Le maître des illusions
Coup de coeur du Comité d'Auteurs
Le maître des illusions
720 pages
Couverture cartonnée
Réf : 339801
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Au lieu de 25,00  (prix public)
Un maître livre magique
Résumé
Un jeune Californien, Richard Papen, décide d'aller faire ses études universitaires à Hampden, dans le Vermont. Il ne laisse derrière lui que des souvenirs douloureux et des parents avec lesquels il ne s'entend pas. Une nouvelle vie l'attend donc là-bas. Mais sera-t-elle meilleure ? Après quelques semaines, il est attiré par un professeur un peu particulier, qui enseigne le grec ancien à cinq élèves qu'il a choisis. Il renonce aux autres enseignements et réussit à se faire accepter dans ce cercle très fermé. Il découvre alors l'amitié mais aussi la drogue, les pratiques sataniques, les mensonges... qui vont tous les plonger dans un véritable cauchemar.
Le choix d'Anna Gavalda
« La lecture de ce roman va bouleverser votre vie : vous ne dormirez plus, vous serez en retard à tous vos rendez-vous, vous vous nourrirez à peine et vous vous mettrez à dos tout votre entourage. Voilà. Et ne dites pas que je ne vous aurais pas prévenu ! Mais, en échange de tous ces petits désagréments, 700 pages de tapis volant. L’histoire se déroule sur un campus chic du Vermont. Une bande d’étudiants subjugués par leur professeur de grec ancien s’amusent à organiser des bacchanales sous sa houlette. Bien sûr, tous les excès y sont permis. Tous ! Mais jusqu’où... ? Jusqu’au meurtre ? L’auteur a mis huit ans à écrire ce livre ensorcelant. En le refermant, vous comprendrez pourquoi. »

Anna Gavalda
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :3
Le 26 octobre 2009
Envoûtant
Bon, soyons clairs, ce livre n'est pas une nouveauté, je l'ai lu il y a une dizaine d'année, puis relu une fois ou deux par la suite. Très très intéressant, très vrai dans sa description des rapports humains. A lire absolument.
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allonzy
Le 02 décembre 2009
Qu'est-ce qu'ils ont les jeunes ?
Il ne m'a pas empêché de dormir et pour ne rien vous cacher, on se doute quand même de la fin. Je l'ai quand même terminé pour être sure. Par contre, les personnages sont bien décrits, les sentiments aussi. Le moral des troupes n'est pas souvent au beau fixe et on peut être choqué par l'abus de l'alcool et des cigarettes.
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arlette12
Le 05 février 2010
De l'ennui tout au long des pages
En fermant le livre, je n'ai toujours pas compris pourquoi son titre "Le maître des illusions". Des étudiants qui se saoulent, se droguent, en arrivent au meurtre, il n'y a pas de quoi en faire un roman aussi plat. Peut-être que j'ai lu des livres trop beaux avant celui-là ? Je n'ai pas compris qu'Anna Gavalda, dont j'adore le style et tous ses livres, en fasse la préface. J'ai du passer à côté de ce roman, mais je ne le lirai pas deux fois.
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Lu dans la presse
« Comme roman policier, c'est un des meilleurs que j'ai jamais lus. Mais comme premier roman, il m'a coupé le souffle, tant il est maîtrisé. »

Ruth Rendell
Extrait

CHAPITRE 1


Est-ce que quelque chose comme la "fêlure fatale", cette faille sombre et révélatrice qui traverse le milieu d'une vie, existe hors de la littérature ? Je croyais que non. Maintenant je pense que oui. Et je crois que voici la mienne : une avidité morbide du pittoresque à tout prix.
A moi. L'histoire d'une de mes folies.
Je m'appelle Richard Papen. J'ai vingt-huit ans et je n'avais jamais vu la Nouvelle-Angleterre ou l'université de Hampden avant d'avoir dix-neuf ans. Je suis Californien de naissance et aussi, je le sais depuis peu, par nature. Cela, je ne l'avoue que maintenant, après coup. Mais peu importe.
J'ai grandi à Plano, un petit village du nord de la Silicon Valley. Ni sœurs, ni frères. Mon père tenait une station service et ma mère est restée à la maison jusqu'à ce que je devienne adulte, que les temps se fassent plus difficiles, ensuite elle a pris un travail consistant à répondre au téléphone dans les bureaux d'une grande usine de composants à côté de San José.
