Animaux fragiles
Animaux fragiles
Tawni O'Dell
608 pages
Couverture cartonnée
Réf : 330077
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Résumé
Pennsylvanie. Leur père est mort, tué par l’alcool. Mais pas question pour les ados Klint et Kyle, d’aller vivre avec leur mère qui les a abandonnés, sans remords. Contre toute attente, Miss Jack, vieille misanthrope recluse dans son immense demeure, accepte de les recueillir. Ces trois-là vont apprendre à vivre ensemble avec leurs secrets et leurs blessures, dans le bruit, la fureur, les larmes.
Pourquoi on l'a choisi
Et l’amour qui emporte tout ! Une superbe fresque, violente, poignante, lumineuse. On a comparé Tawni O’Dell aux plus grands, elle confirme ici son exceptionnel talent.
Tawni O'Dell est née au cœur de la Pennsylvanie occidentale, région à la fois sauvage et minière qui a inspiré son œuvre des dernières années. Après Le Temps de la colère (son premier roman qui a obtenu un succès foudroyant, aussi bien auprès de la critique que du public, en cours d'adaptation cinématographique), Retour à Coal Run et Le Ciel n'attend pas, Animaux fragiles est son quatrième roman.
Mariée, mère de deux enfants, Tawni O'Dell vit entre l'Amérique et l'Espagne.
Extrait

PROLOGUE

Le Tout-Tranquille


Villarica, Espagne. 24 juin 1959
MANUEL OBRADOR SAVAIT QU'IL ÉTAIT MORT. Il comprenait aussi qu'il n'en avait pas fini de mourir.
Il reposait dans une brume de poussière dorée, sur un tapis de sable scintillant sous le disque chauffé à blanc du soleil des étés espagnols. Le ciel était du même bleu à la fois vibrant et tendre que celui de son enfance passée ici, et le même encore qu'au début de l'après-midi, quand il avait laissé les hommes de sa cuadrilla tirer béatement sur leur cigarette après un excellent déjeuner au restaurant pour retourner à l'hôtel faire sa sieste. Poisson frit, perdrix froide, côtelettes d'agneau, fromage manchego durci par le temps et le sel, gâteau, glace, et une quantité non négligeable de bouteilles de tinto pour ses aides et lui. Alors que nombre de toreros se sentaient incapables d'avaler quoi que ce soit avant d'entrer dans l'arène, il avait toujours faim à quelques heures d'une corrida, comme si l'attente aiguisait son appétit. Sur le moment, il n'avait pas soupçonné que ce serait son dernier repas, et s'il l'avait su, il aurait sans doute commandé exactement le même.
Calladito s'était montré un taureau éblouissant ; l'un de ces taureaux que tout matador espère pouvoir affronter un jour dans l'arène. Manuel avait senti qu'il présentait toutes les qualités du « toro bravo » la première fois où il l'avait aperçu à la finca de Carmen del Pozo, plus d'un an auparavant. Il se tenait au milieu d'un groupe de cinq futurs taureaux de lidia dans un champ de lavande en fleur qui s'étendait à perte de vue, le noir brillant de son pelage se moirant de reflets bleutés lorsque le moindre de ses muscles se tendait. Il faisait facilement plus de cinq cents kilos, une masse tout en puissance sur des pattes qui, par comparaison, semblaient fines et délicates : un boxeur poids lourd qui aurait eu la grâce et la vélocité d'une danseuse étoile.
Dans la jeep à l'arrêt, Manuel et les autres avaient gardé une immobilité complète pour ne pas attirer leur attention. Malgré tout, Calladito les avait remarqués. Tandis que les autres bêtes continuaient à brouter en balançant paresseusement le toupet de crins soyeux au bout de leur queue, il avait levé la tête et humé l'air, les muscles imposants de son cou roulant sous la peau. Soudain, il s'était mis à trotter en direction du véhicule, ses pattes très raides dans les hautes herbes, puis il avait baissé le museau vers le sol et envoyé un coup de corne à quelque ennemi invisible avant de s'arrêter net.
Ce n'était pas seulement la taille du taureau qui avait impressionné Manuel, ni sa force ou sa majesté, mais aussi ses yeux. D'habitude, il trouvait ceux d'un taureau indéchiffrables ; fixes, noirs et sans fond comme une mare dans la nuit. Tous les toreros s'accordaient à dire qu'un taureau était doué de pensée, mais aucun d'eux n'aurait pu dire à quoi il pensait. Les yeux de Calladito, pourtant, avaient une lumière bien à eux. Ils n'exprimaient pas exactement l'intelligence, mais quelque chose de plus instinctif, plus profond : le savoir.
