Côté crimes
Côté crimes
Les affaires criminelles qui ont passionné la France
688 pages
Couverture souple
Avec une dédicace de l'auteur
Réf : 315942
Avec ce livre, cumulez 10 Points Club
Résumé
Les diaboliques d’Urcel, Le Japonais cannibale, Meurtre au Vatican, Robert Boulin : un homme à abattre ?, Les 50 milliards de Bernard Madoff, Qui a tué Géraldine Giraud ?, Le gourou d’Algrance... Avec le talent et le professionnalisme qu’on lui connaît, l’auteur raconte, décrypte et jette une lumière nouvelle sur des faits divers exceptionnels, crimes, énigmes et scandales d’hier et d’aujourd’hui.
Pourquoi on l'a choisi
Réuni en un seul volume, le meilleur des chroniques de Jacques Pradel. Les destins tragiques et fascinants de ceux qui ont, un jour, basculé “côté crimes”.
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :1
SANSAN
Le 08 janvier 2012
Côté crimes
Je vous conseille ce livre si vous êtes comme moi, une fan des affaires criminelles en tout genre. C'est très bien détaillé et très bien raconté, et les avis des experts ne sont pas barbants. Le seul petit défaut qu'on pourrait lui trouver, c'est que certaines histoires sont trop longues.
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Extrait

LE MAIGRET DU NORD


L'histoire qui suit a tenu en haleine l'opinion française pendant de longs mois. La France et l'Angleterre ont frôlé la crise diplomatique. Une violente campagne de presse s'est déchaînée, de l'autre côté de la Manche, contre « l'incompétence » de nos policiers, car la victime était une jeune institutrice britannique, qui visitait la France en vélo, au cours de l'été 1955. Elle s'appelait Janet Marshall.

L'inspecteur divisionnaire Henri Van Assche était un flic à l'ancienne. Dans les années cinquante, il travaillait à la 2e brigade régionale de police mobile, futur service régional de police judiciaire de Lille. C'était un solitaire. Un « taiseux », un bourru. Lorsqu'il partait en chasse pour une enquête, il aimait bien s'imprégner de l'atmosphère des lieux, s'installer dans le décor, pousser la porte d'un café au hasard, discuter avec les uns et les autres, l'air de rien... Il lui arrivait même de prendre une chambre d'hôtel simplement pour ne pas avoir à rentrer chez lui le soir, pour ne pas perdre le fil, pour réagir immédiatement, à toute heure du jour ou de la nuit, s'il lui venait l'idée d'interroger de nouveau un témoin ou de suivre une nouvelle piste. Sa méthode n'avait rien de bien scientifique, mais c'était la sienne, et il avait ainsi résolu des affaires sur lesquelles d'autres policiers s'étaient cassé les dents. Ses succès lui avaient valu le surnom de « Maigret du Nord » !
Lorsque l'affaire Janet Marshall a éclaté, fin août 1955, il était en vacances. Appelé de toute urgence par son patron quelques semaines plus tard, pour se joindre à l'enquête qui tenait en échec une bonne centaine de gendarmes dans la région d'Amiens, Henri Van Assche n'avait fait ni une ni deux, il avait raccompagné son épouse à Lille, et il s'était rendu sur place à bord de son camping-car. Au cours des cinq mois suivants, il avait visité tous les cafés, les hôtels, les restaurants de la nationale 35, entre Amiens et Boulogne, pour savoir si on avait vu le meurtrier présumé et recueillir un éventuel témoignage. Chaque soir, il dormait à bord de son camping-car. Chaque matin, il se remettait sur la piste du suspect. Et puis un jour, à force de tourner et de retourner dans tous les sens les maigres éléments qu'il avait réunis, il fut certain d'avoir enfin trouvé le nom de l'assassin. Encore fallait-il prouver qu'il était bien l'auteur du meurtre. Il n'obtint ses aveux qu'au cours du procès, bien plus tard. Et ce fut un sacré coup de théâtre !

