La Combe aux Oliviers
La Combe aux Oliviers
320 pages
Couverture cartonnée
Avec une dédicace de l'auteur
Réf : 315953
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Au lieu de 19,50  (prix public)
Résumé
Après la Grande Guerre, Lucrèce Valentin reprend le domaine et ses champs d’oliviers. À elle de poursuivre l’œuvre familiale. Tout juste mère, elle se retrouve veuve et sa fille tombe gravement malade. Mais elle tient bon, affrontant le gel, accueillant des réfugiés, prenant part à la Résistance, jusqu’à conquérir son droit à de nouvelles amours.
Pourquoi on l'a choisi
Une superbe saga provençale comme Françoise Bourdon en a le secret. Impossible de ne pas s’attacher à cette femme courageuse et à sa terre caillouteuse. On soutient sa lutte pour les siens, pour ses chers oliviers, et pour sa terre qu’elle aime profondément.
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :2
Astrid
Le 20 novembre 2011
remarcable
j'ai beaucoup aimé ce livre, très belle histoire, pour ceux qui aiment les récits du terroir.
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Samaya
Le 29 novembre 2011
Excellent !
Encore une grande histoire qui nous attrape jusqu'à la dernière page. Lucrèce est surprenante et attachante. Ce serait dommage de ne pas le lire.
Il n'y a pas de commentaire associé à cet avis.
Extrait

1


Mai 1917

Un vent léger agitait le feuillage argenté des champs d’oliviers, le faisant frissonner, comme animé d’un souffle propre. Les tanches, les oliviers du Nyonsais, moutonnaient sous la brise, solidement plantés dans la terre caillouteuse, en belle harmonie avec les chênes verts et les genévriers.
Chaque fois qu’il contemplait ses arbres, Ulysse songeait à son père, à son grand-père, et aux générations de Valentin qui s’étaient succédé à la Combe aux Oliviers, domaine du pays nyonsais. Tous avaient l’arbre sacré en partage.
Lui-même n’avait pas eu de fils, sa femme étant morte en couches avec leur dernier-né, mais Lucrèce, sa fille cadette, en savait presque autant que lui. Toute petite, elle l’accompagnait dans les oliveraies, l’écoutant donner ses instructions aux valets, observant comment il procédait à chaque taille. Armide, son aînée de deux ans, préférait s’occuper du mas et de la tenue des comptes.
La main en visière devant les yeux, Ulysse Valentin observa le vol circulaire d’un oiseau de proie.
L’hiver avait été rude. De trop nombreux jeunes gens étaient tombés, dans les tranchées boueuses de la Meuse, de la Somme ou de la Marne. Une plaie vive dont lui, le maire, ne se remettait pas. Il avait dû se rendre dans plusieurs familles du bourg. Chaque fois, son pas se faisait plus lourd, son dos se voûtait un peu plus. Aucune cause ne méritait la mort de tous ces jeunes gens. Depuis trois longues années, les femmes et les vieillards s’épuisaient à sauvegarder la terre. Il avait vu la vieille Louise débiter elle-même, dans la cour de sa ferme, son plus bel amandier afin d’en tirer du bois de chauffage. L’amandier brûlait bien.
« Je vais au plus près », lui avait-elle dit, en guise d’excuse, et il avait incliné la tête. Il savait tout des misères et des souffrances de ses administrés. Parfois, on venait lui demander d’écrire une lettre, « parce que vous, monsieur le maire, vous avez la manière… ». Il s’exécutait, admirant la pudeur tranquille de ces femmes qui passaient sous silence le travail de forçat, les nuits sans sommeil, les soucis financiers.
« Mon homme a déjà bien assez de peine, là-haut, au front », disaient-elles.
— Il faudra bien que cela finisse un jour ! murmura Ulysse.
L’entrée en guerre des Américains avait suscité un enthousiasme et un espoir sans bornes. Il était grand temps que la paix revienne. Les oliviers étaient prêts.
Lui n’avait pas hésité à mettre fin à son métier d’enseignant à la mort de son père. Laurette, son épouse, l’avait approuvé. Elle savait, elle aussi, qu’Ulysse ne supporterait pas de voir un étranger diriger le domaine. Seulement… Laurette était morte, beaucoup trop jeune, et il avait éprouvé la tentation de partir pour la Grèce, comme un vagabond, rechercher la source vive de l’inspiration d’Homère. Sa sœur, Vitalie, lui avait rappelé avec humeur qu’il avait deux filles à élever et qu’elle n’avait pas l’intention de lui sacrifier le peu de jeunesse qui lui restait. Finalement, elle était demeurée à la Combe jusqu’à ce qu’un ouvrier agricole lui propose le mariage. C’était si inespéré que Vitalie avait accepté de suite. Ulysse s’était toujours demandé si Anatole avait vraiment du sentiment pour sa sœur ou s’il avait été attiré par sa dot. Le ménage, installé près de Vaison, donnait l’impression d’être harmonieux. Le frère de Vitalie ne cherchait pas plus avant, les deux familles ne se fréquentant guère.
— Ho ! Monsieur le maire !
Ulysse se retourna. Célestin, le facteur, allongeait le pas. Il avait fière allure dans sa veste de toile bleue à collet rouge et ceinture noire et son pantalon en drap gris. Cependant, le regard était triste sous la casquette « à la russe » de drap vert.
Le cœur d’Ulysse se serra. Il avait déjà compris.
Célestin le rejoignit à l’ombre de Noé, le plus vieil olivier du domaine, à l’allure majestueuse, et, sans mot dire, tira un télégramme de sa sacoche.
Le maire marqua une hésitation avant de tendre la main, comme s’il s’était accordé un ultime sursis.
— Qui est-ce, cette fois-ci ? soupira-t-il.
Célestin ôta sa casquette et s’essuya le front à l’aide de son grand mouchoir à carreaux.
— Le télégramme t’est adressé. Va savoir, monsieur le maire…
Les deux hommes, tous deux nés en 1870, avaient été conscrits ensemble et, si Célestin respectait les formes en donnant à son ami d’enfance du « monsieur le maire », il le tutoyait lorsqu’ils se trouvaient seuls.
— Maudite guerre ! lâcha Ulysse, crispant la main sur le pli officiel.
A cet instant, il était soulagé de ne pas avoir de fils.


