Jaune de Naples
Jaune de Naples
Jean-Paul Desprat
900 pages
Couverture cartonnée
Réf : 317053
Avec ce livre, cumulez 10 Points Club
Au lieu de 22,50  (prix public)
Résumé
Une vraie guerre, à fleurets mouchetés, entre femmes rivales mais complices : qui de Marie- Antoinette, dauphine de France, et de sa sœur, Marie- Caroline, reine des Deux-Siciles pourra fabriquer la porcelaine la plus délicate ? Anselme Masson, de la manufacture de Sèvres, aura bien du mal : la compétition risque d’être ravageuse…
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :2
Pascale
Le 14 juillet 2011
Pour un caprice d'une reine
Un livre, qui vous fait aimer les belles porcelaines comme des oeuvres d'arts, des porcelainiers qui ont l'amour de leur métier, avec une flambée de jaune de Naples au Bleu de Sèvres, une rencontre avec ceux qui ont fait le siècle des lumières, mais aussi les prémices des événements qui conduiront à la révolution de 1789.
Il n'y a pas de commentaire associé à cet avis.
clydie
Le 03 avril 2012
A quand la suite ?
Après "Bleu de Sèvres", "Jaune de Naples" est certes moins technique, approfondit moins le mystère des couleurs et la manière de faire la porcelaine, mais tout aussi palpitant. On se prend d'amitié pour les personnages et on se laisse emporter. A quand Rouge ?
Réponse du modérateur : Le troisième tome "Rouge de Paris" ne semble pas encore sorti chez l'éditeur original (Seuil). La date de parution au Club n'est donc pas fixée pour l'instant.
Il n'y a pas de commentaire associé à cet avis.
Jean-Paul Desprat est né en 1947. Historien et romancier, il est l'auteur de biographies - parmi lesquelles Henri IV ou le Règne de la tolérance et Madame de Maintenon ou le Prix de la réputation - et de romans comme La Fougère et les Lys, Au nom de la Pompadour...
Jaune de Naples est la suite du roman Bleu de Sèvres.
Extrait

1
« Ma porcelaine sera plus délicate
que la vôtre... »


En cette fin de matinée du 14 mai 1770, sur la route pavée qui s'échappait de la forêt de Compiègne en direction de Soissons, les trembles et les peupliers s'agitaient doucement dans la lumière et la brume. Dans la descente menant au vieux pont de pierre où la rivière du Berne, comme une fine cicatrice, sépare la ramure inextricable des grands hêtres, témoins séculaires des chasses royales, du versant pelé et rocailleux, annonçant, sur la rive opposée, les étendues planes, basses et désolées de Picardie, un petit vent printanier tenait en éveil les témoins du prodigieux événement qui devait se dérouler là.
Vers 11 heures, le soleil entra dans la partie. C'était l'éclairage qu'on hisse au dernier moment au-dessus du parterre avant de commencer le spectacle. Il n'offusquait pas le regard, il effleurait insensiblement d'une lumière bleutée les contours de tout ce vaste panorama. Cette étroite vallée, d'ordinaire solitaire et paisible, retentissait d'un hourvari de gens et de bêtes : sept à huit cents gendarmes en habit bleu, des gardes du corps et des chevau-légers vêtus de rouge, des laquais et des officiers attachés à la personne royale dont les uniformes étaient rehaussés de brandebourgs et d'épaulettes d'or. En retrait, une longue file de plus de cinquante carrosses chargés de cochers et de valets de pied figés sur place attendait. On les eût dits pétrifiés par la baguette de l'enchanteur Merlin.
Soudain, depuis un talus, un cri vola de bouche en bouche :
— Les voilà !... Les voilà !
À ces clameurs ne répondirent dans le cortège que quelques hennissements de chevaux ou cliquetis de harnais, puis un souffle de vent se mit à faire voltiger au-dessus des têtes d'éparses feuilles fanées du dernier hiver.
Sur la ligne d'horizon, à l'opposé, arrivant de Soissons, il y eut bientôt un grand nuage de poussière, bruissant d'éclats de trompette et de fracas de timbales qui vinrent tapisser de leurs ondes de bronze le fond de la vallée. Des mousquetaires gris et noir, des gardes couverts de buffleteries somptueuses, des guidons et des étendards précédaient une autre file ininterrompue de carrosses dont les deux premiers étaient entièrement dorés.
