Accueil Jeunesse Livres 10 ans et plus Terre Noire, tome 3 : Les héritiers du secret
Terre Noire, tome 3 : Les héritiers du secret
Terre Noire, tome 3 : Les héritiers du secret
Michel Honaker
368 pages
(série en 3 tomes)
Couverture souple. 11 x 18 cm
12 ans et plus
Réf : 326931
Avec ce livre, cumulez 10 Points Club
Au lieu de 13,00  (prix public)
Disponible
Résumé
Natalia et ses enfants sont menacés par Volodia échappé de l’asile. Il veut se venger de Stepan de retour en Russie où Raspoutine intrigue à la cour du tsar Nicolas III...
Michel Honaker est né en 1958 à Mont-de-Marsan, dans les Landes. Il écrit depuis l'âge de 9 ans, et est publié depuis celui de 19 ans. Il est l'auteur de nombreux récits d'aventure ou fantastiques, parmi lesquels les séries Odyssée et Les Survivants de Troie.
Autres titres de Michel Honaker
Extrait
Carnet du docteur Antipov
Asile d'aliénés de Viborg, 29 août 1907


Est-ce le brusque changement de temps, ou la présence de ces moines bruyants à proximité de nos murs ? L'excitation des malades n'a cessé de croître au fil de la journée. J'ai fait administrer des calmants mais ma provision est si maigre qu'il faut fractionner les doses et donc risquer de ne pas obtenir les effets escomptés. L'inquiétude du personnel est si palpable qu'il me contamine peu à peu. Comment en serait-il autrement ? Nous ne sommes désormais plus qu'une poignée pour assurer la surveillance de nos patients.
Quand je contemple le parc en friche et nos murs délabrés, j'ai peine à m'imaginer que cet établissement de soins s'enorgueillissait naguère d'une réputation flatteuse, que les massifs de fleurs abondaient sur la pelouse, que les arbres ombraient des fontaines apaisantes. Régulièrement, je faisais repeindre la façade dans les tons gris et blanc, si propices à l'apaisement des esprits. Les grands de l'Empire y séjournaient parfois pour une cure de repos, et il n'était pas rare de voir flâner dans ces allées aujourd'hui envahies par les ronces tel grand-duc, tel prince en séjour discret, loin du monde, à l'abri des ragots.
L'hiver passé, il a fallu abattre les derniers arbres pour se chauffer, sinon nous serions morts de froid. Cela a eu pour première conséquence des remontées d'eau venant du lac Ladoga voisin, de sorte que, par endroits, le terrain retourne à son marécage originel... Il faudra un jour envisager de fermer nos portes et partir. Que deviendront les malades ? Beaucoup d'entre eux n'ont plus de famille qui paie leur séjour. Ils vivent déjà dans une promiscuité qui engendre un climat de tension et affecte leur état. J'ai écrit pour que les plus atteints soient transférés dans le nouvel établissement qui s'est ouvert à Kronstadt, sans réponse. Ou plutôt si. Les derniers crédits m'ont été coupés, sans explication. J'en suis de ma cassette pour payer mes surveillants, mes infirmières. Il me reste à peine de quoi survivre moi-même.
Oui, un jour prochain, je devrai me résoudre à partir.
Tandis que j'écris ces lignes, les chants braillards des moines montent à nouveau jusqu'à mes fenêtres. Les Stranniki, les « Illuminés » ! Ainsi se font-ils appeler, ces imposteurs qui parcourent la Russie en brandissant des icônes et en prônant les joies de la table et de la chair, cela au nom de la religion ! Étrange confusion des genres, qui n'a d'autre but que d'inciter les gens à leur offrir le gîte et le couvert. Jamais on n'en a tant compté et je doute qu'aucun diacre leur ait jamais donné l'onction ! La plupart sont des mendiants qui n'ont rien trouvé de mieux pour survivre. Ils n'ont ni vertu ni pudeur, se réfugient dans la crasse la plus immonde et l'ignorance la plus méprisable, et vont de village en village extorquer des moujiks à peine mieux lotis qu'eux. Ils ne perdent pas une occasion de voler poules et outils, ou pire d'attenter à l'innocence des jeunes filles. Peu de plaintes arrivent jusqu'à la police. Toujours ces superstitions moyenâgeuses qui gangrènent nos terroirs : n'est-il pas établi que l'idiot a l'oreille de Dieu et qu'il parle en son nom ? À combien d'escrocs cette croyance grotesque a-t-elle permis de vivre à bon compte sur le dos des naïfs ? Il n'est qu'à regarder ce qui se passe aujourd'hui même dans l'entourage du tsar...
Où cela va-t-il nous mener ?
Pour notre malheur, ceux qui beuglent devant la grille ne sont pas décidés à lever le camp avant de voir leurs revendications satisfaites : ils veulent manger, boire. Surtout boire. Les malades supportent mal tout ce qui peut déranger leur tranquillité. Qu'un étranger perdu vienne à demander son chemin à la grille, qu'un attelage passe sur la route et cet événement considérable affecte aussitôt leur comportement. Alors, ce vacarme sous nos fenêtres ...
... J'achève ces lignes quand mon surveillant chef Fiodor entre dans mon bureau en coup de vent.
— Docteur, vous devriez intervenir, m'implore-t-il. Il faut faire déguerpir ces gueux, sans quoi je ne réponds de rien. Les patients crient et se chamaillent. Les nerfs sont à vif, je vous assure. Vous devriez alerter la police de Viborg.
Je croise les doigts devant mon menton en m'efforçant au calme. Rien ne serait pire que laisser transparaître ma propre inquiétude.
— La ligne téléphonique n'a toujours pas été réparée, Fiodor.
