Le front russe
Le front russe
Jean-Claude Lalumière
276 pages
Couverture souple. 11 x 18 cm
Réf : 335742
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Au lieu de 17,00  (prix public)
Disponible
Résumé
Diplomate au quai d’Orsay... ça fait rêver ! Et le narrateur rêvait en effet de folles missions à l’étranger, d’un ailleurs meilleur... et voici qu’il se retrouve nulle part ! Affecté au bureau des pays en voie de création, section Europe de l’Est (en réalité, un placard), notre homme n’a rien à faire...

Un premier roman cocasse, qui serait le versant masculin du drôlissime et très remarqué Absolument dé-bor-dée !
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :1
Lodelamuire
Le 12 juin 2011
Bien écrit et souvent drôle
Le livre a le mérite d'être bien écrit ; le narrateur use (et parfois abuse) de l'auto-dérision, ce qui rend le récit très agréable à lire et souvent drôle. Comme la plupart des livres de la collection "Piment", celui-ci se lit (un peu trop) vite: une demi journée suffit. Un autre petit regret (totalement subjectif) : la fin - que je ne dévoilerai pas bien sûr ! - est un peu trop en décalage avec la légèreté de ton qui précède.
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Remarque de mindy du 06/03/12
Quelques passages drôles mais l'ensemble de ce livre est décevant.....
« Monsieur Lalumière, vous n'en êtes pas une ? ! » lui répète son professeur de mathématiques. Sans doute faut-il voir là une des raisons qui poussent l'auteur vers les études de lettres. II exerce ensuite dans des domaines variés qui vont l'inspirer pour écrire Le Front russe.
Extrait

1


Enfant, je pouvais passer des heures à regarder le papier peint. Les murs du séjour de la maison de mes parents, recouverts d'un motif végétal rococo postmoderne Vénilia – collection 1972, produisaient des monstres du meilleur effet sur mon esprit si facilement impressionnable ; j'avais tout juste huit ans. Je m'installais sur le canapé en velours marron, fixais mon regard à mi-chemin entre le sofa et le mur et attendais patiemment que les formes au-delà du point flottant dans l'espace sur lequel je me concentrais prissent peu à peu l'aspect de la face grimaçante d'une créature de l'enfer : les fleurs de lys fournissaient les oreilles et les cornes, les feuilles d'acanthe, une gueule hurlante, langue pendante, deux tiges entrelacées, de chèvrefeuille ou de passiflore, filaient vers le haut et formaient au sommet une coiffure serpentine ; au passage deux feuilles disposées de façon symétrique dans le motif dotaient ce monstre de petits yeux sournois et hypnotiques dans lesquels je finissais par être happé. La peur de ne pouvoir me libérer de son emprise me saisissait alors et je m'éveillais. Ainsi se terminait ma fantasmagorie, quand elle avait pu aller jusqu'au bout, car la plupart du temps ma mère déboulait dans le séjour et, me trouvant ainsi, assis avec l'air de m'ennuyer, me proposait de regarder les dessins animés. Je tentais de rester concentré sur mon exercice, en vain, car elle allumait le téléviseur sans attendre ma réponse et me tirait brutalement de ma rêverie. Je filais dans ma chambre pour être tranquille, fuyais la présence de ma mère qui trop souvent brisait mes tentatives d'évasion.
Ma chambre était toujours bien ordonnée. C'était la volonté de mon père. Ma mère, prompte à soutenir ses positions, veillait à ce qu'il en fût ainsi. Je n'étais pas un adepte du rangement ; à huit ans, me direz-vous, rares sont les enfants qui ont développé cette propension à l'ordre. Mais, en bonne ménagère, ma mère n'hésitait pas à pallier mes insuffisances en la matière. Nous gardions tous deux en mémoire, car sans doute avions-nous perdu une partie de nos capacités auditives à l'occasion, le cri de douleur que mon père avait poussé lorsque, un soir, il était venu m'embrasser au lit. Je le vois encore, éclairé par la faible lumière de la veilleuse installée sur la table de nuit, dans son pyjama à rayures bleues et blanches ; il sautait sur place en tenant à deux mains son pied meurtri, comme si la manœuvre avait pu atténuer la souffrance provoquée par la pièce de Lego sur laquelle il venait de marcher. Ses hurlements s'intensifièrent lorsqu'au troisième sautillement, le pied épargné atterrit, après une légère dérive, sur la chevelure retournée d'un Playmobil que j'avais réussi à décrocher du crâne de son propriétaire en usant de mes dents comme de tenailles. Je voulais reproduire les aventures des Sept Mercenaires, western que j'avais vu à la télévision dans « La Dernière Séance ». Ce Playmobil, vous l'aurez deviné, représentait Yul Brynner qui tenait le rôle du leader de la célèbre bande de cow-boys. Ma mère dut intervenir pour procéder à l'extraction de la petite perruque en plastique dont les bords pointus avaient pénétré les chairs tendres tandis que mon père énumérait de façon quasi exhaustive les jurons de son répertoire. Certains étaient nouveaux pour moi, et je le soupçonnai d'ailleurs de les avoir inventés pour l'occasion. À la suite de cet incident, je gagnai une aura éphémère dans la cour de l'école en livrant à mes camarades les grossièretés venues enrichir mon vocabulaire ce soir-là. Mon père, pour sa part, boitilla pendant quelques jours et développa une aversion profonde pour le désordre, une obsession dont le principal objet était ma chambre. Celle-ci évoqua dès lors un arrêt sur image des derniers instants de la scène durant laquelle Mary Poppins exerce ses dons magiques pour le rangement. Je devais cependant me coller moi-même à la tâche selon les injonctions solidaires de mes parents qui me répétaient à l'envi : « Chaque objet a sa place, et à chaque place correspond un objet. » Ils auraient dû graver cette devise au fronton de notre demeure. À défaut, ils l'imprimèrent en moi.

