La dérobade / Reconstruction
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La dérobade / Reconstruction
Jeanne Cordelier
Préface de Benoîte Groult
876 pages
Couverture cartonnée
Réf : 315601
Avec ce livre, cumulez 10 Points Club
Résumé
Témoignage choc sur la prostitution, La dérobade fut, en 1976, un succès littéraire sans précédent. Il est toujours d’actualité, hélas. Voici l’histoire de Jeanne, son enfance piétinée, mère alcoolique et père violeur, sa vie avec un séducteur irrésistible et maquereau sans pitié. Mais des années plus tard, Jeanne livre Reconstruction... et c’est la lumière qui l’emporte.
Pourquoi on l'a choisi
Les deux versants d’une vie rassemblés en un seul volume. La vérité crue d’une femme qui reste debout face à l'insupportable. Et qui des années plus tard va reconquérir sa dignité, retrouver l’ivresse d’exister.
Avis Top Lecteur
« Un portrait de femme sans concession qui nous stupéfie par sa vitalité, sa générosité, sa foi en l'amour ! […] Pas de"dérobade", tout est "cash" dans cette leçon de vie où l'émotion est présente à chaque page. Une autobiographie que toute femme se doit de lire absolument ! »

Monique Le Moign
Jeanne Cordelier, née à Paris en 1944, a débuté en littérature avec son roman La Dérobade, paru en 1976. En 1980, après le succès tant littéraire que commercial de ce premier livre, l'auteure quitte le milieu parisien de l'édition et son pays pour s'installer en Suède où elle a vécu 17 ans. 17 ans ponctués de voyages à travers le monde (Ethiopie, Viêt-Nam, Albanie, etc) où elle a accompagné son mari, conseiller de la Coopération Internationale du Développement. De leur union est né un fils, lequel a eu 20 ans en l'an 2000.
Diplômée d'un certificat d'étude primaire, Jeanne Cordelier est une authentique autodidacte ! Pendant ces années en Suède, Jeanne Cordelier a activement collaboré aux éditions Interculture. Cette maison a publié la littérature française et d'autres pays traduites en suédois.
Après son retour en France en 2004 Jeanne Cordelier s'est installée dans une maison de campagne dans le sud-ouest. Là elle a entrepris la tâche de rendre toute son œuvre disponible et a commencé la rédaction d'une autobiographie, qui dans le temps, se situe après la parution de La Dérobade. Les premiers éléments autobiographiques se trouvent dans des livres comme La Passagère, Premier Bal, À l'arraché et La mort de Blanche-Neige. L'autobiographie a été publiée le 4 mars 2010 chez Phébus sous le titre Reconstruction.
Extrait

Première partie


J'aurais pu répondre au flic qui me demandait pourquoi, que c'était simplement parce que j'en avais marre qu'on soit six à se laver les dents avec la même brosse, frottée sur un savon de Marseille croupissant sur l'évier, ou encore que la chasse aux punaises ne me passionnait plus.

« Tu m'prends pour un con ou quoi ? » aurait-il hurlé, le visage congestionné tandis que son poing s'écrasait sur le bureau, déplaçant des kilos de poussière. Je n'ai rien fait de tout ça. J'ai dit le plus tranquillement possible :
« Un homme m'avait donné rendez-vous là ; je l'attendais. »
Il a enchaîné, narquois, laissant filtrer entre ses paupières de batracien un regard inquisiteur.
« Les dix-huit autres aussi avaient rancard, j'suppose ? »
J'ai baissé la tête, fouillé dans mon sac, allumé une gitane filtre. Il a continué de taper son rapport en me posant des questions auxquelles je répondais le plus évasivement possible. En fait, ce qui me dérangeait le plus à ce moment-là, c'est qu'il ne fasse pas la différence entre les autres et moi : ça m'aurait laissé un espoir.
« Vous savez, monsieur, moi, c'est la première fois, la première. »
Il s'en foutait, vous ne pouvez pas imaginer à quel point ! M'entendait-il ? J'ai eu la brutale sensation d'un coup de poing à l'estomac lorsqu'il a dit : « Si c'est ça, on va te passer à la photo. » Ça a pris une tournure définitive dans ma tête, je me suis retenue pour ne pas le supplier, ne pas me mettre à genoux. « Je vous en prie, soyez bon, je ne recommencerai plus, promis, juré. »
Ç'aurait été beau, tiens ! Ma cote d'amour auprès des copines, quelle chute ! Toute une réputation à refaire pour un instant de faiblesse ; heureusement, je me suis reprise en annonçant du bout des lèvres : « Vous faites erreur, je vous assure, vous voyez bien que je ne suis pas habillée comme les autres ! »

