Rose
Rose
Tatiana de Rosnay
272 pages
Couverture souple
Réf : 342386
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Au lieu de 19,00  (prix public)
Disponible
"Jamais elle n'abdiquera"
Résumé
Au diable ce Baron Haussmann et ses expropriations ! Rose refuse de quitter sa chère rue Childebert et la maison de son défunt mari, son amour. Tant de souvenirs la lient à ces murs : petits bonheurs, grandes souffrances... et un lourd secret, gardé depuis trente ans.

Comme toujours, l’auteur du splendide Elle s’appelait Sarah touche en plein cœur.
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Le bonheur côté pile
Seré Halverson Prince
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :3
mariel
Le 22 février 2012
Rose
Bof - un petit moment agréable, sans plus, en fait - très décevant par rapport à "Elle s'appelait Sarah".
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Lulufred
Le 22 avril 2012
Coup de coeur
Magnifique roman, d'une grande douceur et tendresse. Il m'a beaucoup appris sur cette époque du Baron Haussmann. Paris ne s'est pas fait en un jour et a fait le malheur de certains... On découvre un Paris d'antan et principalement dans le quartier Saint Germain. Amour, amitié, résistance, nostalgie... Bon coup de coeur dans mon club de lecture... A vous de voir.
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bonao
Le 22 avril 2012
Très bien
J'ai adoré ce livre, aussi bien que "Elle s'appelait Sarah". Prenant. Une page d'histoire romancée, vraiment bien, c'est déjà le 4eme roman que je lis de cet auteur, je vais continuer.
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Journaliste d'origine franco-anglaise –  notamment pour Vanity Fair, Elle et Psychologies – et scénariste, Tatiana de Rosnay est bilingue et biculturelle. Après une enfance aux États-Unis, elle a fait ses études à l'Université d'East Anglia en Angleterre.

Tatiana de Rosnay est l'auteure de dix romans français :
    L'Appartement témoin
    Mariés, pères de famille
    Le Dîner des ex
    Le Cœur d'une autre
    Le Voisin
    La Mémoire des murs
    Spirales
    Moka
    Boomerang
Elle s'appelait Sarah –  son premier roman écrit en anglais, sa langue maternelle –, a été adapté au cinéma par Gilles Paquet-Brenner, avec Kristin Scott Thomas dans le rôle principal. Ozalide est un inédit proposé en Avant-première au Club France Loisirs.

Mariée et mère de deux enfants, Tatiana de Rosnay vit depuis vingt ans à Paris.
Extrait
Mon bien-aimé,


Je peux les entendre remonter notre rue. Un grondement étrange, menaçant. Des chocs et des coups. Le sol qui frémit sous mes pieds. Et les cris, aussi. Des voix d'hommes, fortes, excitées. Le hennissement des chevaux, le martèlement des sabots. La rumeur d'une bataille, comme en ce terrible mois de juillet si chaud où notre fille est née, cette heure sanglante où la ville s'est hérissée de barricades. L'odeur d'une bataille. Des nuages de poussière suffocants. Une fumée âcre. Terre et gravats.
Je vous écris ces mots assise dans la cuisine vide. Les meubles ont été emballés la semaine dernière et expédiés à Tours chez Violette. Ils ont laissé la table, trop encombrante, ainsi que la lourde cuisinière en émail. Ils étaient pressés, et je n'ai pu souffrir ce spectacle. J'en ai haï chaque minute. La maison dépouillée de tous ses biens en un si court instant. Votre maison, celle dont vous pensiez qu'elle serait épargnée. Ô, mon amour, n'ayez crainte, je ne partirai jamais.
Le matin, le soleil se faufile dans la cuisine, cela m'a toujours plu. Mais sans Mariette pour s'activer, le visage empourpré par la chaleur du poêle, sans Germaine pour grommeler tout en arrangeant les boucles échappées de son chignon serré, cette pièce est aujourd'hui bien lugubre. Avec un peu d'effort, je sentirais presque les bouffées du ragoût de Mariette tissant lentement leur appétissante résille dans la maison. Notre cuisine autrefois pleine de joie est triste et nue sans les casseroles et les marmites scintillantes, sans les herbes et les épices dans leurs petites bouteilles de verre, les légumes frais du marché, le pain chaud sur sa planche à découper.