Le soleil de mai était déjà particulièrement chaud, et Lucrèce pesa un peu plus fort sur les pédales de sa bicyclette pour atteindre le château, situé sur une éminence. C’était un bien grand nom pour désigner un bâtiment central à l’allure austère, chapeauté de tuiles et encadré de deux pavillons aux murs quasiment aveugles. La propriété appartenait à Mme Pierson, qui l’avait transformée dès la mobilisation en hôpital militaire.
Lucrèce Valentin s’y rendait quotidiennement à bicyclette tandis que son aînée, Armide, coupait à travers champs. Toutes deux, en tant que bénévoles, exerçaient la fonction d’aide-soignante. Armide, qui avait quelques dispositions, avait même appris à faire les piqûres alors que Lucrèce préférait lire aux blessés des ouvrages empruntés à la bibliothèque paternelle ou bien écrire leur courrier sous la dictée.
« Je ferais une bien piètre infirmière, la vue du sang me rebute », avait-elle confié à son père, qui en avait souri.
La plupart du temps, tous deux n’avaient pas besoin de parler pour se comprendre.
Lucrèce se sentit mieux à l’ombre de l’allée de platanes menant au château. Elle rangea sa bicyclette dans la remise, rajusta ses cheveux sous le canotier de paille et s’essuya le front. Le gardien, Eusèbe, la salua au passage.


Elle marqua un temps d’arrêt avant de pénétrer dans le grand hall transformé en salle commune. Elle qui aimait vivre en plein air et travailler dans les champs supportait mal les odeurs corporelles mêlées à celle du désinfectant. Elle aurait volontiers apporté des bottillons de thym et de lavande pour en joncher le sol, mais elle imaginait déjà la réaction du docteur Mallaure. Réformé à la suite d’une blessure, le médecin avait pris ses fonctions deux mois auparavant à l’hôpital auxiliaire. Formé à l’école hygiéniste, il avait imposé des règles d’asepsie draconiennes, allant jusqu’à interdire les bouquets de fleurs. Lucrèce et lui avaient eu une explication orageuse à cette occasion. Soucieuse de les ménager l’un et l’autre, Mme Pierson avait emporté le bouquet incriminé – pivoines et lilas – dans son petit salon.
Depuis, Lucrèce et le médecin échangeaient un salut dépourvu de chaleur tout en s’efforçant de s’éviter.
Elle revêtit sa blouse blanche, troqua son canotier contre un voile et se savonna longuement les mains avant de rejoindre Armide, qui effectuait la « tournée » quotidienne en compagnie du docteur Mallaure.
— Vous êtes en retard, mademoiselle Valentin, remarqua le médecin après l’avoir saluée.
Armide arborait son air réprobateur des mauvais jours. Pourquoi, se demanda une nouvelle fois Lucrèce, sa sœur et elle ne parvenaient-elles pas à mieux s’entendre ? De caractères opposés, les deux filles Valentin ne s’accordaient que sur l’amour qu’elles vouaient à leur père.
— Pouvez-vous venir aider à la pharmacie ? suggéra sœur Marie-Antoinette, l’infirmière en chef.
Ravie, Lucrèce lui emboîta le pas. Préparer des médicaments sous les instructions de sœur Cyprien, herboriste, lui plaisait. La petite pièce réservée à cet usage ouvrait sur les champs. De cette manière, Lucrèce se sentait un peu plus libre.
Dans son dos, le docteur Mallaure lui rappela :
— Vous n’oublierez pas de collecter les vases de nuit, tantôt.
Elle fit la grimace.
Les oliviers lui manquaient déjà.