Plano. Le mot évoque des drive-in, des mobil-homes, des ondes de chaleur montant de l'asphalte. Les années où j'ai vécu là-bas m'ont créé un passé jetable comme une tasse en plastique. Ce qui est en un sens un don précieux, j'imagine. En partant de chez moi j'ai pu me fabriquer une nouvelle histoire, beaucoup plus satisfaisante, remplie d'influences évidentes et simplistes dues à l'environnement ; un passé coloré, facilement accessible aux autres.
L'éblouissement de cette enfance fictive — pleine de piscines, de bosquets d'orangers et de parents dissolus, charmants et dans le show-biz — a presque éclipsé la monotonie de l'original. En fait, quand je pense à ma véritable enfance, je suis incapable de me rappeler grand-chose à part un triste méli-mélo d'objets : les tennis que je portais toute l'année ; les livres à colorier du supermarché et le vieux ballon écrasé, ma contribution aux jeux du voisinage ; guère d'intérêt, encore moins de beauté. J'étais un garçon calme, grand pour son âge, sujet aux taches de rousseur. Je n'avais pas beaucoup d'amis mais j'ignore si c'est par choix ou dû aux circonstances. Un bon élève, semble-t-il, mais sans rien d'exceptionnel ; j'aimais lire — Tom Swift, les livres de Tolkien — mais aussi regarder la télévision, ce que je faisais abondamment, allongé sur la moquette de notre salon désert au cours des longs après-midi d'ennui après la classe.
Franchement, je ne me rappelle pas grand-chose d'autre de ces années sinon une certaine humeur qui leur était commune, un sentiment mélancolique que j'associe à la vision du Monde merveilleux de Walt Disney le dimanche soir. Dimanche était un jour triste — couché tôt, à l'école le lendemain matin, je m'inquiétais toujours d'avoir mal fait mes devoirs — mais en regardant les feux d'artifice éclater dans le ciel nocturne par-dessus les châteaux illuminés de Disneyland, j'étais consumé par une impression de terreur plus générale, d'emprisonnement dans l'aller-retour sempiternel de l'école au foyer : des circonstances qui, du moins pour moi, offraient de solides arguments empiriques en faveur de la sinistrose. Mon père était méchant, notre maison était laide, et ma mère ne faisait pas attention à moi ; mes vêtements étaient nuls, mes cheveux trop courts, et à l'école personne ne m'aimait énormément ; et comme tout cela se vérifiait depuis toujours, j'avais l'impression que les choses continueraient sans doute dans cette veine déprimante aussi longtemps que je pouvais l'imaginer. En bref : je sentais que mon existence était compromise d'une façon subtile mais essentielle.
Je suppose alors qu'il n'y a rien d'étrange à ce que j'aie du mal à réconcilier ma vie avec celle de mes amis, ou du moins avec ce que je perçois de leurs vies. Charles et Camilla sont des orphelins (comme j'ai pu désirer la rigueur d'un tel destin !) élevés par leurs grand-mères et grand-tantes dans une maison en Virginie : une enfance dont j'aime à rêver, avec des chevaux, des rivières et des arbres à gomme. Et Francis : sa mère, quand elle l'a eu, n'avait que dix-sept ans — une fille au sang appauvri, capricieuse, avec des cheveux roux et un papa très riche, qui s'était enfuie avec le batteur de Vance Vane et ses Musical Swains. Elle était rentrée au bout de trois semaines, le mariage avait été annulé en six ; et comme Francis se plaît à dire, les grands-parents les avaient élevés comme frère et sœur, lui et sa mère, dans un style si magnanime que même les mauvaises langues en étaient impressionnées — gouvernantes anglaises, écoles privées, étés en Suisse, hivers en France. Voyons enfin ce vieux bourru de Bunny, si vous voulez. Pas une enfance avec duffle-coats et leçons de danse, pas plus que la mienne, mais une enfance américaine : fils d'une star du football à Clemson devenu banquier ; quatre frères, pas de sœurs, dans une grande maison bruyante en banlieue, bateaux à voile, raquettes de tennis et chiens de chasse à leur disposition ; l'été à Cape Cod, des pensions près de Boston et des pique-niques en 4x4 pendant la saison de foot — une éducation dont on sentait la présence vitale dans chaque geste de Bunny, de la façon dont il vous serrait la main à celle dont il racontait une blague.