Je me souviens du jour où la lettre est arrivée, l'an dernier. C'était un vendredi matin. Près de la fenêtre du salon, je lisais Le Petit Journal en buvant mon thé. J'apprécie cette heure paisible avant que ne commence la journée. Ce n'était point notre postier habituel. Celui-là, je ne l'avais jamais vu. Un grand bonhomme osseux, une casquette verte et plate recouvrant ses cheveux de lin. Sa blouse de coton bleu au col rouge semblait bien trop large pour lui. Je le vis porter une main leste à son couvre-chef et tendre le courrier à Germaine. Puis il disparut, et je l'entendis siffler doucement en poursuivant son chemin dans la rue.
Après une gorgée de thé, je suis revenue à mon journal. Ces derniers mois, l'Exposition universelle était sur toutes les lèvres. Sept mille étrangers déferlaient chaque jour sur les boulevards. Un tourbillon d'hôtes prestigieux : Alexandre II de Russie, Bismarck, le vice-roi d'Égypte. Quel triomphe pour notre empereur.
Je discernai le pas de Germaine dans l'escalier. Le froufrou de sa robe. Il est rare que j'aie du courrier. D'ordinaire, une lettre de ma fille, quand il lui souvient de se montrer dévouée. Ou de mon gendre, pour la même raison. Parfois, une carte de mon frère Émile. Ou de la baronne de Vresse, à Biarritz, près de la mer, où elle passe ses étés. Sans compter les quittances et taxes occasionnelles.
Ce matin-là, je remarquai une longue enveloppe blanche. Je la retournai. Préfecture de Paris. Hôtel de Ville. Et mon nom, en grands caractères noirs. Je l'ouvris. Les mots se détachaient clairement, mais je ne pus les comprendre. Pourtant, mes lunettes étaient bien perchées sur le bout de mon nez. Mes mains tremblaient si fort que je dus poser la feuille sur mes genoux et prendre une profonde inspiration. Je repris la lettre et me forçai à la lire.
— Qu'y a-t-il, madame Rose ? gémit Germaine.
Elle avait dû voir mon expression.
Je rangeai la lettre dans son enveloppe, me levai et lissai ma robe de la paume de mes mains. Une jolie robe, bleu foncé, avec juste assez de volants pour une vieille dame comme moi. Vous auriez approuvé. Je me souviens aussi des chaussures que je portais, de simples chaussons, doux et féminins, et je me souviens du cri que poussa Germaine quand je lui expliquai ce que disait la lettre.
Ce ne fut que plus tard, bien plus tard, seule dans notre chambre, que je m'effondrai sur le lit. J'avais beau savoir que cela devait arriver un jour, ce n'en fut pas moins un choc. Alors que la maisonnée dormait, je trouvai une chandelle et dénichai la carte de la ville que vous aimiez à contempler. Je la dépliai sur la table de la salle à manger, prenant garde à ne pas verser de cire chaude. Oui, je la voyais, cette progression inexorable de la rue de Rennes jaillissant droit dans notre direction depuis la gare de chemin de fer de Montparnasse, et le boulevard Saint-Germain, ce monstre affamé, rampant vers l'ouest depuis le fleuve. De deux doigts tremblants, je suivis leur tracé jusqu'à ce qu'ils se rencontrent. Exactement dans notre rue. Oui, notre rue.
Il règne un froid glacial dans la cuisine, je dois descendre me chercher un châle. Et des gants aussi, mais seulement pour ma main gauche, car de ma droite je veux continuer à vous écrire.
« Jamais ils ne toucheront l'église, ni les maisons autour d'elle », vous étiez-vous gaussé il y a quinze ans, à la nomination du préfet. Lorsque nous avions appris ce qu'il allait advenir de la maison de mon frère Émile, à la création du boulevard de Sébastopol, vous n'aviez toujours pas eu peur : « Nous sommes près de l'église, cela nous protégera. »
Souvent, je vais m'asseoir dans l'église, calme et paisible, pour penser à vous. Il y a dix ans maintenant que vous êtes parti, ce fut comme un siècle pour moi. Je contemple les piliers et les fresques fraîchement restaurés. Je prie. Le père Levasque me rejoint et nous chuchotons dans la pénombre.
— Il faudra plus qu'un préfet ou un empereur pour menacer notre quartier, madame Rose ! Childebert, roi mérovingien et fondateur de notre église, veille sur sa création comme une mère sur son enfant.
