Purge
Prix Femina étranger 2010
Purge
432 pages
Couverture cartonnée
Réf : 315194
Avec ce livre, cumulez 10 Points Club
Au lieu de 21,50  (prix public)
Résumé
Dans la campagne estonienne où l’on a du mal à oublier les horreurs de l’ère communiste, la vieille Aliide craint les voleurs et autres fauteurs de troubles. Elle se méfie donc de l’inconnue qui se tient prostrée dans son jardin. Et si la présence de Zara n’était pas le fruit du hasard ? La vieille dame en saura plus en recueillant la jeune femme qui est dans un piteux état. Elles se racontent l’une l’autre leur douloureux parcours, jonché de secrets si lourds à porter et de trahisons à peine avouables...
Pourquoi on l'a choisi
Ce roman de Sofi Oksanen, trente-deux ans, est une révélation qui a été consacrée par le prestigieux prix Fémina étranger. À découvrir sans plus attendre.
Avis Top Lecteur
« Ce n’est pas par hasard que Purge a été encensé par la presse et distingué par le Prix Femina. C’est LE livre à lire. S’il fallait n'en avoir lu qu’un en 2011, assurément, ce serait celui-là. C’est un roman fort, brutal, violent comme le thème qu’il aborde. On n’en ressort pas indemne… et c’est tant mieux !< »

Brigitte Nolet-Puraye
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :4
roseta
Le 24 mai 2011
Opressant
C'est un livre fort, opressant, qui nous prend aux tripes. On a du mal à le laisser, on a du mal à le reprendre tant les personnages sont complexes. La trahison, l'amour, tout ça dans un pays occupé. Ce n'est pas sans nous rappeler l'occupation pendant la guerre 39/40 et les dénonciations. On n'en sort pas indemne. A lire absolument.
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Le 22 juin 2011
Un grand roman
Purge est un livre fort et rare, de ceux qu'on n'oublie pas car nous sommes ici dans la tragédie, simple et impitoyable; il suffit d'un regard entre deux jeunes gens par un beau dimanche ensoleillé pour que la machine se mette en marche. Amour, haine, trahison, innocence bafouée,folie; tout y est ! Et les personnages ne pourront pas échapper à leur destin. Il faut dire que l'Histoire s'en mêle pour fabriquer des monstres et les bouleversements que l'Estonie a connus au cours du XX°siècle se prêtent à tous les crimes. De plus on ne s'ennuie pas une seconde. Certes l'écriture est exigeante, âpre, sensuelle, mais la construction en flash back successifs crée un suspense haletant comme dans un véritable thriller et ce n'est qu'à la fin que toutes les pièces du puzzle se mettent en place.
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LDV
Le 07 septembre 2011
Oppression, violence et tyrannie...
Cet ouvrage est édifiant et nous plonge dans l'histoire politique et très souvent ignorée, de la lente mais durable occupation successive russe et allemande de l'Estonie pendant une très longue période du 20e siècle. L'auteure dénonce avec une froideur implacable la violence et la tyrannie des russes, les familles estoniennes décimées, déportées et torturées. Et en toile de fond, l'histoire de deux femmes au destin lié sans qu'elles le sachent avec leurs blessures personnelles, leur folie portée parfois à l'extrême... La lecture de ce roman ne laisse pas indemne : il est souvent très choquant dans l'évocation de la maltraitance faite aux femmes, mais son ouverture sur l'univers tant méconnu de l'histoire si particulière de l'Estonie rend ce livre formidable et inoubliable.
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latornadeblonde
Le 09 novembre 2011
Une histoire forte
J'avoue n'avoir pas accroché immédiatement mais j'ai tenu bon et rapidement ce livre s'est avéré d'une force incroyable. Sur fond d'occupation russe, on rencontre au fil des pages des secrets, des amours malheureuses, des jalousies mais surtout des trahisons. Aliide, bien que personnage peu bavard s'avère une personne quelque peu attachante... même si on découvre que ce n'est pas si simple !!!
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Extrait
mai 1949

Pour une Estonie libre !


Il faut que j'essaye d'écrire quelques mots, pour ne pas perdre la raison, pour garder l'esprit d'aplomb. Je cache mon cahier ici, sous le sol du cagibi. Afin que personne ne le trouve, quand bien même on me trouverait, moi. Ce n'est pas une vie. L'être humain a besoin de ses semblables et de quelqu'un à qui parler. Je m'efforce de faire beaucoup de pompes, d'entretenir mes muscles, mais je ne suis plus un homme, je suis un mort. Un homme fait les travaux de sa ferme, mais dans ma ferme c'est une femme, et c'est la honte de l'homme.
Liide essaye tout le temps de s'approcher. Pourquoi ne me laisse-t-elle pas tranquille ? Elle pue l'oignon.
Qu'est-ce qui les retarde, les Anglais ? Où est l'Amérique ? Tout ne tient qu'à un fil, rien n'est sûr.
Où sont ma fille Linda et Ingel ? l'ennui est plus grand qu'on ne peut le supporter.

