, dans une des chambres de la Villa Argo. Comment était-elle arrivée là ?
Elle balaya du regard la pièce et sentit l'émotion la gagner.
Au pied de son lit trônait un tas d'habits trempés. Elle n'eut aucun mal à reconnaître ses affaires.
D'autres souvenirs lui revinrent à l'esprit sous forme de flashs : la tempête, la visite intempestive du chauffeur d'Olivia Newton, la falaise et le grand plongeon de Manfred dans le vide et l'écume des flots...
Julia se leva d'un bond :
— Jaaason !
Un tapis douillet l'accueillit au saut du lit. Le pyjama qu'elle portait lui était complètement étranger. Julia attrapa son pantalon de la veille et fouilla dans les poches : les quatre clés de la Porte du Temps étaient toujours là, intactes.
Elle les déposa sur le lit tout en essayant de deviner l'heure.
À travers les persiennes perçaient les rais d'une intense lumière blanche. Était-ce le matin ou l'après- midi ? Impatiente et nerveuse, Julia sortit de la chambre en pyjama :
— Jason ?
Son appel résonna dans le couloir désert.
Tout l'étage était plongé dans l'obscurité, à l'exception d'une chambre dont la fenêtre avait été ouverte. Julia s'approcha de la porte sur la pointe des pieds et se faufila à l'intérieur. Il y régnait un désordre familier : le lit était complètement défait, le sol jonché de baskets, et on avait empilé à la hâte une montagne de T-shirts sur un guéridon.
Pas de doute : Jason était passé par là !
Le cœur de Julia fit un bond dans sa poitrine lorsqu'elle entendit la voix de son frère monter depuis la cuisine.
« Mais oui ! C'est bien lui ! » jubila-t-elle.
Elle quitta la pièce, remonta le couloir en courant, dévala les escaliers et se précipita dans la cuisine.
Rick et Jason s'affairaient autour des fourneaux.
— Jason ! Rick ! s'exclama Julia en leur sautant au cou et en les étreignant chaleureusement. Vous êtes là ! Oh, j'étais tellement inquiète !
— Hé, petite sœur, du calme ! sourit Jason, en s'écartant brusquement. Évidemment qu'on est rentrés... Tout va bien !
Rick, en revanche, la serra à son tour dans ses bras et fut gratifié d'un baiser sur la joue. Dès qu'il croisa le regard de la jeune fille, il eut l'air de défaillir et s'empressa de détourner la tête pour dissimuler ses joues cramoisies.
Julia dévisagea les garçons comme si elle ne les avait pas vus depuis vingt ans. Elle cherchait à deviner d'après l'état de leurs vêtements ce qui leur était arrivé de l'autre côté de la Porte du Temps. Mais elle ne releva aucun indice intéressant : Rick portait la même tenue ; quant à Jason, il avait déniché dans les cartons de déménagement un polo et un pantalon propres et dépareillés.
— Alors ? fit-elle enfin. Vous êtes sûrs, tout va bien ?
— Non, on est très énervés ! répondit Jason.
— Pourquoi ?
— Il n'y a pas moyen de savoir combien de temps ce fichu bacon doit cuire ! À peine dans la poêle, il est déjà carbonisé ! s'exclama Rick en retournant les tranches. On n'a plus qu'à le manger comme ça !
Julia ne quittait pas des yeux les deux compères, qui riaient désormais à gorge déployée devant l'étendue des dégâts, comme pour s'assurer qu'ils étaient bien là, devant elle, en chair et en os. Elle les suivit dans le jardin, où Rick servit tout le monde. Julia céda volontiers sa part à son frère jumeau : elle avait l'estomac encore noué après les aventures mouvementées de la veille.
— Et si vous me racontiez ce qui s'est passé ?
Jason haussa les épaules. Il s'assit sur la chaise de jardin en fer forgé noir et goûta le plat :
— C'est immangeable, Rick ! Absolument immangeable !