La rafle avait eu lieu en début de soirée ; ayant été occupée tout de suite, je n'avais pas eu le temps de me changer et portais encore ma robe de ville alors que les copines étaient déjà en robe de scène.
Mon poulet ne daigna pas s'attarder à ces détails vestimentaires. Clic-Clac ! Petit point final au bas d'une page bien remplie, trop à mon goût : j'attendais le : « Bon, ça va ! Tu peux sortir, on va passer à une autre ! »
La formule magique se fit attendre ; il se relisait, mon poulagat ! J'en profitai pour balancer un coup d'œil aux copines qui occupaient les trois autres bureaux ; Kim répondait, machinale, en soufflant la fumée de sa Marlboro superlongue dans la gueule du flic qui l'interrogeait.
Pour Pascale, c'était simplement la panique, sa première rafle, la mienne aussi, avec la différence que j'étais passée au travers durant un an ! Pascale avait débuté la veille. Le choc émotionnel, ça existe, vous savez. Dès qu'on eut pénétré dans le couloir du quai des Orfèvres, la voilà qui s'est mise à pisser tout debout en marchant : un vrai déluge, elle pleurait, pissait, les autres riaient, j'ai ri moi aussi, pour ne pas faire comme elle.
Plus tard, on nous a fait asseoir sur des bancs dans un couloir jaune sale en attendant d'être interrogées. Pascale a redoublé ses pleurs, elle disait qu'elle n'aurait jamais dû, en tendant un visage brouillé de larmes vers Brigitte. C'est à ce moment-là que les autres se sont prises de trac.
« Regardez, mais regardez-moi cette connasse, jamais elle ne tiendra le coup, elle va nous faire tomber la taule, c'est clair comme du jus de boudin ! »
Elles ont parlé toutes en même temps, sans tenir compte de la présence des deux mannequins qui prenaient racine dans le coin de la porte. L'inquiétude a remplacé la méfiance.
« Où t'en es, dis ? Tu veux qu'on s'retrouve à la rue à cause de ta connerie, c'est ça ? Remets-toi, nom de Dieu ! Les lardus vont t'voir belle comme un soleil, c'est pas l'heure de jouer les cavettes, n'oublie surtout pas : t'étais là par hasard, t'avais rancard avec un mec rencontré à une terrasse. Il s'appelle Georges, Jacques, au choix ; à part ça, tu connais personne, personne. Entendu ! Y a pas de chambre à payer, t'as jamais vu aucune d'entre nous ! La taulière n'existe pas, les chasseurs, tu sais pas c'que c'est ! D'accord ? »
Elle opinait de la tête, la nouvelle, en ramassant la morve qui coulait sur ses mains crispées. La Zone a tiré un mouchoir de son sac.
« Ça suffit, essuie ton pif ! » Elle a allumé deux gitanes filtres, une qu'elle m'a tendue :
« Fais une prière pour pas qu'elle s'allonge ! »
Notre père qui êtes aux cieux, restez-y, et nous resterons sur la terre qui est quelquefois si jolie... J'ai tout mélangé une fois de plus ! Le catéchisme et Prévert, le collège et le bordel. J'ai demandé à France si elle avait peur. Je n'arrivais pas à l'appeler la Zone. Elle m'a répondu qu'elle n'aimait pas les oiseaux, et qu'il y en avait à Saint-Lazare.
L'appel a commencé par ordre alphabétique, nos visages se sont tendus vers la voix ensommeillée de la pèlerine de service.
« France, comment tu t'appelles ?
— Derain Martine.
— C'est drôle qu'on ait jamais pensé à se le dire ! Moi... Marie Mage.
— Même qu'on y aurait pensé, ça nous aurait avancé à quoi, hein ? »
J'étais sur le point d'ajouter quelque chose, mais la voix ne nous l'a pas permis. La Zone s'éloignait déjà, ses talons claquaient résolument sur le carrelage. Prisonnière de la robe noire dont je lui avais fait cadeau un an plus tôt, elle s'évanouit derrière une porte. Pascale, la tête entre les genoux, pleurait toujours.
À présent, je l'observe du coin de l'œil, inquiète moi aussi de ce qu'elle peut dire. Au bureau du fond, Valérie éclate d'un beau rire, à demi couchée sur la machine à écrire, jurant qu'elle n'a pas d'impresario.
