Le secret de ma mère
Le secret de ma mère
Dans l'enfer des camps de travail nazis
380 pages
Couverture cartonnée. Cahier photos.
Réf : 336150
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À la croisée de l'intime et de l'Histoire
Résumé
Pendant près d’un demi-siècle, Sala Kirschner a caché la vérité à ses enfants : juive polonaise, elle a survécu à cinq années de déportation dans les camps de travail nazis. Elle a alors conservé plus de 350 lettres, cartes postales et photographies soigneusement rangées dans une boîte en carton, qu’elle n’a jamais montrées à personne… Jusqu’en 1991 où, à la veille d’une opération, elle décida de confier ces lettres à sa fille Ann, et de lui raconter son histoire.
Pourquoi on l'a choisi
Un témoignage intime et bouleversant sur la tragédie de l’Holocauste. C’est également un récit à plusieurs voix, vue à travers les yeux d’une jeune fille, de ses amis et de sa famille. 
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :1
leynou63
Le 07 janvier 2010
Le secret de ma mère
Pour débuter ma critique de ce livre, je vais d'abord commencer par me présenter. Je m'appelle Hélène et j'ai 19 ans à peine. Depuis un grand nombre d'année je suis particulièrement intéressée par la période 1939-1945, et suis toujours à la recherche d'un nouveau livre témoignant de cette époque et de la souffrance que les gens ont pu vivre. Ces lettre de cette Juive Polonaise sont un témoignage riche en Histoire et en émotions et racontent à la perfection ce qu'était la vie dans les camps de travail. Mais outre ces correspondances; le fille de Sala, Ann, transcrit elle aussi, les paroles de sa mère. Le lecteur est alors plongé entre document historique et biographie de Sala. Au début du livre, Ann explique comment était la vie pour sa mère... c'est alors comme cela que l'on découvre que Sala a été envoyée à la place d'une de ses soeurs en camp de travail. Mais je ne vais pas plus vous dévoiler l'histoire passionnante de cette famille. A vous de le découvrir. Mais, selon moi, pour pouvoir apprécier ce genre d'ouvrage merveilleux, il ne faut pas avoir de jugement sur cette époque. Ceux qui pensent que les Allemands sont tous des "Nazis" ne pourront apprécier à sa juste valeur ce livre riche en émotions. Je ne suis pas une grande lectrice, pourtant ce livre ci, je l'ai dévoré en une après-midi... Bonne lecture.
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Lu dans la presse
« Un ouvrage émouvant, qui se lit comme un roman, à la croisée de l'intime et de l'Histoire. »

The New York Times Book Review


« Un récit riche, construit autour d'une collection de documents inédits et "sur le vif" : extraits de journaux intimes, lettres, photographies, cartes d'anniversaire... »

Kirkus


« Un travail de recherches passionnant sur un aspect parfois méconnu de l'Holocauste : l'Organisation Schmelt et l'exploitation de la main-d'œuvre juive par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. »

