Juin 1940. C’est l’exode pour Sonia, une jeune Juive qui tente de fuir le nazisme. Trois ans plus tard, près de Nice, la jeune femme tombe sous le charme d’un lieutenant italien. Obligée de passer en Italie, elle se réfugie chez les parents du soldat. La fin de la guerre marquera-t-elle le début du grand amour ?
Pourquoi on l'a choisi
Le roman généreux d’une course pour la vie. À travers ce chapitre méconnu de la dernière guerre mondiale, où des Italiens sont venus en aide aux Juifs, Jacqueline Dana retrace une splendide aventure humaine illuminée par l’amour.
Extrait
Prologue
Janvier 1943… Devant, plié sur sa vieille moto, Simon chante à tue-tête :
On ira pendre notre linge sur la ligne Siegfried
Pour laver le linge, voici le moment… lalalala
À nous le beau linge blanc…
En famille, on lavera tout cela…
Ils sont partis, et Simon chante, il est content, il a enlevé Sonia et dit aux cousins :
— Soyez tranquilles. Avec moi, elle ne risque rien, là où elle va, tout est prévu.
Jean-Claude et Christiane ont dit merci, lui ont longuement serré les deux mains :
— Prenez soin d'elle.
— Et vous ?
Sonia avait interrogé, anxieuse, en se serrant contre eux, elle n'avait pas envie de les quitter.
— On va voir, si les choses se gâtent vraiment, nous partirons pour la Corrèze dans le village de Christiane, à Gros-Chastang…
Jean-Claude lui caressait la joue avec une douceur inhabituelle.
— Je vous tiendrai au courant, avait dit Simon.
*
Ils traversent des jardins potagers que l'hiver a rendus déserts, longent la voie ferrée, traversent des villages somnolents et embrumés, quittent la vallée du Var au lieu-dit Le Plan-du-Var pour s'engager dans la vallée de la Vésubie, tapie derrière des rochers gigantesques, déchirée par des gorges si profondes qu'on ne peut s'empêcher de frissonner en y plongeant le regard pour guetter les eaux vertes, festonnées de blanc, qui tourbillonnent au fond.
Mais plus loin, la vallée s'élargit, les falaises s'effacent pour laisser la place à des collines douces, recouvertes de forêts, et à des jardinets suspendus. Passé le village de Venanson, les élégantes villas et les chalets construits au début du siècle pour les touristes en villégiature apparaissent au détour de la route, un chemin muletier mène sur les hauteurs. La moto ronronne et halète en empruntant un majestueux pont de pierres qui franchit la vallée de la Madone.
Simon arrête l'engin sur le bord de la route et aide sa passagère à sauter à terre. Il fait un grand geste pour désigner les crêtes blanches serties de brume, au pied desquelles se pelotonnent les maisons d'un village, accroché dans la montagne comme un nid d'aigle. L'air est âpre, mais la lumière blanche et transparente de l'hiver donne au paysage l'allure d'un tableau suspendu dans un rêve de glace.
— Regarde, Sonia, voilà le pont de la Madone, c'est un beau nom. Ce pays est le royaume des torrents. Il y en a deux qui se réunissent sous le village, celui de la Madone de Fenestre et celui du Boréon. Ils arrivent de la frontière italienne, leurs eaux se rencontrent, et ils deviennent une seule rivière, la Vésubie. C'est pourquoi le patelin s'appelle Saint-Martin-Vésubie. Là-haut, tu vois le mont Gelas, plus de trois mille mètres… Ici, avant la guerre, c'était un lieu de vacances, il y a de belles villas, des terrasses, des hôtels, mais aussi des vergers, des forêts, des massifs de rochers, des clairières, des lacs, des chemins secrets pour les mules, des fermes éparpillées dans la campagne, des granges abandonnées en plein champ, des bergers qui font de la contrebande, des paysans durs au boulot, comme nous en Pologne… C'est un cadeau de la nature pour vivre, se reposer, se cacher… Tu seras à l'abri, ici. Les juifs seront tranquilles, leur séjour est sous le contrôle et la protection des Italiens. Il n'y a pas d'espions qui rôdent, quelques gendarmes locaux, des troufions, les chasseurs alpins italiens, la plupart des gars du Piémont, des montagnards. Moi, quand on m'envoie ici pour repérer les logements destinés à accueillir les réfugiés, je te jure, j'oublie la guerre et les Boches.