La salle était vaste, chaulée de frais, accueillante avec ses meubles en noyer, sa haute cheminée s’ornant d’une hotte recouverte de plâtre et d’une tablette en bois d’olivier portant bougeoirs et pots à épices. Le pétrin, le meuble le plus ancien de la maison, reposait sur un buffet bas à deux vantaux. Parfois Marie-Rose passait la main sur le bois lisse, satiné par des générations de femmes qui avaient brassé farine, eau et sel avec le levain.
Sa petite maison de Monthermé aurait presque pu tenir dans cette seule pièce, songeait parfois Marie-Rose, avec une bouffée de nostalgie. Elle était arrivée à la Combe aux Oliviers deux ans auparavant, au terme d’un périple éprouvant, portant sa fille, âgée d’à peine six mois, dans un couffin. Elle n’oublierait jamais l’accueil de la famille Valentin, qui s’était proposée pour héberger des réfugiés du nord de la France. Ce jour-là, le mistral couchait comme une houle le feuillage argenté des oliviers. Le paysage n’offrait aucune ressemblance avec ses Ardennes natales, mais Marie-Rose avait pressenti que le mas constituerait pour sa fille et elle un refuge idéal. Elle avait tout naturellement aidé Armide et Lucrèce aux travaux de la maison avant d’en assumer l’intendance.
Elle avait l’habitude… Aînée d’une famille de six enfants, elle avait secondé sa mère dès l’âge de dix ans puis travaillé aux côtés de son époux, Lucien, à l’épicerie familiale. Ils vendaient aussi bien du charbon que des couques en pain d’épice ou le quotidien local, Le Petit Ardennais. Pas de tabac ni de café avant la guerre, les «  araques », de l’autre côté de la frontière, où allaient s’approvisionner contrebandiers et « pacotilleuses », étaient trop proches. Cinq kilomètres à peine par les bois. Rien que d’y songer, Marie-Rose avait l’impression de humer l’odeur de la forêt, chênes et sapins mêlés, et d’entendre la voix de Lucien la rassurer : « Ne t’inquiète pas, ma Rose, je serai revenu à temps pour ouvrir la boutique. »
Il n’était jamais revenu. Une patrouille allemande l’avait abattu alors qu’il tentait de passer en Belgique afin d’en ramener discrètement deux personnes qui préféraient éviter les postes-frontières.
« Ils » étaient venus la chercher au petit matin, l’avaient emmenée à la prison, rue Pasteur, malgré ses protestations. Sa voisine, alertée par ses cris, lui avait promis de s’occuper d’Hermance. Lorsqu’ils l’avaient enfin relâchée, au bout de deux jours et de deux nuits interminables, elle savait que Lucien ne reviendrait pas. Ce jour-là, elle s’était aussi promis de partir loin, très loin. Pour qu’Hermance ne soit pas élevée sous la botte allemande.
Haussant légèrement les épaules, Marie-Rose se pencha au-dessus de la cuisinière, une merveille acquise par Mme Valentin peu de temps avant sa mort.
Elle se demandait parfois qui, d’Armide ou de Lucrèce, ressemblait le plus à sa mère. M. Valentin avait fait disparaître toutes les photographies de son épouse et les filles ne l’évoquaient qu’à mots couverts. Comme si elles avaient eu peur, à trop parler d’elle, de rouvrir leur blessure.
« Nous sommes en sécurité ici », pensa Marie- Rose.
Loin des souvenirs qui lui faisaient si mal.