Combat de l'amour et de la faim
Combat de l'amour et de la faim
Stéphanie Hochet
192 pages
Couverture cartonnée
Réf : 329990
Avec ce livre, cumulez 10 Points Club
Au lieu de 16,00  (prix public)
Une évocation très émouvante et très réussie de ce Sud nostalgique cher à Carson McCullers
Résumé
Début du XXe siècle, dans le sud des États-Unis. Marie Shortfellow est un jeune garçon qui habite seul avec sa mère, Lula. Ils vivent dans une extrême précarité et déménagent au gré des histoires de cœur de cette dernière. Jusqu'au jour où elle se marie avec un pasteur, père d'une adolescente, laquelle tombe enceinte. Marie est accusé d'avoir profité d'elle et d'être à l'origine de cette déconvenue. Face à cette calomnie, sa mère ne le défend pas. Cette trahison marque un tournant décisif dans la vie du jeune homme. Fou de douleur, il décide de fuir.
À la fois pour se nourrir et assouvir son besoin d'amour, Marie devient un coureur de dot.
Mais à travers ses conquêtes, ce n'est finalement que l'amour de sa mère qu'il recherche, en vain...
Le choix d'Amélie Nothomb
« Dans le sud des États-Unis, de 1920 à 1929, on suit le parcours d’un jeune homme dont l’extrême misère a fait un coureur de dot. Il tombe sincèrement amoureux des femmes qu’il s’apprête à dépouiller, ce qui ne l’empêche pas de fuir avec leur argent. Le plus grave, c’est qu’on s’attache à lui au point de lui donner raison. Ce roman est une évocation très émouvante et très réussie de ce Sud nostalgique cher à Carson McCullers, dont Stéphanie Hochet a parfois les accents. »

Amélie Nothomb
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :1
Mic
Le 27 juin 2011
Merci Amélie Nothomb
C'est ici, dans ce Sud, planté de cyprés noirs, à moitié noyés dans les eaux croupissantes des bayous, que Stéphanie Hochet nous emmène. Marie Shortfellow, figure de l'anti-héros, touche par la profondeur de son courage et passionne par la vigueur des ses obsessions : la misère, la faim, l'abandon. J'aime la qualité du style de cette jeune romancière et le lyrisme de son inspiration, marié au réalisme tragique des situations. Parions qu'avec "Combat de l'amour et de la faim", Stéphanie Hochet agrandisse le cercle de ses fans !
Il n'y a pas de commentaire associé à cet avis.
Stéphanie Hochet est romancière. Titulaire d'une maîtrise sur le théâtre élizabéthain, elle a enseigné le français en Angleterre et l'anglais en France.

Elle est l'auteure de :
    Moutarde douce
    Le Néant de Léon
    L'Apocalypse selon embrun
    Les Infernales
    Je ne connais pas ma force
    Combat de l'amour et de la faim
    (Prix Lilas 2009)
Stéphanie Hochet collabore également au Magazine des livres.
Extrait

1

Il existe dans ce pays toutes sortes d'accusations qui donnent lieu à des avis de recherche. Les plus scandaleuses ne sont pas celles qu'on croit. On pourrait penser que le meurtre est le crime absolu. Rien n'est moins sûr. Un voleur de vaches sera livré aux autorités pour une meilleure rançon. Il est vrai qu'on ne plaisante pas avec le bétail.
On ne plaisante pas non plus avec l'honneur des femmes. J'en veux pour preuve la somme stupéfiante versée à celui qui arrête un coureur de dot. On met le prix des animaux d'élevage et la vertu qu'on prête aux femmes sur un plan d'égalité ; en comparaison, la vie humaine vaut peu de chose.
L'inculpation m'est tombée dessus ce matin.
J'affirme tout de suite mon innocence. Et ma révolte devant ce procédé odieux, qui en appelle au jugement public. Quiconque sort en ville est susceptible de se retrouver nez à nez avec une affiche de mon portrait agrémenté de cette exhortation en caractère gras : « Wanted ». N'existe-t-il pas des tribunaux pour satisfaire le voyeurisme des plaignants ?
Je m'interroge. Je vois cette photo pour la première fois. J'ignore qui l'a prise, aucun décor ne peut m'aider à la dater, et je ne parviens pas à dire mon âge à l'instant où le cliché a été fait. Ce sont mes traits, à n'en pas douter, mais je n'en reconnais pas l'expression. Les yeux sont brillants, et des cernes semblent avoir été rajoutés par un artiste malveillant. La peau est glabre, et la bouche, très colorée. Cependant, je ne peux nier que ce visage est le mien. Pour un homme qui s'est efforcé de rester discret toute sa vie, cette effigie est une catastrophe. Je vais l'arracher, et si on me surprend, je me ferai passer pour un chasseur de primes.
Presque malgré moi je cherche dans mon passé. Cet effort m'est pénible, mais je n'ai pas le choix, je dois découvrir qui se cache derrière une telle entreprise. Je ne vois qu'une femme pour me dénoncer. Il est inutile de scruter longuement mes souvenirs pour en suspecter trois : June, May ou April.