« Allons, voyons, depuis que vous me connaissez, vous ne devriez plus me poser ce genre de questions, je me défends à mon compte, pour mon pied, je ne compte plus les fois où vous m'avez emballée. C'est toujours la même ritournelle : le nom de ton jules ? J'en ai pas, définitivement pas, vous devriez changer de rengaine. »
Elle passe une main dans ses cheveux oxygénés.
« Pas marida, seule, les francs que j'fais, c'est pour moi, pour mon fade. »
L'inspecteur agacé la fait dégager sans aucune courtoisie. Elle lui balance son sac sous le nez. « À mon compte, que ça vous plaise ou non ! » Nous quittons le bureau en même temps, tandis que Pascale ramasse en tremblant le contenu de son sac éparpillé sur la table.
Dans la cage qui nous est octroyée, il y a des bancs, rien que des bancs. Nous sommes dix-neuf à attendre l'aube. Pascale a cessé de pleurer, nous la réconfortons en chœur : elle a surmonté l'obstacle. La voilà digne de notre haute considération. « Nous sommes toutes passées par là, on sait bien que c'est pas drôle, regarde la petite Sophie, pour elle aussi c'est la première fois. »
Je bombe le torse, il en a fallu du temps avant que je sois acceptée ! Et le suis-je vraiment ? La Zone me balance un coup de coude.
« Y a qu'la première fois qui compte ! »
Plus doucement...
« Tu sais que j'suis dans la merde, je vais rester accrochée. Tu m'porteras des pipes ?
— Quoi, accrochée ?
— J'suis mineure. On va me garder à Saint-Lago.
— T'garder, comment ça t'garder ?
— M'garder !
— C'est impossible, écoute : j'vais t'filer mes papiers pour que tu t'décroches. Je dirai que je les ai perdus, ça passera !
— T'es brave, mais dingue !
— Non, Franzie, je ne veux pas que tu restes, on va s'arranger. Moi, ça m'est égal, je ne crains pas. »
J'allume deux gitanes, lui en tends une. Cynthia, puis d'autres sortent leurs tricots, les aiguilles s'entrechoquent doucement dans la nuit. J'ai une drôle de boule dans la gorge. Josiane, Kim, Muriel et Sylviane brassent les cartes à tour de rôle. Une partie s'engage. Pascale semble dormir, sa tête roule sur les genoux de Brigitte, nous ne savons rien d'elle, sinon que c'est une doublarde. Nos regards se tendent compatissants en direction du duo Pascale-Brigitte. La grosse fume, satisfaite, ses lourds cheveux noirs rejetés en arrière. Son embonpoint, ses onze années de tapin lui donnent une assurance insolite. Sa petite sœur a fait face ; elle semble ne plus rien redouter. C'est son homme qui sera fier !
Dans le coin des cartes, ça s'engueule. Josiane se lève en faisant voler son jeu vers le plafond. Kim et Muriel l'imitent.
« Si nous faisions deux brins de causette avec Dunave, il doit s'ennuyer c't'homme-là ? »
Les bras largement ouverts, les pieds absorbés par la demi-obscurité, le corps plaqué contre la grille, immobile, on le croirait foudroyé d'une décharge céleste. Josiane parle la première :
« Hé ! le moustachu ! »
Le planton balade ses gros yeux rouges sur les seins blancs.
« Qu'est-ce qu'elle fout ta bonne femme pendant q'tu fais l'con ici ?
— Elle dort. Tu ferais bien d'en faire autant ! »
Mu-Mu enchaîne :
« T'as l'impression d'en avoir dans les baloches à faire ce boulot ?
— Tâte, ma fille, tâte, répond Dunave, en s'avançant contre la grille, le képi à l'arrière.
— Il en a, les filles, des grosses même, on dirait le cheval à Penou !
— Du calme, du calme ! j'suis en service, moi, quoi alors ? Allez vous asseoir là ! M'obligez pas à faire un rapport ! J'comprends que ça vous démange quand on vous enferme comme ça, mais tout de même !... Toi la petite poissarde ! Oui, toi la blondinette, recule-toi, t'as failli m'arracher mes boutons ! Non, mais sans blague ! J'vous en donnerai du bromure en guise de bière moi, tiens ! Ça a le cul chaud, ces donzelles-là, sapristi !
— Heureusement qu'y a une grille, hein, Dunave. Sinon t'aurais l'trac pour ton bijou de famille ! Ça s'use pas et ça crache pas de flammes !
— Oh ! c'qu'elle est vulgaire, cette Muriel, alors !
— Laisse tomber, Mu-Mu ! Pas de cogne pour cette nuit, on a not'part d'emmerdes », ordonne France.