Tout commence le dimanche 28 août 1955, par une découverte macabre. Ce jour-là, trois jeunes gens de Belloy-sur-Somme aperçoivent en se promenant le corps sans vie d'une jeune femme dans un fourré, près de la commune de La Chaussée-Tirancourt, au lieu-dit « chemin des Bruas ». La victime, à moitié dénudée, semble âgée d'une trentaine d'années. Elle est allongée sur le dos, la tête légèrement penchée. Elle porte une plaie profonde à la gorge. À quelques mètres de là, les trois jeunes gens découvrent un vélo de marque anglaise Raleigh, avec une roue de secours qui porte une petite étiquette sur laquelle on peut lire l'identité de sa propriétaire : Janet Marshall. Les enquêteurs sauront très vite qu'elle est née le 7 septembre 1925 et qu'elle exerçait la profession d'institutrice dans la ville britannique de Nottingham. Janet Marshall avait décidé cet été-là de profiter de ses longues vacances pour visiter la France en vélo, du sud au nord. Elle avait passé sa dernière nuit dans une auberge de jeunesse d'Amiens et elle se dirigeait vers Le Touquet, étape finale de son itinéraire où elle devait emprunter un avion pour rentrer en Angleterre. La Chaussée-Tirancourt était donc bien sur son trajet...
Selon les principes de la religion anglicane, Janet Marshall est inhumée le 30 août dans le caveau provisoire du vieux cimetière de La Chaussée-Tirancourt.
Le 31 août, une battue monstre est organisée, les gardes mobiles ratissent les environs et explorent les marais tout proches, accompagnés de chiens policiers. Pas de résultat. Dans les jours qui suivent, tous les hommes de la commune âgés de plus de 16 ans sont convoqués à la mairie par le garde champêtre afin de donner aux enquêteurs leur emploi du temps. Deux cents personnes sont interrogées. Le commissaire Castellan, commandant de la PJ de Lille, arrive sur place avec ses hommes. Ils recueillent quelques témoignages : celui d'un médecin qui a vu Miss Marshall en compagnie de trois cyclistes, non loin des lieux du drame ; celui d'un employé de la SNCF de Picquigny, qui affirme avoir vu la jeune femme seule près du passage à niveau de son village... Rien qui fasse avancer l'enquête de façon significative.
Le 4 septembre, on arrête un premier suspect : un marginal, Robert Payet, que les gens du coin appellent « le colosse du marais ». Mais il est rapidement mis hors de cause. L'enquête piétine. Le 6 septembre, le vice-consul de Grande-Bretagne se rend sur place. Le 9, on exhume le corps de l'institutrice aux fins d'une nouvelle autopsie qui n'apportera rien de plus à l'enquête. Janet Marshall sera de nouveau inhumée le 17 septembre, cette fois près de trois soldats britanniques, morts pendant le dernier conflit mondial. Les autorités françaises et anglaises s'inclinent sur sa tombe. Les policiers continuent à chercher le moindre indice, ils lancent des appels à témoin qui leur apportent un flot d'informations parfois fantaisistes, qu'ils s'attachent pourtant à vérifier.
Pendant ce temps, la presse britannique se déchaîne contre l'incompétence des policiers français. Des deux côtés de la Manche, certains journaux rapprochent la mort de Janet Marshall d'un autre fait divers qui a bouleversé l'opinion trois ans plus tôt : l'assassinat de toute une famille anglaise, les Drummond, sur les terres de Gaston Dominici dans les Alpes-de-Haute-Provence. Les Drummond étaient originaires de Nottingham. Janet Marshall était institutrice dans une école de la même ville... Comme pour les Drummond, on a retrouvé son corps à moins de deux cents mètres d'une route nationale... On apprendra début octobre que Scotland Yard a interrogé de son côté huit témoins anglais, mais on n'en saura pas davantage. La pression se fait de plus en plus forte autour des enquêteurs qui font savoir, le 14 octobre, qu'ils recherchent un cycliste suspect, étranger à la région, qui a été vu dans le secteur de Belloy avant, pendant et après le crime.

Le 4 décembre 1955, un militaire en permission qui se promène dans le parc du château d'Yzeux, proche des lieux du crime, trouve un sac tyrolien et des sacoches de vélo qui appartenaient à Janet Marshall. Les enquêteurs y retrouvent la majeure partie des affaires et des vêtements de la jeune femme. Par contre, aucune trace de son appareil photo dont tous les témoins, ainsi que la famille de Janet, disaient qu'elle en était inséparable. Cette découverte s'avérera capitale pour la suite de l'enquête. En effet, dès les premiers jours de leurs investigations, les policiers s'étaient intéressés à un vélomoteur volé dans la région parisienne qu'on avait retrouvé abandonné près du cimetière de Belloy.
L'inspecteur Van Assche, persuadé que le voleur de cette mobylette et l'assassin de Janet Marshall ne font qu'un, avait suivi cette piste et contacté ses collègues du commissariat de Gagny en Seine-et-Oise, mais l'auteur du vol n'avait pas été identifié.
Entre-temps, un portrait-robot avait été établi par un policier sur la foi de certains témoins. Plusieurs personnes dont le signalement correspondait au portrait-robot avaient été innocentées, mais les enquêteurs continuaient à le comparer à toutes les personnes arrêtées, au cas où...