Le père Levasque aime me rappeler combien de fois l'église a été pillée, saccagée, brûlée et rasée depuis les Normands au IXesiècle. À trois reprises, je pense. Comme vous vous trompiez, mon amour.
L'église sera épargnée, mais pas notre maison. La maison que vous aimiez.


Le jour où je reçus la lettre, M. Zamaretti, le libraire, et Alexdrine, la fleuriste, qui avaient reçu le même courrier de la préfecture, montèrent me rendre visite. Leur regard n'osait croiser le mien. Ils savaient que ce ne serait pas aussi terrible pour eux. Dans la ville, il y aurait toujours de la place pour un libraire et une fleuriste. Mais sans le revenu des boutiques, comment pourrais-je joindre les deux bouts ? Je suis votre veuve, et je continue de louer les deux boutiques qui m'appartiennent, l'une à Alexandrine, l'autre à M. Zamaretti. Comme vous le faisiez, comme votre père l'avait fait avant vous, et son père de même.
Une panique fiévreuse s'empara de notre petite rue, qui ne tarda pas à bruisser de tous les voisins, lettre en main. Quel spectacle ! Tout le monde semblait être sorti, et tous vociféraient, jusqu'à la rue Sainte-Marguerite. M. Jubert, de l'imprimerie, avec son tablier taché d'encre, et Mme Godfin, debout sur le seuil de son herboristerie. Il y avait M. Bougrelle, le relieur, qui tirait sur sa pipe. L'aguichante Mlle Vazembert, de la mercerie (que vous ne rencontrâtes jamais, le Seigneur soit loué), allait et venait sur les pavés, comme pour se pavaner dans sa nouvelle crinoline. Notre charmante voisine, Mme Barou, eut un bon sourire quand elle me vit, mais je compris à quel point elle était aux abois. Le chocolatier, M. Monthier, était en larmes. M. Helder, le propriétaire de ce restaurant que vous aimiez, Chez Paulette, se mordait nerveusement la lèvre, faisant tressauter sa moustache broussailleuse.
Je portais mon chapeau, je ne sors jamais sans, mais dans la précipitation, beaucoup avaient oublié le leur. Le chignon de Mme Paccard menaçait de s'affaisser tandis qu'elle branlait furieusement du chef. Le docteur Nonant, tête nue lui aussi, agitait un index rageur. M. Horace, le marchand de vin, parvint à se faire entendre au-dessus du tumulte. Depuis que vous nous avez quittés, il est resté le même. Ses cheveux bouclés sont peut-être plus gris, et sa panse a pris un soupçon de volume, mais ses manières flamboyantes et son rire sonore n'ont pas faibli. Ses yeux pétillent, noirs comme du charbon.
— Et que faites-vous donc là, mesdames et messieurs, à caqueter à tue-tête ! À quoi cela va-t-il nous servir ? Je vous offre à tous une tournée, même à ceux qui ne fréquentent jamais mon antre !
Il entendait bien sûr par là Alexandrine, ma fleuriste, que la boisson répugne. Elle m'a dit un jour que son père était mort ivrogne.
La boutique de spiritueux de M. Horace est humide et basse de plafond, et elle n'a pas changé depuis votre époque. Rangée après rangée, des bouteilles couvrent les murs, tandis que de lourdes cuves dominent des bancs de bois. Nous nous sommes tous rassemblés autour du comptoir. Mlle Vazembert prenait une place considérable avec sa crinoline. Je me demande parfois comment les dames mènent une vie normale, engoncées dans ces embarrassants agencements. Comment diable montent-elles en calèche, s'asseyent-elles pour le souper, et que dire des questions privées, naturelles ? L'impératrice y parvient certes sans grand mal, je suppose, elle qui vit entourée de dames de compagnie pour répondre à ses moindres caprices et satisfaire ses moindres besoins. Je suis heureuse d'être une vieille femme de presque soixante ans. Je n'ai pas à suivre la mode, à m'inquiéter de la forme de mon corsage, de mes jupons. Mais je divague, non, Armand ? Il me faut continuer mon histoire. Mes doigts sont de plus en plus froids. Bientôt, je vais devoir préparer du thé pour me réchauffer.
M. Horace distribua de l'eau-de-vie dans des verres étonnamment délicats. Je ne goûtai pas au mien, Alexandrine non plus. Mais personne ne s'en aperçut. Tous étaient affairés à comparer leurs lettres qui commençaient ainsi : « Expropriation par décret ». Nous percevrions une certaine somme d'argent selon nos biens et notre situation. Notre rue Childebert devait être totalement détruite afin de poursuivre le prolongement de la rue de Rennes et du boulevard Saint-Germain.
