Le Royaume du Nord
Le Royaume du Nord
Bernard Clavel
1056 pages
Couverture cartonnée
Réf : 340846
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Au lieu de 25,00  (prix public)
À travers les terres vierges du Canada, une splendide épopée humaine
Résumé
L’histoire d’hommes et de femmes, pionniers, chercheurs d’or ou Indiens algonquins bravant le Grand Nord canadien et la pauvreté pour se bâtir une nouvelle vie... La famille Robillard, Cyrille Labrèche et bien d’autres... qui, peu à peu font fortune, parviennent à construire des hameaux mais restent toujours tributaires de la grandeur indomptable de la nature... Un recueil rare.

Ce volume contient :
  • Harricana
  • L’or de la terre
  • Miserere
  • Amarok
  • L’angélus du soir
  • Maudits sauvages
Pourquoi on l'a choisi
6 romans, 6 pépites qui, sous la plume de Bernard Clavel, forment une fresque romanesque d’exception.
Paysages grandioses, conditions climatiques extrêmes… Depuis le rude cheminement des pionniers jusqu’à la défaite des indigènes, Bernard Clavel signe une ode somptueuse aux habitants du Grand Nord. Un an après sa mort, ces six romans inoubliables réunis en un seul volume rendent hommage à celui qui fut l’un des écrivains préférés des Français.
Bernard Clavel est né à Lons-le-Saulnier (Jura), en 1923. Il est marié à la romancière canadienne Josette Pratte. Dès l'âge de 14 ans, il est placé comme apprenti-pâtissier à Dole, expérience pénible qu'il retracera dans La Maison des autres. Il publie son premier livre en 1956, L'ouvrier de la nuit. Il va poursuivre son œuvre littéraire en travaillant également pour la presse, la radio, la télévision qui adaptera plusieurs de ses romans. Il est notamment l'auteur de :
    L'espagnol
    Le seigneur du fleuve
    Le silence des armes
    Le tambour du bief
    Tiennot
    Malataverne
Bernard Clavel a écrit également le cycle autobiographique de "La Grande Patience" en quatre tomes :
    La Maison des autres
    Celui qui voulait voir la mer
    Le Cœur des vivants
    Les Fruits de l'hiver (Prix Goncourt 1968)
On lui doit la série romanesque des "Colonnes du ciel" (La Saison des loups, La Lumière du lac, La Femme de guerre, Marie Bon Pain, Compagnons du Nouveau Monde) ainsi que celle du "Royaume du Nord", grande fresque en six tomes : Harricana, L'or de la terre, Miserere, Amarok, L'angélus du soir et Maudits Sauvages.

Il est aussi l'auteur de nombreux autres romans :
    Qui m'emporte
    Le Voyage du père
    L'Hercule sur la place
    Quand j'étais capitaine
    Meurtre sur le Grandvaux
    La Révolte à deux sous
    Cargo pour l'enfer
Depuis quelques années, il renoue avec la terre et les personnages de son Jura natal, en publiant des textes inoubliables et aussi différents que Brutus, La Guinguette, Les Petits bonheurs ou La Retraite aux flambeaux.

Bernard Clavel a obtenu en 1968 le Grand Prix de la ville de Paris pour l'ensemble de son œuvre. Élu à l'Académie Goncourt en 1971, il en démissionne en 1977.