Le 7 janvier 1956, coup de théâtre ! Un certain Robert Avril, un trimardeur déjà connu de la justice pour des faits de viols et de violences sexuelles, roule sur un cyclomoteur, lorsqu'il est accroché par une 4CV Renault. Aussitôt après le choc, le cyclomotoriste, qui était coiffé d'un béret basque et avait une main mutilée, s'enfuit, abandonnant sa machine. Cette dernière portait une plaque d'identité à son nom. Le cyclomoteur avait été dérobé à Amiens ! Les policiers retrouvent ce nouveau suspect chez sa sœur, à Sucy-en-Brie. Connu des services de police, l'homme avait été condamné dans le passé à dix ans de travaux forcés pour viol. Il venait de purger une peine de prison pour un vol de vélo à Dieppe. Et il avait été libéré le 12 juillet 1955, un mois et demi avant l'assassinat de Janet Marshall. Les inspecteurs lui trouvent une certaine ressemblance avec le portrait-robot...

Ainsi, le « Maigret du Nord » ne s'était pas trompé ! Robert Avril était bien arrivé jusqu'à Belloy avec un cyclomoteur volé dans la région parisienne. Il l'avait abandonné prés du cimetière. Après l'assassinat de Janet Marshall, il avait volé un autre cyclomoteur à Amiens et s'en était retourné chez sa sœur, dans la région parisienne. Pour éviter d'être accusé de vol, en cas de contrôle de police, il avait apposé sur la machine volée une plaque à son nom. Sans ce grain de sable, il n'aurait pas été identifié. Pourquoi connaissait-il le village de Belloy ? Les enquêteurs le découvriront grâce au gardien-chef de la prison de Meaux qui avait eu Avril comme pensionnaire entre juin 1953 et février 1954 : il s'est rappelé que l'ancien prisonnier écrivait à sa fiancée, prés de Belloy, le lieu du crime.
Le 10 janvier, Robert Avril, chez qui l'on a retrouvé de surcroît l'appareil photo de la jeune Anglaise, admet dans un premier temps le vol des bagages de l'institutrice. Au quatrième jour d'interrogatoire, il craque et avoue le meurtre. Il explique aux policiers qu'il a suivi la jeune femme dans le sentier, qu'il a voulu la séduire, mais qu'elle a résisté. « Alors je l'ai étranglée », dit-il et il ajoute : « Oui, mon acte est ignoble ! »
Quelques jours plus tard, Robert Avril se rétracte devant le juge. Tout au long de l'instruction, il niera farouchement être l'assassin, n'avouant que le vol du sac et des sacoches appartenant à la victime.

Lorsque son procès s'ouvre, en avril 1958, Robert Avril nie toujours être l'auteur du crime. Malgré les témoignages, les preuves de sa présence sur place au moment du meurtre, le vol de l'appareil photo, la description des témoins qui ont permis d'établir un portrait-robot plutôt ressemblant et sa fuite après l'accident de janvier 1956, il s'entête. La cour appelle alors à la barre des témoins, l'inspecteur divisionnaire Henri Van Assche, le « Maigret du Nord », le policier qui a procédé à son arrestation. Van Assche, en flic consciencieux, rappelle les grandes étapes de son enquête, son intime conviction d'avoir identifié l'assassin. Et puis, il parle de la personnalité de l'accusé, des longs interrogatoires qui l'ont amené à plaindre cet homme livré à ses pulsions de viol sans jamais recevoir de soins à l'issue de ses multiples incarcérations. « À la fin de ma déposition, raconte Henri Van Assche, Robert Avril se lève dans son box, il explose en sanglots et demande au président s'il peut venir me serrer la main. Dans le prétoire, tout le monde est gagné par l'émotion. Certains jurés essuient une larme. Le juge accepte qu'il sorte de son box. Robert Avril s'approche. Il me dit que s'il avait eu la chance de rencontrer quelqu'un comme moi quand il avait fait ses premières bêtises à l'âge de 25 ans, il ne serait certainement pas aujourd'hui à cette place. En me disant cela, il tenait mes mains entre les siennes et les inondaient de ses larmes... » Après cette scène hors du commun, le président de la cour d'assises demande à Robert Avril de retourner dans le box des accusés. La salle est silencieuse, émue. Le magistrat s'adresse de nouveau à lui : « Avez-vous quelque chose à ajouter ? » La réponse de l'accusé fuse : « Monsieur le juge, c'est bien moi qui ai tué la jeune Miss Marshall ! »

Le tribunal se retire avec les jurés pour délibérer. Quarante minutes plus tard, c'est le verdict : l'accusé est condamné aux travaux forcés à perpétuité.
Le « Maigret du Nord » quitte la salle du tribunal. Robert Avril lui doit certainement d'avoir sauvé sa tête !