Publishers Weekly
Extrait

INTRODUCTION

Avant de devenir ma mère

Ma mère avait un secret.
Je savais que Sala Garncarz était née en Pologne, la benjamine de onze frères et sœurs, et qu'elle avait survécu à la déportation dans un camp nazi. Je connaissais le nom de mes grands-parents. L'une de mes tantes était encore en vie. Mais du reste de notre famille, jadis si large, j'ignorais absolument tout — jusqu'à leurs prénoms.
Lors de ses rares élans de confidences, ma mère nous parlait de son arrivée aux États-Unis, alors jeune épouse de guerre d'un beau soldat américain et prête à entamer une nouvelle existence. J'adorais l'écouter raconter son histoire, d'autant que mes frères et moi y jouions un rôle de premier plan. Mais, malgré mon jeune âge, j'étais dubitative. Ma mère avait plaqué une fin heureuse sur un récit escamoté. Cette transformation si rapide, si entière, de la survivante des camps en mère de famille américaine comblée semblait incroyable. C'était comme si elle avait été enlevée par des extraterrestres en 1939 et déposée à New York en 1946.
Qu'était-il arrivé à l'ancienne Sala ? Que s'était-il passé au camp ? Pourquoi n'avait-elle pas un numéro tatoué sur le bras ?
Je n'avais personne vers qui me tourner. Je n'abordais jamais ce sujet ni avec mes frères ni avec mon père. Le silence de ma mère semblait annihiler d'avance toute question. Dès que quelqu'un — une nouvelle connaissance, par exemple, ou un parent dénué de tact — se risquait à aborder ce sujet tabou, Sala détournait la tête comme si on venait de la gifler. Or tous les survivants des camps n'étaient pas nécessairement frappés de ce mutisme, de même que tous les enfants de rescapés n'étaient pas forcément disposés à les écouter. Les parents de certains de mes amis évoquaient leur passé en permanence. Ça suffit, protestaient mes camarades, nous en avons assez de jouer à Anne Frank !
J'observais les portraits en noir et blanc alignés sur la commode de ma mère, figés dans leur posture comme de muettes sentinelles. Mon préféré était celui de la jeune Sala, posant de profil, les yeux fixés avec intensité sur une jeune femme un peu plus âgée qu'elle. « Mon amie Ala Gertner »,se contentait de m'indiquer ma mère. Où s'étaient-elles rencontrées ? Qu'était devenue Ala Gertner ? Avec ses pommettes saillantes et sa chevelure lustrée qui lui retombait en boucles épaisses dans le dos, Sala ressemblait aux belles ingénues de mes vieux films favoris avec Katharine Hepburn, Claudette Colbert, Moira Shearer et Irene Dunne. Ala n'était certes pas aussi jolie, mais il se dégageait comme un chic impertinent de l'inclinaison de son chapeau, et son regard, lui aussi plongé dans celui de ma mère, avait quelque chose d'hypnotisant.
Malgré tous ses efforts, Sala n'avait jamais réussi à ériger une frontière hermétique entre son passé et notre présent. Certains indices parvenaient à se faufiler. En 1961, lors de la retransmission télévisée du procès d'Adolf Eichmann, elle resta assise devant son poste des heures durant à fumer cigarette sur cigarette, raide et immobile, sans prononcer un seul mot. Elle lisait tous les livres, regardait tous les films consacrés à la Shoah, commémorait chaque date anniversaire, mais de manière intérieure, silencieuse, comme si je ne pouvais pas le voir.
Je crus qu'elle sortirait de son mutisme en devenant grand-mère. Peut-être le déclic va-t-il enfin se produire, pensai-je une fois mes enfants en âge de lui poser des questions. Ma fille préparait justement un devoir sur l'histoire de notre famille et souhaitait interroger ses grands-parents. L'occasion semblait on ne peut plus propice : nous étions tranquillement installés au salon, chez mes parents, la vaisselle était lavée et essuyée, les coussins du canapé bien alignés, les jouets rangés à leur place. Mon père nous fit volontiers partager ses souvenirs émouvants et pittoresques du New York des années 1930. Quand vint son tour, ma mère se mit à se tortiller sur son fauteuil, comme si elle avait toutes les peines du monde à trouver une position confortable. Elle bredouilla quelques anecdotes sur la poupée de chiffon qui avait été son unique jouet, sur ses camarades de classe et leurs uniformes scolaires... J'avais déjà entendu tout cela. Mais elle paraissait de plus en plus mal à l'aise ; voilà que son dos et ses éternels problèmes d'arthrite la faisaient souffrir. Elle dut se lever pour faire quelques pas, et le récit balbutiant de son enfance tourna court. Une fois de plus, elle gardait tous ses secrets.
Mais ce silence prit fin un beau jour de 1991 qui allait non seulement bouleverser la vision que j'avais de ma mère mais aussi marquer mon existence à jamais.