Il la prend contre lui et la berce avec une tendresse qui fait monter les larmes aux yeux de la jeune fille.
— Ici, tu vas pouvoir t'installer, prendre des forces, l'air est sain, on trouve toujours un petit quelque chose à manger ; quand viendra le printemps, ce sera le paradis.
— Le paradis ? – Sonia a un sourire plein de tristesse – Mais, Simon, le paradis n'existe pas…
— Oui, mais Saint-Martin existe, l'hôtel des Remparts où je te conduis existe, sa patronne, Mme Savino, est gentille. Il y a déjà chez elle un bon nombre de jeunes Polonais, je te les présenterai, tu ne seras pas seule. Et puis, tu pourras peut-être trouver du travail. Ils ont ouvert une école juive pour les enfants réfugiés, il y a un notaire, une banque, une agence immobilière, toi qui es instruite, tu trouveras bien un moyen… Les riches familles juives ont des enfants qui ont besoin d'étudier. Le plus difficile sera de se chauffer, couvre-toi bien. Essaie de tricoter, tu sais tricoter ?
— Très mal.
— Il faudra apprendre.
Il se penche et l'embrasse. Il a les lèvres froides et rêches, l'air qui l'a fouetté pendant tout le voyage donne à sa peau une rugosité agressive, elle se serre contre lui, elle n'a pas très envie d'être embrassée, mais il est si amoureux, si attentif. Bien sûr, il a raison. Une vie simple, libre, dans un endroit isolé, loin du monde, c'est un miracle. Nice est surpeuplée et dangereuse. Elle lève la tête, ouvre ses lèvres, enfin elle s'abandonne, elle laisse la joue râpeuse écorcher sa peau, la langue indiscrète fouiller sa bouche, la chaleur naît en elle, reconnaissance, espoir, désir, tout s'emmêle…
*
La moto roule doucement dans le village jusqu'à la rue du Barri, rue en pente qui longe ces maisons remparts de Saint-Martin qui donnent au pays son allure de forteresse. L'hôtel est une pension de famille à l'allure cossue et désuète, les fenêtres ont des balcons de bois écaillé, la porte s'ouvre en tintinnabulant. Du fond de la salle surgit une femme d'une quarantaine d'années, accompagnée de deux gamines, très brunes, toutes les deux de la même taille. Devant un grand vaisselier de bois sombre, un bouquet de fleurs artificielles trône dans un pichet de cuivre. Au mur, des tableaux naïfs représentent des paysans tyroliens qui dansent dans un village de montagne. Une vague odeur de cuisine flotte dans l'air, la salle à manger, avec ses tables de bois recouvertes de toiles cirées sagement rangées, est vide et baignée d'une lumière ombrée.
— Ah ! Monsieur Polsky, je ne vous attendais pas si tôt… Heureusement la chambre est prête, elle est petite et sans balcon mais moins froide que les autres, elle est très bien exposée.
— Madame Savino, bonjour… Voici votre nouvelle pensionnaire, mademoiselle Sonia Dreyfus, elle est belge, elle est née à Bruxelles… Ses papiers sont en règle avec les autorités italiennes…
— Oh ! ça, monsieur Polsky, je vous fais confiance, avec vous, tout est toujours parfaitement organisé, bonjour, mademoiselle…
C'est une grande femme très brune, avec un chignon serré sur la nuque, des fils blancs parsèment sa chevelure et ses yeux sombres sont cachés par d'épaisses lunettes, ce qui ne permettait pas lorsqu'on la voyait pour la première fois de deviner la bonté de son regard bienveillant.
Elle pousse les deux fillettes vers Sonia.
— Allez, les filles, dites bonjour, elles sont jumelles, méfiez-vous d'elles, ce sont des coquines, elles adorent se servir de leur ressemblance pour faire des farces… Elles s'appellent Josiane et Jacqueline, vous pouvez leur demander tout ce que vous voulez, elles vous feront visiter le pays et vous expliqueront tout.
Les deux petites sont vêtues de sarraus gris sombre, leurs doigts tachés d'encre témoignent de leur passage à l'école, le matin même. Elles portent des lunettes sur leur nez rond.
Sonia leur sourit.
— Vous avez quel âge et vous êtes en quelle classe ?