Voyant que sa sœur perdait patience, il enchaîna :
— Oh, Julia, je t'en prie ! Je ne vais pas tout te raconter maintenant, mes œufs vont refroidir !
Et il se jeta sur son assiette sans rien ajouter.
— On a découvert un endroit incroyable..., fit Rick en s'étouffant.
— On la retrouvera, cette fichue carte intervint Jason, alors que son ami sautillait autour de la table pour tenter de faire descendre le morceau qu'il avait avalé de travers.
Le garçon sauça son assiette avec un morceau de pain dur, se versa une grande ration de lait et le but en quatre gorgées :
— N'est-ce pas, Rick ?
— En fouillant tout le village, oui ! s'esclaffa le jeune rouquin.
Julia prit une profonde inspiration. L'air était frais et humide.
Elle décida pour le moment de ne pas insister et d'attendre que les garçons aient envie de parler. Elle tendit la main pour saisir un verre et s'aperçut qu'elle tremblait.
— Ça ne va pas ? s'inquiéta Rick.
— Non, non, ce n'est rien, fit-elle en secouant la tête. Je suis juste un peu émue... Si vous saviez comme je suis contente de vous revoir !
— Nous aussi, Julia ! Sincèrement ! On a vécu des choses hallucinantes... Mais, vu l'état du jardin, j'ai l'impression que vous non plus, vous n'êtes pas restés les bras croisés.
— On dirait qu'un cyclone a tout dévasté ! commenta Jason.
Le parc entier offrait un spectacle de désolation. Les fleurs, les plantes et les arbres centenaires semblaient échevelés par la tempête. Des feuilles et des petites branches gisaient éparses sur la pelouse et les allées de graviers.
Au milieu de la cour, des traces de pneus rappelaient la visite surprise de Manfred.
En les regardant, Julia sentit son cœur battre la chamade. Comme dans un film au ralenti, elle revit les événements de ces dernières heures : Manfred qui courait vers la porte d'entrée de la Villa Argo, et qui avait trébuché après le croche-patte magistral qu'elle lui avait fait. Ensuite elle s'était jetée sur la vieille clé rouillée tombée de la poche du chauffeur.
Son regard balaya la falaise, la mer à l'azur faussement tranquille et, là-bas, au loin, la silhouette du phare.
Elle ferma les yeux.
— Qu'est-ce que tu as, Julia ? fit Jason, frappé par le teint livide de sa sœur.
— Ce n'était pas de ma faute... Il a plongé dans le vide..., gémit-elle.
— Qui a plongé dans le vide ? insista son jumeau, affublé d'une belle moustache de lait.
La jeune fille résuma aux garçons les épisodes de la veille d'une voix lente et monocorde, comme si elle récitait une leçon. Elle leur rapporta par ailleurs ce que Nestor lui avait dit sur l'ancien propriétaire de la villa :
— Figurez-vous que tous les objets qui se trouvent ici ont été rapportés par les Moore de leurs voyages à bord du Métis. Notamment un papyrus funéraire égyptien et une tête de Maure provenant du bazar du Pays de Pount ! D'après Nestor, ils partaient souvent dix, quinze jours, voire un mois d'affilée. J'ai aussi appris qu'Ulysse était un homme remarquable et intelligent, qui adorait cette maison. Quant à Pénélope, c'était une femme de cœur. Elle serait morte en glissant du haut de la falaise...
Julia leur expliqua ensuite avec quel acharnement et quelle rage Manfred avait tenté de s'introduire dans la villa et dans la dépendance, comment Nestor et elle lui avaient résisté par tous les moyens. Enfin elle osa relater en détail la chute de Manfred dans l'abîme.
— Je suis désolée..., murmura-t-elle.
Qu'est-ce qui avait bien pu la pousser à jeter du haut de la falaise la clé que Manfred essayait de récupérer ?
— Bien fait pour lui ! commenta Jason d'un air satisfait.
— Après tout, c'était un voleur, comme sa patronne, enchérit Rick, qui en voulait toujours à Olivia Newton.