Bernard Clavel est décédé le 5 octobre 2010.
Extrait
PREMIÈRE PARTIE

LE VOYAGE D'ESPÉRANCE

1


Au nord du Témiscamingue, l'immensité du plateau s'incline et monte lentement vers la ligne de partage des eaux. Noire et dentelée, la crête porte sur son échine de roche et de terre maigre une forêt d'épinettes qui barre le pays du levant au couchant. Les rivières cherchent le sud. De bassins en rapides, elles poussent leurs eaux souvent boueuses vers l'ample vallée du Saint-Laurent. Certains lacs sont pareils à des mers avec leurs côtes découpées que le ciel écrase dans les lointains. Le vent y soulève des tempêtes, les aubes étirent des buées mauves où le soleil vient émietter son métal. D'autres à peine plus larges que des étangs s'enchâssent entre les bois et les prairies.
Un chemin traverse le pays d'est en ouest, presque parallèle à la ligne des hauteurs. Durant un moment un ru l'accompagne, coulant sans heurts entre les touffes de joncs et les saules nains accrochés à ses rives de leurs racines nues, enfoncées dans l'humus noir ou crispées sur les graviers qu'elles retiennent à pleins doigts.
À gauche du chemin, à peine en retrait de quatre pas, une maison de planches au toit de papier goudronné regarde vers le large d'un petit œil carré que les dernières lueurs animent d'un éclat pareil à celui du ruisseau.
Un soir de septembre, au début de ce siècle, une bonne tiédeur rousse suintait d'entre ciel et terre duvetant le plateau. Le crépuscule s'assoupissait. Le stylet de feu du ruisseau partageait en deux la pénombre, enfonçant sa pointe émoussée sous les arbres, là-bas, à quelques pouces du ciel. Le temps était calme. Un vent d'est à peine perceptible couchait la fumée bleutée qui sortait du tuyau de fer perçant le toit.
Assis sur une vieille caisse branlante, le dos plaqué au mur de planches rêches qui conservait la chaleur de l'après-midi, un garçon de treize ans suivait du regard le chemin jusqu'à l'endroit où il se confondait avec les violets lumineux de l'horizon. À mesure que diminuait la lumière, la vision du garçon se brouillait. Le monde se partageait en deux : en haut la clarté, en bas une sorte de nuit mouvante que blessait l'éclat de l'eau. Une chouette frôla l'angle de la toiture, son vol ouaté brossa un instant le ciel et disparut. Le garçon eut un sursaut. Le silence se referma, enveloppant les mille murmures de la terre qui ne s'endort jamais tout à fait.
Un moment s'immobilisa, puis la porte de la maison s'ouvrit et l'ombre d'un homme s'imprima dans le rectangle de lumière découpé sur le sol de sable et de cailloux.
— Oh ! Steph ! T'es là ?
Même pour appeler, la voix conservait une douceur engageante.
Le garçon se blottit plus étroitement contre le mur. Une jointure de la caisse gémit. Sans colère, l'homme reprit :
— Stéphane ! Te cache pas. J'ai guère le goût de te chercher. Si tu manges pas en même temps que nous autres, t'auras rien ce soir.
Venue de l'intérieur, une voix d'enfant qui portait un rire clair ajouta :
— On te laissera rien, Steph ! Rien du tout !
Stéphane soupira. Se levant lentement, il s'accorda encore le temps de scruter l'ombre tout au bout du chemin qu'on ne devinait plus qu'à la longue plaie du ruisseau. Avec un peu de hargne, il grogna :
— Ça va... J'suis pas perdu.
Calmement, le père demanda :
— T'attendais encore ?
— Ouais !
— Je t'ai dit que c'est trop tôt. Il avait un tas d'affaires à régler. Ça se fait pas comme ça, tu sais. Même en se démenant, j'ai calculé : y peut pas être là avant une bonne semaine.
Le garçon émit un ricanement.
— Viendra ce soir. Je te parie tout ce que tu veux. Peut-être de nuit, mais y sera là avant demain. Je suis certain.
— T'es drôle, tout de même.
Le père posa la main sur la nuque du garçon qu'il poussa doucement vers l'intérieur en refermant la porte. Il y avait dans ce geste une tendresse qui sembla irriter Stéphane.
Le père était de taille moyenne. Son front dégarni fuyait en pâlissant vers une couronne de cheveux encore bruns. Ses yeux d'un beau velours châtain souriaient. Le garçon était blond et bouclé, grand pour son âge et maigre avec des muscles allongés sous sa peau claire. Beau visage régulier, mince et déjà anguleux, de grands yeux limpides, entre le bleu de la joie et le gris de l'inquiétude. Sur une chemise blanche rayée de marine, le père portait une salopette à plastron et à bretelles, délavée et rapiécée. Son fils avait une culotte de toile d'un brun pisseux et un maillot sans manches, jaunâtre, dans lequel il se trouvait à l'étroit.