Sa main, qu'il gardait posée sur l'épaule nue de Candy, s'était déplacée pour parcourir la courbe émouvante de son cou. Sous ses doigts, il sentait le pouls de la jeune femme accéléré par la peur tandis qu'elle regardait l'animal, elle aussi, qu'elle essayait de deviner ce qu'il allait faire et qu'elle se rendait brusquement compte qu'il produirait le même effet qu'une collision avec un camion s'il se décidait à charger la jeep, mais un camion doté de cornes acérées, aussi épaisses qu'un avant-bras d'homme adulte, et de l'instinct de survie.
« Éste es para mí, y yo para él », avait-il murmuré à son oreille, oubliant qu'elle ne comprenait pas encore bien l'espagnol, à cette époque. « Celui-ci est pour moi, et moi je suis pour lui. »
Où es-tu maintenant, Calladito ? se demanda-t-il.
Selon les lois régissant la fiesta nacional, un autre torero aurait dû assumer la responsabilité de tuer le taureau, puisque Manuel n'en était plus capable, mais la corrida de ce jour-là avait été un encierro comportant un seul matador, une fête spéciale donnée en son honneur à Villarica, sa ville natale, à la veille de son trentième anniversaire. Il avait été la seule épée présente.
Au lieu de la conclusion traditionnelle, le taureau allait être attiré dans un petit corral où il serait exécuté avec un couteau à manche d'argent et lame fine, le verduguillo, « le petit bourreau ». Il serait privé de la gloire de mourir dans l'arène ainsi qu'il le méritait, abattu dans l'anonymat avant d'être envoyé à la boucherie.
Il tenta de tourner la tête, cherchant Calladito du regard, mais son corps ne réagissait plus, à l'exception de sa gorge gargouillante qui luttait pour lui donner un peu d'oxygène et éviter que son propre sang ne l'étouffe. Son ouïe était encore bonne, cependant, et il distinguait des gémissements, des cris, des hurlements, les lamentations de quelques femmes. Mais ses yeux l'abandonnaient : les gens massés autour de lui, au-dessus de lui, n'étaient plus qu'une confusion d'ombres indistinctes s'agitant sur le bleu intense du ciel.
Quand il était tombé la première fois et que ses aides s'étaient précipités à son secours, il avait été capable de reconnaître certains visages. Celui qui avait accouru le plus vite devait être son principal banderillero, Paco, un homme mince et tanné comme une lanière de fouet, d'une agilité rare et d'un âge indéfinissable, qui ne parlait et ne souriait qu'en des circonstances exceptionnelles mais dont le dévouement envers Manuel était une évidence. Dans sa cuadrilla, il était le seul qui l'avait accompagné depuis le tout début de sa carrière.
S'agenouillant, Paco avait placé sa main ouverte sur la blessure. En redressant un peu la tête, Manuel avait vu son sang écarlate jaillir entre les longs doigts parcheminés. Il avait senti la pression de la main, mais pas de douleur. Même au moment où la corne de Calladito avait pénétré sous ses côtes, il n'y avait pas eu de souffrance.
Il voyait toujours dans son esprit les traits ridés de Paco penché sur lui, crispés par une angoisse tellement forte que l'on aurait pu la confondre avec de la joie.
« Maestro... » Le mot était sorti de sa gorge comme un sanglot sec. « Manolo mío. »
C'est alors que ce qu'il avait jusqu'ici supposé était devenu une certitude. Dans l'arène, la combinaison de ce titre honorique et de l'utilisation affectionnée de son prénom ne pouvait se présenter qu'à un moment de désespoir absolu. La dernière chance laissée à un soldat de s'adresser à son commandant tombé, les mots de réconfort impuissants qu'un vieil homme adressait au jeune héros qu'il aimait. Paco avait dit encore : « Mon prince... Mon fils... »
Ils n'allaient pas pouvoir le sauver. Dès qu'il était parvenu à ce constat silencieux, il avait presque eu envie de rire. C'était le soulagement exaltant de se retrouver soudain partie prenante d'un secret particulièrement savoureux.