Elles répondent en chœur :
— On a huit ans, on est en huitième, enfin, on a une grande classe unique, mais on est du niveau de la huitième des écoles des villes…
Elles s'approchent et fixent avec attention Sonia, puis l'une des deux souffle d'une voix grave :
— Comme vous êtes belle, mademoiselle…
L'autre lève la main et tente de caresser les boucles claires de Sonia, sa mère s'interpose vivement :
— Voyons, les filles, excusez-les, mademoiselle…
Simon rit.
— La vérité sort de la bouche des enfants… Sonia, il faut que je m'en aille, ils m'attendent au comité, à Nice… Je suis déjà en retard, je reviendrai… Monte dans ta chambre ranger tes affaires. Madame, je vous tiens au courant pour les suivants, il me faut encore trois chambres.
— Ça sera dans l'annexe, monsieur Polsky… Mais ça coûte moins cher et puis il y a un coin pour faire la cuisine…
— Ça ira, ils seront six, ils ont très peu de moyens, ils n'iront pas au restaurant, ils se débrouilleront tout seuls pour se faire à manger, ils auront leur carte d'alimentation, soyez tranquille. Ils monteront par le car, ils ont votre adresse, le chauffeur leur indiquera votre rue…
Il hésite, puis embrasse légèrement Sonia sur chaque joue avant de s'en aller.
*
La chambre est très petite et claire, le papier sur les murs est défraîchi mais la cretonne des rideaux et du lit est gaie et fleure bon le savon de Marseille.
— M. Polsky m'a dit que vous étiez étudiante, j'ai fait installer par mon voisin, le menuisier, des étagères pour vos livres, si vous débarrassez la table de toilette, vous pouvez la transformer en bureau pour travailler. Les cabinets sont dans le couloir et une fois par semaine vous pouvez prendre un tub dans la salle d'eau, au rez-de-chaussée, je fais chauffer l'eau sur la cuisinière à bois… Il y a un poêle qu'on allume chaque fois qu'on a du charbon. Il vaut mieux prendre son bain à ce moment-là.
— Tout ira très bien, madame Savino.
— Si vous avez besoin de quelque chose, vous m'appelez.
— Et pour vous régler ?
— À la fin de la semaine, ne vous inquiétez pas… Cet après-midi, il faudra aller à l'hôtel Terminus, c'est le quartier général des Italiens, les carabiniers vont tamponner vos papiers, carte d'identité et carte de ravitaillement, vous devrez y aller tous les jours, c'est le règlement, mais ce n'est pas déplaisant, vous faites la queue avec les autres, vous rencontrez des gens comme vous, vous bavardez… Ah ! j'aurai besoin de vos tickets de rationnement pour faire les courses et préparer les repas, je peux vous faire demi-pension. Les petites, en rentrant de l'école, vous indiqueront l'hôtel Terminus, c'est à l'angle du boulevard Lazare-Raiberti et de l'allée de Verdun. Vous pourrez continuer jusqu'à la mairie, place Félix-Faure, vous la reconnaîtrez facilement, elle a des arcades, là, il y a toujours du monde, vous y ferez des connaissances. En attendant, reposez-vous…
Sonia s'étend sur le lit inconnu mais accueillant, elle ferme les yeux, elle sent son corps s'amollir, des fourmillements gagnent ses bras et ses jambes, sa poitrine se serre, l'étouffe, l'air lui manque. Elle se mesure de nouveau à cette peur sournoise qui l'avait assaillie, il y avait plus de deux ans, quand elle avait quitté sa mère et sa soeur, l'appréhension douloureuse qui la faisait souvent trembler, cette blessure qui avait fait éclater sa famille…
Sous ses paupières, les larmes s'accumulent sans couler, ses yeux crispés la brûlent.
Encore une fois une nouvelle séparation… Elle a peur, comment va-t-elle avoir des nouvelles de ses parents, de sa sœur, de ses cousins ? Elle est là, perdue dans la montagne, avec interdiction de quitter le village, l'obligation de se présenter tous les jours chez les carabiniers et de montrer ses papiers. Une prison en plein air… Elle était mieux chez ses cousins, à Nice… Depuis le mois de juin 1940, une à une, les certitudes qui avaient construit sa vie se sont effilochées, elle se trouve seule, désemparée, loin des siens, abandonnée dans ce monde incompréhensible que la guerre a tissé autour d'elle. Simon ? Il l'aide, bien sûr, mais il ne suffit pas à combler ce vide qui la ronge…