La cuisine s'éclairait d'une lampe à pétrole suspendue par une torsade de laiton à une grosse crosse plantée dans une poutre et recourbée vers le haut. Le bois du plafond était sombre, presque noir au-dessus de la lampe et de la cuisinière. Cette cuisinière de fonte à deux trous ressemblait à un insecte avec ses longues pattes grêles largement arquées. Sa gueule aux dents grises rougeoyait. Une forte odeur de feu mêlée de soupe au lard emplissait la pièce. Quelque chose de chaud qui ne venait pas seulement du foyer vous enveloppait.
À une table de sapin dont les nœuds saillaient comme de gros yeux exorbités, un garçon plus jeune que Stéphane était assis à côté d'une fillette de six ans. Brun de cheveux comme son père, le garçon avait le même regard de douceur un peu inquiète. La fillette ressemblait à Stéphane, avec les yeux plus foncés de sa mère qui se tenait debout, une louche à la main, dans une attitude d'impatience que tempérait l'ironie de son sourire. La porte, en se refermant, modela un remous dans la buée qui montait de la soupe, et cette longue femme blonde en fut un instant vêtue comme d'un voile. Les petits soufflaient à bonnes joues sur leur assiette déjà pleine. Nerveuse, la main gauche de la mère enveloppa d'un patin de tissu la queue d'émail rouge de la casserole qu'elle souleva. Elle se déplaça d'une démarche souple avec un mouvement ondulant de tout son corps qu'on devinait libre sous la robe de cretonne bleue à minuscules fleurs blanches. Elle passa derrière les petits en tenant sa casserole au large. Ses gestes pour servir le père et Stéphane, qui avaient pris place en face des enfants, témoignaient d'une aisance parfaite. Son regard vif voleta d'une assiette à l'autre, elle gagna le bout de la table, se servit puis posa sa casserole sur le bord droit de la cuisinière, loin du foyer. Assise, elle fixa Stéphane qui l'observait. Il y eut un échange de regards, comme un duel hésitant. Avec un rire de gorge qui découvrit ses larges dents blanches, la femme lança :
— T'attends Raoul, hein ! T'es pas malin, va. Il est pas loin. Moi, je le connais, mon Raoul. Pas besoin d'ouvrir la porte, pas besoin de regarder dehors pour savoir où il est.
Elle prit le temps d'avaler deux cuillerées, puis elle eut un petit geste de la tête pour désigner la fenêtre. Il se fit un silence. Tous s'étant tournés de ce côté, la maison écoutait. La clarté du couchant n'atteignait plus les vitres où la flamme de la lampe se reflétait, vacillant à peine. D'un ton de grand sérieux un peu appuyé, la mère reprit :
— Le voilà arrivé tout au bout du chemin. Vous savez, près du bois qu'on voit par temps clair. Juste l'endroit où les deux sentiers se retrouvent. La corne du bois touche quasiment la source.
Stéphane s'était mis à manger. Son souffle creusait dans la buée des mouvements d'orage. Il lança un regard de colère à sa mère qui éclata de rire :
— Si t'osais, tu me volerais dessus.
Les autres riaient aussi. Stéphane haussa les épaules. Il faisait un effort visible pour entretenir sa colère. La mère reprit :
— Je t'assure que c'est pas des blagues. Je le vois comme je te vois, ce grand vaurien. Tu le vois vraiment pas ?
— Moi je le vois, lança la fillette que Stéphane foudroya du regard en criant :
— Tais-toi, imbécile !
La mère ne prêta aucune attention à l'algarade. Se haussant du buste et s'inclinant à droite pour mieux observer la fenêtre, elle poursuivit :
— Juste comme y s'engage dans l'ombre des épinettes, voilà une bande d'Indiens qui lui tombe sur le paletot... Seigneur, mon pauvre frère !
Son visage s'assombrit soudain. Son front plissé, on la sentait prête à se lever. Gagnés par l'anxiété, les deux petits restaient tendus, la cuillère en l'air. Se tournant vers le père, elle fit :
— Tu devrais peut-être y aller, Alban.
Luttant contre son envie de rire, le père maugréa :
— Et ma soupe, elle sera froide, après !
— Tout de même, c'est mon frère.
N'y tenant plus, d'une petite voix pointue, la fillette cria :
— Vas-y, papa... Prends ton fusil.
La mère leva la main.
— Non, non. Te dérange pas. Oh là là ! si je m'attendais à ça !... Y a mon Raoul qui vient d'empoigner le plus gros de la bande par les chevilles comme on prendrait une hache, y te le fait revirer deux fois au-dessus de sa tête tellement vite que l'autre en a les yeux qui lui sortent des trous. Et que je te cogne dans le tas ! Vouaille donc les têtes qui se bugnent qu'on doit entendre péter ça à trois milles de là ! Ça dégringole pareil qu'au jeu de quilles.