Réfugié dans ma chambre après avoir été délogé du canapé, je me plongeais dans la lecture de quelques Géo que mon oncle Bertrand m'avait donnés, et grâce auxquels je voyageais aux quatre coins de la planète. Je n'avais que cinq numéros de ce précieux magazine et je les connaissais par cœur, de la grande barrière de corail du numéro 9 aux gorges d'Humahuaca du numéro 17. Pendant longtemps – quelques mois en réalité, mais lorsque l'on a huit ans le temps est une mesure encore très abstraite – je crus que le monde se résumait à la trentaine de paysages décrits dans ces cinq exemplaires. Cette croyance fut mise à bas par un autre cadeau de l'oncle Bertrand qui, au regard de mon enthousiasme lorsqu'il m'avait donné ses vieux Géo, débarqua un jour à la maison avec un atlas. Je découvris alors qu'il existait d'autres contrées, d'autres pays dont je n'avais jamais lu ni même entendu les noms. Je parcourais les cartes une à une, en étudiais les reliefs, suivais de l'index le tracé des côtes, apprenais les noms qui y figuraient. Leurs consonances exotiques me faisaient rêver : Saskatchewan, Kuala Lumpur, Addis-Abeba, Mozambique… Dès lors, je voulus découvrir ce vaste monde en vrai, sans le filtre du papier glacé, des paysages si souvent observés dans Géo à ceux que j'imaginais d'après les commentaires des cartes de l'atlas de l'oncle Bertrand. Je me voyais en explorateur conduisant avec autorité une colonne de porteurs chargés de caisses dans lesquelles se trouvaient mes jouets préférés que je déballais le soir au campement. Quand le moment de dormir était venu, je les abandonnais à même le sol au pied de mon lit de camp. Personne ne venait m'enjoindre de les remettre dans leur coffre. J'étais le chef de cette caravane et décidais seul de ce qu'il était bon de faire ou pas. De temps en temps, j'envoyais à mes parents une carte postale afin qu'ils fussent informés de ma progression. Je ne leur dévoilais cependant jamais les étapes à venir de crainte de les voir s'inviter dans mon expédition et d'en régenter l'organisation.
À l'inverse du reste de la maison, les murs de ma chambre n'étaient pas recouverts d'une tapisserie capable de rivaliser avec le test de Rorschach mais simplement peints en bleu, d'un bleu azur qui, malgré son uniformité, fournissait, dans cette pièce aux peluches alignées sur leurs étagères, aux jeux remisés dans leur boîte, un appui solide à l'évasion. Ce choix relevait sans aucun doute d'un certain conformisme de la part de mes parents. J'étais un garçon. Je n'ai pas eu de sœur pour vérifier cette théorie, une sœur qui j'imagine aurait eu droit à des murs peints en rose, mais je crois pouvoir affirmer que si mes parents avaient peint les murs en fonction de leurs goûts, ils auraient choisi la couleur marron, ou l'une de ses nuances infimes, qui du séjour à la cuisine en passant par la salle de bains était partout présente. Aujourd'hui, grâce à ce conformisme et à cette chambre bleue, je peux fournir à la question « Comment était votre enfance ? » une réponse plus élaborée que « marron », que j'utilise plutôt pour définir mes parents et leur environnement, parfaitement en accord avec leur époque, les années soixante-dix.