Je n'ai pas et je n'ai jamais rien eu de commun avec aucun d'entre eux, rien sinon ma connaissance du grec et l'année que j'ai passé en leur compagnie. Et si l'amour est quelque chose qu'on a en commun, je suppose que nous l'avions en commun, mais j'imagine que cela peut paraître bizarre au vu de l'histoire que je vais vous raconter.
Comment commencer ?
Après le lycée je suis entré à une petite université de ma ville natale (mes parents s'y étaient opposés, puisque de toute évidence on s'attendait à ce que j'aide mon père à son commerce, une des nombreuses raisons qui m'ont fait tant souffrir au moment de l'inscription) et, au cours de ces deux ans, j'ai étudié le grec ancien. Non par amour de cette langue mais parce que je préparais médecine (l'argent, voyez-vous, était le seul moyen d'améliorer mon sort, les médecins gagnent beaucoup d'argent, quod erat demonstrandum) et que mon orientateur avait suggéré que je prenne une langue pour remplir le programme de lettres ; comme les cours avaient lieu l'après-midi, j'ai choisi le grec pour pouvoir dormir le lundi matin. Une décision prise entièrement au hasard et qui s'avéra, comme vous le verrez, un choix fatidique.
J'étais bon en grec, voire excellent, et j'ai même gagné un prix du département classique en dernière année. C'était ma matière favorite, parce que c'était la seule enseignée dans une salle normale — pas d'odeur de formol, pas de cages pleines de singes hurlants. Au début, j'avais cru qu'un travail acharné m'aurait fait surmonter ma répulsion fondamentale et mon dégoût pour cette vocation, qu'en m'acharnant encore plus j'aurais pu simuler une sorte de talent. Mais ce ne fut pas le cas. Au fil des mois je n'éprouvais qu'indifférence, voire une véritable répugnance, pour mes études de biologie ; j'avais de mauvaises notes ; j'étais méprisé tant par le professeur que par mes condisciples. Avec ce qui m'a paru, même à moi, un geste à la Pyrrhus, sans avenir, je suis passé en littérature anglaise sans le dire à mes parents. J'avais l'impression de me trancher la gorge, et d'avoir à m'en repentir amèrement, encore persuadé qu'il valait mieux échouer dans un domaine lucratif que d'exceller dans celui dont mon père (qui ne connaissait rien à la finance ni à l'université) m'avait assuré qu'il était sans aucun profit ; un geste qui m'obligerait inévitablement à traîner à la maison le restant de mes jours en lui demandant de l'argent ; argent, m'assurait-il énergiquement, qu'il n'avait pas la moindre intention de me donner.
Ainsi j'ai étudié la littérature, que j'aimais mieux. Mais je n'aimais toujours pas être chez moi. Je ne crois pas pouvoir expliquer le désespoir que cet environnement m'inspirait. Bien que je soupçonne aujourd'hui, étant donné les circonstances et mon tempérament, que j'aurais été malheureux partout, à Biarritz, à Caracas ou à Capri, j'étais alors convaincu que mon malheur était consubstantiel à cet endroit. Peut-être l'était-il en partie. Si dans une certaine mesure Milton a raison — l'esprit est son propre lieu et peut faire en lui-même un Paradis de l'Enfer et ainsi de suite — il n'en est pas moins clair que les fondateurs de Plano n'ont pas modelé leur ville d'après le Paradis mais d'après cette autre cité, plus douloureuse. Au lycée, j'avais pris l'habitude d'errer dans les centres commerciaux après la classe, d'ondoyer le long des galeries brillantes et glacées au point d'être tellement ébloui par les marchandises et les codes à barres, les jeux électroniques et les escalators, les miroirs et la musique au kilomètre, le bruit et la lumière, qu'un fusible sautait dans mon esprit et que tout devenait soudain inintelligible : une couleur sans forme, un galimatias de molécules autonomes. Alors j'allais comme un zombie sur le parking et je roulais jusqu'au terrain de base-ball, où, sans même sortir de voiture, les mains sur le volant, je contemplais la barrière en grillage et l'herbe jaunie par l'hiver, le temps que le soleil se couche et qu'il fasse trop sombre pour y voir.