Rouge jusqu'aux oreilles, Stéphane qui s'était contenu à grand-peine finit par lancer :
— T'as pas le droit, m'man ! Je te défends ! Je te défends !
Il ne put en dire davantage. Le rire des autres força le sien. Tout excité, son frère se mit à crier :
— Pan ! L'oncle Raoul ! Vouaille les têtes !
Comme il se démenait, la mère reprit son sérieux pour crier :
— Arrête, Georges. Tu vas renverser ton assiette. Allez, mangez, sinon vous n'aurez pas de lard.
Docile, l'enfant se remit à manger tandis que le père qui avait achevé sa soupe disait :
— Tu me fais rigoler, Catherine. C'est normal que les gosses rêvent à des sornettes du genre. Tu leur as toujours farci la cervelle avec des balivernes. T'y trouves encore plus de plaisir qu'eux.
Ils mangèrent un moment en silence, puis la mère prit son assiette vide et retourna vers la cuisinière. Piquant sa fourchette dans la casserole, elle en retira un bon morceau de lard, tout dégoulinant de bouillon fumant et sur lequel restaient collées quelques fèves. Elle les fit tomber en secouant, laissa la viande s'égoutter un peu et la posa sur son assiette pour la rapporter. Tandis qu'elle coupait des tranches, le père taillait dans une miche de larges chanteaux de pain gris. Le bruit de la lame entamant la croûte épaisse emplit un moment la maison, portant jusque dans les recoins habités d'ombre l'odeur du repas. Pain et lard distribués, le père observa :
— Le Steph, plus y grandit, plus y ressemble à Raoul. Ces deux-là feront une fameuse paire. Comme je vois les affaires embringuées, c'est sûrement eux qui vont nous mener par le bridon !
— Moi, se récria la petite Louise, c'est toujours pas le Steph qui va me commander. J'ai plus de six ans. Je me laisserai pas faire.
— T'as raison, ma chérie, approuva Catherine. C'est pas parce qu'on est des femmes qu'ils vont nous mener à la baguette. En attendant, mange ton lard qui refroidit. Quand c'est moitié figé, ça se digère mal.
— Elle en bouffera du plus froid en route, railla Stéphane.
— J'mangerai ce que je voudrai.
— Ce qu'on te donnera. Et faudra que tu marches. Et même que tu portes.
Le ton montait. La mère se fâcha :
— Taisez-vous ! Tout le monde marchera. Le plus grand montrera l'exemple.
— Je le montrerai, va ! Mais je veux pas...
Fronçant les sourcils, d'un ton tranchant, Catherine l'interrompit :
— Montre-le tout de suite. Tais-toi !
— Ta mère a raison, approuva le père d'une voix dont on sentait qu'elle n'était pas faite pour ordonner.
Il n'y eut plus que le bruit des fourchettes et des couteaux dans les assiettes.
Souvent, Stéphane s'arrêtait de mastiquer pour prêter l'oreille. Il lorgnait en direction de la fenêtre. À présent, la nuit adossée aux vitres enchâssait le reflet plus net de la lampe. On la sentait autour de la maison. Tout s'alourdissait de ténèbres. Le froid se coulait entre la volige et les planches du plafond. Les clous se rétractaient. Le bois craquait.
Le père se leva pour mettre deux bûches sur la braise. Le fourneau reprit son ronflement. Stéphane et sa mère échangèrent plusieurs regards. On y sentait une complicité qui ne s'avouait pas ouvertement.
Catherine venait de commencer à desservir lorsque la nuit qui s'immobilisait autour de la maison fut soudain habitée d'une présence nouvelle. À peine un froissement sur le sol de la cour.
Stéphane bondit.
Il se lève si brusquement que son tabouret renversé va heurter les seaux de fer posés sous l'évier que domine la pompe à levier au corps de cuivre. Les anses font un fracas du diable. Les deux petits ont sursauté et Louise pousse un cri :
— Quoi ?
Le garçon est déjà à la porte. Il la tire à l'instant précis où une large main va atteindre le loquet. Un grand gaillard dont la chevelure filasse flotte au vent de nuit le reçoit contre lui en riant.
— Je le savais, dit Stéphane ému... Je leur ai dit... Y se foutaient de moi...
Le grand gars serre sur sa poitrine le garçon qu'il a soulevé. Il dit :
— J'ai pas fait de mauvaise rencontre. Rien de rien. Sûr que j'aurai tout de même quelque chose à raconter.
Reposant le garçon, il avance en flairant comme un chien.
— Maudit ! Ça sent bon. J'espère que vous m'avez gardé ma part, bande d'affamés !
Tous sont autour de lui, avec de beaux rires clairs, comme un grand feu.