Pour la plupart des humains, la mort est une peur indéfinie qui ne cesse de leur mordre les talons. Leur perspective de trouver la fin est d'autant plus préoccupante et obsédante qu'il y a dix mille manières possibles de mourir. Pour un torero cependant, il n'y en a que deux : dans l'arène, ou en dehors.
Désormais, Manuel connaissait son sort et il était satisfaisant, même s'il s'était présenté à lui trop tôt. C'était la seule certitude qu'il serait en mesure d'avoir quant à sa mort. Il n'allait jamais connaître la cause précise du décès que les journaux du monde entier disséqueraient et commenteraient dans les jours suivants, l'accompagnant de la photo où on le verrait étendu sur l'échine du taureau colossal, la tête énorme de ce dernier enfoncée dans son giron, comme si l'homme était en train de donner une accolade maladroite à la bête. Le grand matador Manuel Obrador, dit « El Soltero », victime du taureau Calladito ; la corne droite de ce dernier fracturant une côte, perforant un poumon... La mort avait été instantanée, répéteraient les quotidiens espagnols afin d'honorer sa mémoire et d'inciter leurs lecteurs à se concentrer sur l'homme et ses prouesses plutôt que sur les détails sanglants de son décès, sachant que les gens auraient souhaité une telle mort pour lui. Sauf que les récits des témoins directs de la corrida se répandraient comme une traînée de poudre, que la presse internationale relayerait ces descriptions du drame, et que bientôt tous les Espagnols ne parleraient plus que de cette version des faits.
De comment le sang avait giclé de ses narines et de sa bouche, bouillonné hors de la longue déchirure zigzaguant dans sa veste chamarrée d'or alors qu'il cherchait désespérément de l'air. De comment il avait prodigieusement réussi à se remettre debout lorsque d'autres capes avaient détourné le taureau, et de comment il avait plaqué ses deux paumes sur sa bouche pour essayer de contenir le sang, bientôt secoué par une quinte de toux qui avait provoqué un saignement encore plus abondant. De comment il était à nouveau tombé, le corps entier agité de spasmes avant de céder à une rigide immobilité.
À ce moment même, il était toujours vivant. Et il l'était maintenant encore. Si quelqu'un lui avait alors dit que c'était bien là ce que les gens appelaient une mort instantanée, il aurait répliqué que dans ce cas ce n'était pas une fin aussi désirable que ce que l'on croyait.
À ce stade, il avait perdu la vue. Il arrivait à capter du bruit, mais non des sons précis. Le sang continuait à noyer sa gorge, à l'étouffer toujours plus. Il suffoquait, et son cerveau, sevré d'oxygène, commençait à le priver d'idées cohérentes.
Il aurait voulu se remémorer la première fois où il avait vu Calladito, « le Tout-Tranquille », la première aussi où il avait emmené Candy chez un éleveur de taureaux, la seule également où il ait jamais proposé à une femme de l'y accompagner.
Ceux qui le connaissaient avaient été surpris par cette décision. Faisait-elle simplement partie de l'entreprise de séduction d'une belle étrangère ? S'agissait-il de l'impressionner en lui montrant la taille et la force sauvage d'animaux qu'il allait bientôt tenter de dominer rien qu'avec un bout de tissu et un habit de lumière ? Non, avaient-ils conclu. Ses raisons devaient être autres, puisqu'elle avait déjà assisté à l'une de ses meilleures corridas, à Séville, qu'elle avait pu non seulement mesurer sa bravoure et son talent mais aussi s'imprégner de la solennité et du raffinement de l'une des arènes les plus prestigieuses du pays, entendre les vagues de « Olé ! » de la foule, ces exclamations incantatoires qui gagnaient chaque fois en intensité extasiée, tels les répons liturgiques.
Aurait-ce pu être tout simplement qu'il appréciait sa compagnie et ses indiscutables charmes féminins, au point de vouloir passer le plus de temps possible avec elle ? Certes, mais il avait courtisé - et été poursuivi par - un nombre incalculable de femmes ensorcelantes sans jamais éprouver le besoin d'en convier une seule à visiter une ferme isolée dans la fournaise, à se laisser bringuebaler dans une vieille jeep sur des chemins de terre poussiéreux dans le seul but d'observer des animaux qui présentaient toujours le risque de vouloir les attaquer.
Il n'avait pas coutume de laisser une femme pénétrer dans le cercle intime de son existence. Pour cela, il méritait amplement le sobriquet qui lui avait été donné : El Soltero, le Célibataire.