Même si je pensais confusément que mon insatisfaction était d'ordre bohème, vaguement d'origine marxiste (à l'adolescence, j'ai posé bêtement au socialiste, surtout pour énerver mon père), je n'avais aucun moyen de commencer à comprendre, et je me serais mis en colère si quelqu'un avait suggéré que cela venait d'une forte dose de puritanisme dans mon tempérament, ce qui était effectivement le cas. Il y a peu de temps j'ai retrouvé ce passage d'un vieux carnet, écrit quand j'avais environ dix-huit ans : « Il y a pour moi dans cet endroit une odeur de pourriture, l'odeur que dégagent les fruits blets. Nulle part, jamais, les mécaniques hideuses de la naissance, de la copulation et de la mort — ces monstrueux bouleversements de la vie que les Grecs appellent miasma, souillure — n'ont été si brutales ni si bien fardées pour les embellir ; nulle part tant de gens n'ont accordé tant de foi aux mensonges, à l'inconstance et à la mort la mort la mort. »
Voilà, je trouve, qui est assez dur. A l'entendre, si j'étais resté en Californie j'aurais pu finir dans une secte ou pour le moins pratiquer une sorte de redoutable régime alimentaire. Je me souviens d'avoir lu des textes sur Pythagore, à cette époque, et d'avoir trouvé certaines de ses idées étrangement attirantes — se vêtir tout de blanc, par exemple, ou s'abstenir de nourriture ayant une âme.
Au lieu de quoi j'ai fini sur la côte Est.
Je suis tombé sur Hampden par un caprice du sort. Un soir, pendant les longues vacances de Thanksgiving, faites de pluie, de confitures d'airelles, de matchs de foot ronronnant à la télévision, j'étais allé dans ma chambre après m'être disputé avec mes parents (je ne me souviens pas particulièrement de cette dispute, parmi beaucoup d'autres, toutes au sujet de l'argent et des études) et je vidais mon placard à la recherche de mon manteau quand elle a volé en l'air : la brochure de l'université de Hampden, à Hampden, dans le Vermont.
Elle datait de deux ans, cette brochure. Au lycée, beaucoup d'universités m'avaient envoyé leur documentation parce que j'avais réussi mes tests d'aptitude (malheureusement pas assez bien pour obtenir grand-chose en guise de bourse) et j'avais mis celle-ci dans mon livre de géométrie pendant ma dernière année.
Je ne sais pas ce qu'elle faisait dans mon placard. Je suppose que je l'avais gardée à cause des belles images. Cette année-là, j'avais passé des heures à étudier ces photographies comme si, à condition de les regarder assez longtemps et avec assez de désir, j'aurais pu être transporté, par une sorte d'osmose, dans ce silence pur et lumineux. Encore aujourd'hui je me souviens de ces images comme de celles d'un livre de contes qu'on a aimé dans son enfance. Des prairies radieuses, des montagnes vaporeuses dans un lointain frémissant ; un épais tapis de feuilles sur une route dans les bourrasques de l'automne ; les grands feux et le brouillard dans les vallées ; des violoncelles, des fenêtres obscures, la neige.
Université de Hampden, à Hampden, dans le Vermont. Fondée en 1895. (Ce qui suffisait à m'émerveiller ; à Plano, presque rien, à ma connaissance, n'avait été fondé avant 1962.) Cinq cents étudiants. Mixte. Méthodes progressistes. Spécialisée dans les arts libéraux. Sélection très poussée. « Hampden, en proposant un programme approfondi dans le domaine des lettres, ne vise pas seulement à donner aux étudiants une formation rigoureuse dans le domaine choisi, mais un aperçu de toutes les disciplines de l'art occidental. Ce faisant, nous espérons ne pas seulement apporter à chaque individu des faits bruts, mais le matériau de la sagesse. »
Université de Hampden, à Hampden, dans le Vermont. Même ce nom avait une résonance austère et anglicane, du moins pour mon oreille, qui soupirait désespérément après l'Angleterre et restait sourde aux rythmes sombres et doux des petites villes de mission. J'ai longuement regardé l'image du bâtiment qu'on appelait le Collège. Il était baigné d'une lumière indistincte, académique — différente de celle de Plano, de tout ce que j'avais jamais connu — une lumière qui m'évoquait de longues heures en bibliothèque, des vieux livres et le silence.