— La belle invention ! peste Fiodor. Seulement bonne dans les pays chauds !
Il n'a pas tort. La campagne se trouve de plus en plus sillonnée par d'interminables enfilades de poteaux téléphoniques... C'est seulement oublier que dans la steppe russe, le bois vaut de l'or ! Malgré les lourdes sanctions, les paysans acculés à la misère les abattent sans vergogne pour se chauffer ou construire leurs isbas. Quand ce ne sont pas les fils exposés aux rigueurs du climat qui rompent naturellement. Et notre administration locale ignore jusqu'au fonctionnement de cette nouveauté dont elle a la charge et néglige de l'entretenir ! Résultat, voici trois semaines que nous sommes coupés du monde.
— C'est un mauvais moment à passer, Fiodor, tenté-je de l'apaiser. Ces Stranniki s'en iront sûrement au petit jour.
— Ces vauriens, ces brigands ! Écoutez-les ! Vous entendez quelque chose de saint dans leurs braillements ?
— Faites comme si de rien n'était. Ne leur prêtez aucune attention. Si nous ne leur répondons pas, ils se lasseront et partiront. En attendant, occupez-vous des patients sans rien changer aux habitudes. Vous m'entendez, Fiodor ? Ce point est très important. Respectez les horaires de façon stricte.
— Vous devriez quand même faire une inspection, docteur, me suggère-t-il. Cela apaiserait tout le monde...
Il fait clairement allusion au personnel, infirmières et surveillants, qui sont les premiers à subir le contrecoup de l'agitation. Je décide de satisfaire sa requête et quittant mon bureau, lui emboîte le pas à travers les couloirs en commençant par le quartier des femmes. Ces malheureuses s'entassent dans une salle commune dans des conditions d'hygiène que certains animaux ne pourraient supporter. Certaines se bercent la tête entre les mains, d'autres récitent des cantiques - même celles qui n'ont jamais montré le moindre intérêt pour la religion. Il en est qui n'ont de cesse de s'agripper aux barreaux des fenêtres pour tenter de voir le manège des moines, au dehors.
— Il y en a un qui m'a bénie ! s'écrie l'une d'elles, ravie.
Et elle se met à tourner en rond, mordant dans ses poings, persuadée que l'onction a attiré sur elle la protection du ciel. Pour l'instant, il n'y a pas lieu de s'alarmer. Cette transe passera sitôt que les bonimenteurs auront déguerpi. En général, mes visites aux patients portent en elles des vertus qui m'évitent de recourir aux potions. Dès que je franchis le seuil des salles, je suis en général accueilli avec gentillesse. On me baise les mains, on caresse ma blouse. J'en profite pour dénouer les rancœurs, apaiser les conflits, prêter l'oreille aux doléances les plus saugrenues et cette fois ne déroge pas à la règle. Ma seule présence les distrait et les réconforte. Nul n'imagine à quel point ceux que l'on dit fous sont sensibles à la prévenance. Et pourtant, alors que je m'apprête à partir, l'une des malades, d'ordinaire calme et douce, me crache dessus en criant :
— Repens-toi, infidèle ! La fin des temps est proche !
Je retiens Fiodor, bien près de la punir avec sa matraque pour son geste car en agissant ainsi, elle a brisé une convention sacrée entre toutes : on ne porte pas la main sur le docteur. Les autres en sont effrayées. Certaines vont se cacher, la tête entre leurs bras, d'autres conspuent l'agitatrice... Je la dévisage sans un mot, sans manifester aucun signe de reproche, de colère. Elle me tourne le dos avec un geste de défi pour s'en retourner à la fenêtre prêter l'oreille aux chants des moines itinérants.
Inutile de rester plus longtemps et je passe mon chemin. C'est étrange comme les mots de cette malade ont profondément pénétré en moi. La fin des temps. Oui, c'est un sentiment répandu dans notre vaste pays, si meurtri, si misérable, que nous allons droit vers un chaos, emportés par le courant de l'histoire.
— Vous auriez dû me laisser lui apprendre les bonnes manières ! Me sermonne Fiodor. Ce n'est pas un bon signal que vous envoyez là. Demain, une autre vous frappera ou Dieu sait quoi.
— La violence ne ferait qu'aggraver les choses et nous ne sommes plus assez nombreux pour contenir les débordements. Et puis, la menace est hors de nos murs, non à l'intérieur.
Je poursuis ma tournée dans les étages, pour m'apercevoir que l'agitation s'est répandue comme une traînée de poudre. Partout, des cris et des imprécations, qui sont le reflet de la plus primitive angoisse devant le changement, et ne présagent rien de bon. Au second étage, où j'ai pu préserver envers et contre tout des cellules individuelles pour les plus dangereux de nos patients, même chose.
Seul le numéro 27, situé à l'extrémité du couloir, n'émet aucun bruit.
À ma demande, Fiodor m'ouvre le judas, par lequel il m'est possible d'observer ces pensionnaires particuliers à part. Le spectacle que je surprends à l'intérieur m'interroge assez pour que je décide d'entrer.
— Docteur, vous êtes sûr ? s'inquiète mon gardien.
Je comprends ses craintes. Ici réside le plus dangereux de tous mes patients.
Le baron Vladimir Danilov est issu d'une des plus vieilles familles aristocratiques d'Ukraine. Il a été transféré ici une nuit, voici des années, à la suite d'une dépression nerveuse qui l'a éloigné pour toujours du monde. Une étrange et tortueuse histoire se rattache à sa personne... Sa sœur Natalia a tenu à ce qu'il demeure ici, et par égard pour mon dévouement, elle veille généreusement au bon fonctionnement de mon établissement. Sans sa généreuse contribution, nous ne pourrions survivre.