En se rapprochant, cette épaisse colonne, qui jusque-là était allée à grand train, ralentit son allure. Le halo poudreux qui l'enveloppait tout entière retomba et c'est au pas que le carrosse de tête avança jusqu'à l'entrée du pont, décrivant ses derniers tours de roues sur une jonchée d'épais tapis de la Savonnerie aux armes de France.
À l'instant précis où les six chevaux blancs attelés à cette première voiture s'immobilisaient, encensant et s'ébrouant, deux hommes coiffés d'un tricorne et magnifiquement vêtus traversèrent le pont. Celui
qui marchait en tête, en habit d'argent, la poitrine barrée du grand cordon bleu, allant d'un pas lent et majestueux, était Louis XV, le roi de France. Le jeune homme de quinze ans qui venait deux pas derrière lui, d'une démarche dandinante, haut perché sur des jambes arquées par d'interminables heures passées à cheval, maigre, dégingandé, les épaules retombantes, était son petit-fils et successeur.
Ils allèrent au pied de l'équipage qui s'était porté en avant de tous les autres. C'était une voiture d'un luxe inouï, presque entièrement vitrée, à banquettes et capitons cramoisis, dont la caisse était suspendue par de fins ressorts portés par quatre grands dauphins de vermeil dressés. Ce magnifique écrin, chef-d'œuvre du carrossier Francien, avait été spécialement construit à Paris et envoyé en Autriche à l'ambassadeur de France, le marquis de Durfort. Il était destiné à mener jusqu'à Versailles la jeune Marie-Antoinette d'Autriche, déjà mariée par procuration, le 19 avril, en l'église des Augustins à Vienne. Elle serait un jour - si la mort ne venait pas la ravir dans sa jeunesse, en couches ou à cause de la maladie - reine de France.
Il y eut encore un long moment d'attente, le temps que des valets déplient le marchepied, puis, comme d'une boîte à surprise, jaillit une poupée blonde de quatorze ans, vive, enjouée, dont l'entrain, venu de longues répétitions qui avaient dû être autant de séances de supplice, paraissait naturel et spontané.
— Mon papa ! s'écria la fillette en s'accrochant sans façon au cou du roi.
— Ma fille, je vous accueille avec infiniment de joie... Soyez la bienvenue et comme, hélas, il n'y a plus de reine en France, depuis deux ans que la reine Marie, ma femme, est morte, vous voici, de droit, depuis que vous avez posé le pied de ce côté du Rhin, la première dame de ce royaume.
Il lui prit la main pour la placer dans celle du dauphin, son petit-fils. La chose n'avait pas été prévue, ce qui sembla dans l'espace d'une seconde désarçonner la jeune épousée. Mais comme ses maîtres lui avaient appris que, dans les cas difficiles, rien ne la tirerait plus sûrement d'embarras qu'un sourire, elle découvrit ses petites dents étincelantes, esquissant à l'endroit de son mari la plus gracieuse des révérences.
— Voici votre femme, Louis... Voyez comme elle est belle et charmante ! poursuivit le roi pour exciter le courage de son petit-fils qu'il sentait embarrassé.
Le dauphin, tout tremblant, écrasant son tricorne sous son bras, se pencha au-dessus de la jeune fille qui lui arrivait à l'épaule et déposa en rougissant un baiser sur chacune de ses joues.
C'est alors seulement que Louis XV, donnant le signal des applaudissements et des cris de joie, se découvrit. Tenant haut son tricorne bordé d'hermine et orné de trois barrettes de diamants, il prit par sa main restée libre celle de la jeune Marie-Antoinette, qui avait déjà conquis son cœur, et il traversa le pont avec l'aisance d'un acteur de théâtre. Il salua d'un geste large la foule et les troupes amassées, celles qui attendaient depuis le milieu de la matinée et celles qui arrivaient. Il but avec fierté les vivats, ravi d'offrir cette fillette qui lui tombait du ciel aux regards experts des messieurs de sa Cour. Il ne se voyait là que des hommes puisque les quelques femmes qui assistaient à l'événement - la trentaine de dames de la maison de la dauphine, aux premiers rangs desquelles la comtesse de Noailles, sa dame d'honneur, les duchesses de Villars et de Chaulnes, la marquise de Duras, les comtesses de Mailly et de Saulx-Tavannes, qui n'avaient pas quitté la princesse depuis Strasbourg - étaient demeurées dans leurs voitures, sans oser seulement tendre le cou pour observer les premiers instants de cette rencontre.