J'avais la sensation d'être à vos côtés, là-haut, ou quel que soit l'endroit où vous vous trouvez désormais, et de contempler l'agitation au loin. Ce qui, d'une certaine façon, me protégea. Enveloppée dans une sorte d'engourdissement, j'écoutais mes voisins et observais leurs différentes réactions. M. Zamaretti ne cessait d'éponger la sueur perlant sur son front d'un de ses mouchoirs en soie. Alexandrine, elle, restait de marbre.
— Je dispose d'un excellent avocat, déglutit M. Jubert tout en vidant son verre d'eau-de-vie qu'il serrait dans ses doigts sales et tachés de noir. Il va me sortir de là. Il serait grotesque de croire que je puisse abandonner mon imprimerie. J'ai dix personnes qui travaillent pour moi. Le préfet n'aura pas le dernier mot.
Dans une délicieuse ondulation de cotillons froufroutants, Mlle Vazembert s'interposa.
— Mais que pouvons-nous faire contre le préfet, contre l'empereur, monsieur ? Cela fait quinze ans qu'ils ravagent la ville. Nous sommes tout bonnement impuissants.
Mme Godfin hocha la tête, le nez rose vif. Puis M. Bougrelle intervint d'une voix forte qui nous surprit tous :
— Il y a peut-être de l'argent à gagner dans tout ça. Beaucoup, si nous jouons finement.
La salle était embrumée de fumée au point que mes yeux me piquaient.
— Allons, mon bon, cingla avec mépris M. Monthier qui avait enfin cessé de pleurnicher, le pouvoir du préfet et celui de l'empereur sont inébranlables. Nous devrions le savoir aujourd'hui, nous qui en avons été témoins plus que de raison.
— Hélas ! soupira M. Helder, le visage cramoisi.
Les regardant tous en silence, avec une Alexandrine aussi peu diserte à mes côtés, je remarquai que les plus furieux du lot étaient Mme Paccard, M. Helder et le docteur Nonant. C'étaient sans doute eux qui avaient le plus à perdre. Chez Paulette possédait vingt tables, et M. Helder employait du personnel pour tenir son excellent établissement. Vous rappelez-vous comme ce restaurant était toujours plein ? Les clients venaient jusque de la rive droite pour déguster son exquise blanquette.
L'hôtel Belfort se dresse fièrement à l'angle de la rue Bonaparte et de la rue Childebert. Il compte seize chambres, trente-six fenêtres, quatre étages et un bon restaurant. Pour Mme Paccard, perdre cet hôtel, c'était perdre le fruit du travail de toute une vie, ce pour quoi son défunt mari et elle s'étaient battus. Les débuts avaient été difficiles, je le savais. Ils avaient travaillé nuit et jour pour remettre les lieux en état, lui conférer le cachet qui était le sien désormais. En préparation de l'Exposition universelle, l'hôtel affichait complet semaine après semaine.
Quant au docteur Nonant, jamais je ne l'avais vu ulcéré à ce point. Son visage, d'ordinaire calme, était tordu de rage.
— Je vais perdre toute ma clientèle, fulminait-il, tout ce que j'ai bâti année après année. Mon cabinet est d'accès facile, au rez-de-chaussée, pas d'escalier abrupt, les pièces sont grandes, ensoleillées, mes patients s'y sentent bien. Je ne suis qu'à deux pas de l'hôpital où je donne des consultations, rue Jacob. Que vais-je faire maintenant ? Comment le préfet peut-il s'imaginer que je vais me contenter d'une somme d'argent absurde ?
Sachez-le, Armand, c'était un curieux sentiment que d'être dans cette boutique, d'écouter les autres, et de savoir qu'au fond de moi, je ne partageais pas leur colère. Tous me regardaient, attendant que je prenne la parole pour exprimer ma propre peur, en tant que veuve, de perdre mes deux boutiques, et donc mes revenus. Mon amour, comment pouvais-je leur expliquer ? Comment leur dévoiler ne serait-ce qu'une part de ce que cela signifiait pour moi ? Ma douleur, ma souffrance, se situait au- delà. Ce n'était pas l'argent, mais la maison que j'avais à l'esprit. Notre maison. Et à quel point vous l'aimiez. Et ce qu'elle représentait pour vous.