Ma mère a frappé à la porte, m'a appelé. Je n'ai pas répondu. J'ai détaché le formulaire d'inscription au dos de la brochure et j'ai commencé à le remplir. Nom : John Richard Papen. Adresse : 4487 cours des Mimosas, Plano, Californie. Aimeriez-vous recevoir des renseignements sur les aides financières ? Oui (évidemment). Et je l'ai mis à la poste le lendemain matin.
Au cours des mois suivants ce fut une bataille de paperasserie interminable et sinistre, une guerre de tranchées qui s'est éternisée. Mon père refusait de remplir les papiers pour l'aide financière ; finalement, désespéré, j'ai volé ses quittances d'impôt dans la boîte à gants de sa Toyota et je les ai remplies moi-même. Encore attendre. Ensuite un mot du doyen des admissions. Un entretien était requis : quand pouvais-je prendre l'avion pour le Vermont ? Je ne pouvais pas me permettre de prendre l'avion, je lui ai écrit pour le dire. Encore des délais, une autre lettre. L'université me rembourserait mes frais de voyage si leur proposition de bourse était acceptée. Pendant ce temps le plan d'aide financière est arrivé. La contribution familiale était au-delà des moyens de mon père, dit-il, et il refusa de payer. Ce genre de guérilla s'est prolongé pendant huit mois. Même aujourd'hui je ne comprends pas toute la série d'événements qui m'ont fait venir à Hampden. Des professeurs écrivirent des lettres de soutien ; on fit toutes sortes d'exceptions à mon avantage. Et moins d'un an après m'être assis sur le tapis doré à longs poils de ma petite chambre, à Plano, pour remplir le questionnaire sur un coup de tête, je descendais du car à Hampden avec deux valises et cinquante dollars en poche.
Je n'avais jamais été à l'est de Santa Fé, jamais au nord de Portland, il était six heures du matin, le soleil se levait sur les montagnes, les bouleaux et les prés d'un vert incroyable ; pour moi, ahuri par une nuit sans sommeil et trois jours sur la route, c'était comme un pays de rêve.
Les dortoirs n'en étaient même pas : en tout cas pas comme ceux que j'avais connus, avec des murs en carreaux de plâtre et une lumière jaunâtre et déprimante, mais des petites maisons en bardeaux aux volets verts, posées à l'écart du Collège dans des bosquets de frênes et d'érables. Pourtant il ne m'était pas venu un seul instant à l'esprit que ma chambre personnelle puisse ne pas être laide et décevante, et c'est avec une sorte de choc que je l'ai vue pour la première fois — une pièce blanche avec de grandes fenêtres donnant au nord, nue et monacale, avec un parquet en chêne usé et un plafond mansardé comme dans un grenier. Lors de ma première nuit, je suis resté assis sur le lit au crépuscule pendant que les murs passaient lentement du gris au doré puis au noir, en écoutant une voix de soprano monter et descendre vertigineusement quelque part à l'autre bout du couloir jusqu'à ce que la lumière ait entièrement disparu, tandis que la chanteuse lointaine déroulait ses spirales dans l'obscurité comme un ange de la mort, et je ne me souviens pas d'un air plus pur ou plus froid et raréfié que cette nuit-là, ni de m'être jamais senti si loin des paysages bas et poussiéreux de Plano.
J'ai passé les premiers jours, avant le début des cours, seul dans ma chambre blanchie à la chaux, au milieu des prés lumineux de Hampden. Et à ce moment j'ai été heureux comme je ne l'avais jamais été ; j'errais comme un somnambule, abasourdi et ivre de beauté. Un groupe de filles aux joues rouges qui jouaient au football, queues de cheval au vent, leurs cris et leurs rires atténués par la prairie veloutée au déclin du jour. Des pommiers craquant sous les pommes, avec en dessous des fruits rouges tombés sur l'herbe, l'odeur lourde et sucrée des pommes qui pourrissaient par terre, le bourdonnement régulier des guêpes. Le beffroi du Collège : le lierre sur les briques, une tour blanche avec une horloge, figée dans le lointain. Le choc de voir pour la première fois un bouleau se dresser dans le noir, le soir, aussi mince et indifférent qu'un fantôme. Et les nuits, d'une ampleur inimaginable : noires et venteuses, énormes et agitées, traversées d'étoiles.