Sala passait son dernier week-end en notre compagnie avant d'entrer à l'hôpital pour une lourde intervention. Son état de santé s'était détérioré lors d'un récent séjour en Israël : tout à coup, les collines de Jérusalem lui étaient devenues impossibles à gravir. De retour à New York, elle avait appris qu'elle devait subir un triple pontage.
Fumeuse invétérée, à soixante-sept ans elle vivait sa première semaine de sevrage tabagique comme une torture. Privée de cigarette, elle semblait ne plus savoir quoi faire de ses mains. Il était clair qu'elle se préparait à nous dire au revoir. C'était une journée d'été magnifique, et nous venions de finir de déjeuner. Ma mère vint me rejoindre alors que j'étais assise seule dans le jardin. Elle m'apportait une boîte rouge dans laquelle je rangeais autrefois un jeu de société.
« J'aimerais te confier ceci », dit-elle en me tendant le carton.
Ses bijoux, songeai-je.
Mais une fois la boîte ouverte, je découvris un porte-documents en cuir brun usé de la taille d'un livre de poche. À l'intérieur se trouvaient des centaines de lettres, de cartes postales et de messages, certains écrits en pattes de mouche à peine déchiffrables, d'autres composés dans une belle écriture penchée ou encore griffonnés au crayon bleu sur de simples morceaux de papier, mais tous soigneusement conservés. « C'est ma correspondance du camp », me déclara ma mère. Devant moi, sur la table, elle étala ses cartes postales, ses lettres et ses photographies. L'odeur du vieux papier se répandait dans l'air estival.
« Que veux-tu savoir ? » me demanda-t-elle.
Je ne me fis pas prier.
Mes questions fusèrent. Où avait-elle vécu pendant la guerre ? Qui avait écrit ces lettres ? Comment avait-elle pu les conserver ? Où étaient ces personnes, aujourd'hui ? Ma mère me répondait du mieux possible, prononçant parfois d'une voix étranglée les noms de gens ou de lieux qu'elle gardait en elle depuis des décennies.
Mais ses efforts la fatiguèrent rapidement. Je l'aidai à replacer les lettres dans la boîte qui les avait abritées pendant si longtemps... et qui m'appartenait, désormais.

Ces documents ne m'aidaient pas seulement à remplir les cases vides du passé de ma mère. Ils la faisaient revivre, enfant, et éclairaient un pan de notre famille demeuré trop longtemps dans l'ombre : mes grands-parents, tantes, oncles et cousins maternels tués pendant la guerre.
Ces lettres avaient été écrites par plus de quatre-vingts auteurs différents. Elles racontaient l'histoire d'une famille, d'une ville, mais aussi celle d'un système d'esclavage très élaboré, mis en place par un gouvernement et adopté par toute une industrie nationale. Seules les premières cartes postales étaient écrites en polonais ; le reste était rédigé en allemand avec, parfois, un zeste de tchèque ou de yiddish. Certains cachets ou annotations étaient faciles à interpréter, comme le « Z » de la censure (Zensiert en allemand) des camps, mais d'autres semblaient plus opaques. Il y avait des dizaines de ravissantes cartes d'anniversaire, dessinées à la main, parfois accompagnées d'un poème ou d'une illustration bucolique montrant des fleurs et des enfants. Je fis tout traduire en anglais. J'étais impatiente ; l'arrivée de chaque nouvelle lettre traduite était aussi exaltante que si le courrier m'avait été écrit personnellement la veille. Je lus des lettres d'Ala Gertner, dont l'écriture me fit aussi forte impression que son portrait. Je découvris des mots d'amour transmis clandestinement à ma mère par un certain Harry, dont j'avais toujours ignoré l'existence. Ma tante Rose, qui vivait encore à Brooklyn, devint sous mes yeux une autre personne. Les portraits jaunis par le temps sur la commode de ma mère prenaient soudain vie.
Je lisais ces lettres avec ma mère, qui avait presque autant que moi besoin de leur version anglaise. À la fin de la guerre, Sala maîtrisait parfaitement l'allemand et avait même ajouté quelques notions de russe et de tchèque à ses deux idiomes maternels, le polonais et le yiddish. Mais, dès 1946, elle cessa de pratiquer ces langues. Ses connaissances en polonais et en allemand s'étaient tellement appauvries qu'elle les déchiffrait avec la plus grande difficulté, gênée en outre dans sa progression maladroite par l'émotion qui l'envahissait à la lecture. Ces sonorités étrangères dans la bouche de ma mère, me donnaient l'impression de l'entendre imiter quelqu'un d'autre.
Nous parlions à bâtons rompus. Elle toléra mes questions et mon dictaphone, levant peu à peu le voile sur son passé comme si elle n'avait jamais cherché à le cacher. Elle racontait ces histoires pour la première fois, et je buvais ses paroles.