2

Je me suis toujours considéré comme un homme riche. Je raisonne, je sens et j'agis en riche. Les autres ne me voient pas autrement. Je me suis essayé à toutes sortes d'activités lucratives : à douze ans, je rôdais les jours de Thanksgiving et de fête nationale autour des maisons chics de Louisiane, j'attendais le moment propice pour forcer les serrures. Je passais par les jardins, zigzaguais entre les rosiers, gravissais les escaliers des pergolas avant d'introduire dans le verrou de la porte un fil de fer, un « Sésame ouvre-toi » qui me donnait accès aux tiroirs. Je faisais aussi les poches des passants. Avec un peu d'animation dans la rue, la manœuvre était plus facile ; je glissais ma petite main dans les vestons et, d'un geste rapide, je retirais ce que la chance avait bien voulu y laisser : un portefeuille, des dollars en vrac ou des bons de loterie. Je cessai ces jeux de débutant le jour où un pigeon m'attrapa le poignet, le serra, le tordit. Je jurai en hurlant de ne jamais recommencer.



PREMIÈRE PARTIE
1903


3

Le quartier de La Nouvelle-Orléans où j'ai grandi avec ma mère est le sanctuaire de mes plus belles années. C'était il y a longtemps, mais, si je ferme les yeux, les détails de notre existence m'apparaissent avec netteté. Les rais de lumière prennent la forme de gigantesques élytres, apparitions phosphènes, souvenirs des insectes partageant les lieux avec nous. Un soir, j'avais trouvé une peau de serpent devant la porte de notre appartement, la forme évoquait un morceau d'intestin. J'étais resté saisi, fasciné à l'idée de voir soudain bouger cette peau morte, me demandant si c'était un sort qu'on nous avait jeté là sur le palier. Je n'avais pu résister à l'envie de la toucher du bout de ma chaussure. On ne sut jamais comment ni pourquoi cette chose était arrivée là.
Notre appartement avait toujours un aspect sale à cause des murs suintants, du plafond qui s'effritait, des fenêtres fendues.
S'il arrivait à Lula de pleurer dans la minuscule cuisine qui conservait toujours un peu des effluves du repas précédent (mais aussi pourquoi cette damnée fenêtre refusait-elle de s'ouvrir ?), du moins s'arrêtait-elle quand j'entrais dans la pièce. « On s'en fout, disait-elle en me prenant sur ses genoux, tu m'as, je t'ai, et si on en a marre, on s'en va, qu'est-ce qui nous retient ? » Et à plusieurs reprises, ces paroles furent suivies d'effet, même si, entre-temps, elle avait rencontré quelqu'un dont les promesses de mariage avaient retardé ses projets de départ. Le temps me paraissait long.

Je me souviens des regards qu'elle jetait aux hommes, du frémissement qui la parcourait quand elle avait retenu l'attention de l'un d'entre eux, de l'émotion qui passait de sa main à la mienne. Elle se retournait lentement sur le passage de l'heureux du jour, et l'envie la prenait soudain d'allumer une cigarette. Fumer lui donnait un air méditatif, on aurait dit qu'elle rêvait, qu'elle liait et déliait ses pensées. Sa robe avait des mouvements délicats contre ses jambes. Très vite, on l'invitait à boire un verre. Je la suivais comme si j'étais un prolongement de son corps. Le grand mystère des adultes, la politique de leurs secrets se tramaient au-dessus de ma tête, j'y assistais d'en bas après avoir glissé sous la table. Des pieds se rejoignaient, des jambes se frôlaient. Le murmure des voix s'interrompait et on entendait ce qu'on entend quand on lit les points de suspension dans les livres, parfois le timbre ému de ma mère posait une question, une voix mâle répondait : « Et si... je crois que vous pouvez me faire confiance... la solitude... », c'était le refrain des rencontres. En général, elle prenait son temps, mais, à d'autres moments, je devinais qu'elle se hâtait. Troublé et gêné, je portais mon attention ailleurs, sortais de ma poche une voiture miniature et la faisait rouler en trombe autour de la botte du monsieur, du talon de ma mère. Vitesse, danger, carambolages, et la jambe de ma mère monte le long du tibia de l'étranger, descend, remonte, et la traction avant dévie de la route, s'écrase contre un arbre.
Je n'avais qu'un seul souhait : ne plus revoir le propriétaire des bottes.
La première fois que j'entendis le cri de ma mère dans la nuit, je m'éveillai en sursaut comme si on m'avait frappé à la tête. Je fermai les yeux avec l'envie de pleurer. Dehors, les chiens crevaient, le vent diluait la brume, les phares jaunes d'une voiture inspectaient les murs, je repensais à la peau de serpent trouvée devant notre porte. Un sauvage s'acharnait sur ma mère dans la nuit écartelée. Le venin du serpent me glaçait le sang, ma mère haletait, des mots restaient dans sa gorge, j'avais mal au ventre. Comment pouvais-je lui venir en aide ?