Le dauphin suivait, la mine contrite, attentif à observer scrupuleusement, dès qu'il marchait à côté de son grand-père, une distance de deux pas. Il était si peu à son aise qu'un témoin de cette scène, qui en aurait ignoré la circonstance, aurait pu croire qu'il était venu assister au remariage de ce fringant grand-père, tant celui-ci paraissait empressé et radieux.
Dans le carrosse royal, les époux s'assirent côte à côte, à la place d'honneur, et le roi leur fit face. Par prévenance, il leur avait abandonné sa place, s'apprêtant contre tous les usages à tourner le dos à ses chevaux.
Pendant un bon quart d'heure, jusqu'à l'arrivée dans la cour du château de Compiègne, tandis que les musiques des deux cortèges conjuguaient leur fracas, Louis XV se trouva contraint de faire à peu près seul la conversation. Les jeunes époux étaient comme glacés, ils n'osaient pas se regarder et restaient suspendus aux lèvres du monarque qui poursuivait ravi cette manière de monologue, vrai numéro de charme, enchaînant les phrases banales mais aimables ; murmurées comme des confidences mais dites d'un ton enjoué.
C'était pour le roi, homme peu disert et volontiers taciturne, une chose inhabituelle que ce babil déroulé sans presque reprendre son souffle, mais il s'y adonnait de bon cœur parce qu'il était heureux et qu'il se savait, à cet instant, hors d'atteinte de ce qu'il redoutait le plus : la sévérité des courtisans et la malignité des chroniqueurs. Son œil s'était mis à pétiller, émoustillé qu'il était par l'apparition de la jeune dauphine ; il sentit même l'imperceptible frisson qui plissait chaque fois sa narine lorsqu'il humait un parfum nouveau de femme, cette odore di femmina des Italiens à laquelle il était si sensible. Pour un impénitent séducteur comme Louis XV, c'était un effluve délicieux qui, dans le registre des plaisirs accessibles aux hommes capables de sensations supérieures, n'avait d'équivalent que le fumet que les plus chevronnés chasseurs savent filer sans jamais le perdre.
Marie-Antoinette telle qu'il la découvrait n'était pas à proprement parler une beauté : un front trop haut, trop bombé, la lèvre inférieure épaisse et exagérément retroussée des Habsbourg, un nez aquilin et étroit, des dents éclatantes mais mal rangées en dépit des supplices que les dentistes viennois venaient de lui faire endurer, enfin des yeux parfaitement bleus mais légèrement exorbités. Pourtant elle jouissait d'une grâce incomparable, d'une spontanéité naturelle que son maître à danser français, Noverre, avait portées à la perfection. Par application et volonté de plaire, elle avait appris à redresser son dos qu'un corset avait longtemps comprimé, à relever la tête et la tenir toujours droite, à noyer dans la vivacité de son regard l'inconvénient d'être myope, quand son jeune mari, affublé de la même infirmité, semblait à tout moment égaré au milieu d'un épais brouillard.
Louis XV, qui avait la passion de la belle apparence, était satisfait. Ses craintes s'envolaient, en particulier celles qu'il avait nourries quant à la capacité de plaire de la petite archiduchesse, au point de dépêcher à Vienne le pastelliste Ducreux pour faire plusieurs portraits qui ne l'avaient qu'à moitié rassuré. Il savait bien, lui, que le piquant et le charme tels qu'il les voyait pétiller sous ses yeux rattrapent toujours les ratés de la perfection. L'amateur de grâces juvéniles et de tendrons, le libertin décrié du Trébuchet et du Parc-aux-Cerfs vérifiait une fois de plus qu'on ne pouvait juger de l'attirance d'une femme qu'après l'avoir vraiment vue et que le don de charmer procédait d'une alchimie complexe qui n'avait pas de règles fixes.
Mais, depuis quelques instants, son souci s'était porté ailleurs. Lui qui n'avait jusque-là jamais passé plus d'un quart d'heure d'affilée tête à tête avec son petit-fils et ne le connaissait que pour le croiser plusieurs fois par jour dans les cérémonies de la Cour était brusquement assailli de pensées inquiètes. Il se rendait compte, malgré tous les efforts qu'il venait de déployer depuis le début de la matinée pour le mettre en confiance, à quel point celui-ci ne parvenait pas à se départir d'une posture lourde et embarrassée.