Hans fils d'Eerik Pekk, paysan estonien



1992, ESTONIE OCCIDENTALE
C'est toujours la mouche qui gagne

Aliide Truu fixait une mouche du regard et la mouche la fixait aussi. Elle avait des yeux globuleux et Aliide en avait la nausée. Une mouche à viande. Exceptionnellement grosse, bruyante, et qui ne demandait qu'à pondre. Elle guettait pour aller dans la cuisine et se frottait les ailes et les pattes, sur le rideau de la chambre, comme si elle s'apprêtait à passer à table. Elle était en quête de viande, de viande et rien d'autre. Les confitures et autres conserves ne craignaient rien, mais la viande... La porte de la cuisine était fermée. La mouche attendait. Elle attendait qu'Aliide se lasse de la traquer dans la chambre et qu'elle sorte, qu'elle ouvre la porte de la cuisine. La tapette fouetta le rideau de la chambre. Le rideau ondula, chiffonnant les fleurs de dentelle et dévoilant furtivement les œillets d'hiver derrière la fenêtre, mais la mouche se déroba et alla déambuler sur la vitre à une bonne distance au-dessus de la tête d'Aliide. Du calme ! Elle en avait besoin, maintenant, pour garder la main ferme.
La mouche avait réveillé Aliide ce matin-là en se promenant tranquillement sur ses rides comme sur une route nationale, l'asticotant avec impertinence. Aliide avait arraché sa couverture et s'était empressée de fermer la porte de la cuisine avant que la mouche ne parvienne à s'y glisser. Qu'est-ce qu'elle était bête. Bête et méchante.
La main d'Aliide agrippa le manche de bois de la tapette lustré par l'usure, et elle frappa de nouveau. Le cuir craquelé de la tapette heurta la vitre, la vitre vibra, les anneaux cliquetèrent et la corde de coton servant de tringle fléchit derrière le cache-tringle, mais la mouche narquoise prit encore la tangente. Bien qu'Aliide tentât depuis une bonne heure de lui régler son compte, la mouche était sortie victorieuse de chaque round, et elle voletait maintenant au ras du plafond en bourdonnant grassement. Une mouche à viande dégueulasse, élevée dans une fosse à ordures. Elle finirait quand même par l'avoir. Elle allait se reposer un peu, la liquider, et puis se consacrer à écouter la radio et faire des conserves. Les framboises l'attendaient, et les tomates, les tomates mûres et juteuses. Cette année, la récolte avait été particulièrement bonne.
Aliide rajusta les rideaux. La cour pluvieuse dégoulinait de gris, les branches mouillées des bouleaux frémissaient, les feuilles ratatinées par la pluie, les herbes oscillaient et de leurs pointes suintaient des gouttelettes. Et dessous, il y avait quelque chose. Un ballot. Aliide s'abrita derrière le rideau. Elle jeta un œil à l'extérieur, tira le rideau de dentelle devant elle pour qu'on ne la voie pas de la cour, et retint son souffle. Ses yeux passèrent outre les pâtés de mouches sur la vitre et se concentrèrent sur le gazon au pied du bouleau fendu par la foudre.
Le ballot ne bougeait pas et il n'avait rien de spécial à part sa taille. L'été dernier, sur ce même bouleau, la voisine Aino avait été témoin d'un phénomène lumineux tandis qu'elle se rendait chez Aliide, du coup elle n'avait pas osé aller jusqu'au bout, elle avait rebroussé chemin et téléphoné à Aliide pour lui demander si tout allait bien chez elle, s'il n'y avait pas un ovni dans sa cour. Aliide n'avait rien remarqué d'anormal, mais Aino était certaine qu'il y avait des ovnis devant la maison d'Aliide, exactement comme chez Meelis. Depuis, Meelis ne parlait plus que d'ovnis. Le ballot avait quand même l'air d'être de ce monde, assombri par la pluie, il se fondait dans le terrain, il était de taille humaine. Peut-être un des poivrots du village s'était-il endormi dans sa cour. Mais Aliide n'aurait-elle pas entendu, si on avait fait du vacarme sous sa fenêtre ? Elle avait l'ouïe fine, Aliide. Elle sentait l'odeur de la vinasse à travers les murs. Récemment, une bande de poivrots du voisinage était passée devant chez elle avec un tracteur et de l'essence volée, et ce bruit n'avait pas pu passer inaperçu. À plusieurs reprises, ils avaient traversé le fossé et quasiment arraché la clôture d'Aliide. Ici, il n'y avait plus que des ovnis, des vieux et une horde de voyous mal dégrossis. Plus d'une fois, la voisine Aino avait débarqué chez elle au milieu de la nuit, quand les garçons devenaient violents. Aino savait qu'Aliide n'avait pas peur des garçons et qu'elle leur tiendrait tête en cas de besoin.
Aliide posa sur la table la tapette à mouches fabriquée par son père et avança vers la porte de la cuisine, la main sur la poignée, mais elle se rappela la mouche. Celle-ci se tenait coite. Elle attendait qu'Aliide ouvre la porte. Aliide retourna à la fenêtre. Le ballot était toujours dans la cour, dans la même position. Il avait l'air humain, avec des cheveux blonds qui se détachaient sur l'herbe. Était-il en vie, au moins ? La poitrine d'Aliide s'était tendue, son cœur palpitait. Faudrait-il qu'elle aille dans la cour ? Ou bien serait-ce une ânerie, une imprudence ? Le ballot était-il un piège tendu par des voleurs ? Non, c'était impossible. Elle n'avait pas été attirée à la fenêtre, personne n'avait frappé à la porte d'entrée. N'eût été la mouche, elle n'aurait même pas remarqué le ballot avant de sortir. Et pourtant. La mouche se tenait coite. Aliide se faufila dans la cuisine en refermant prestement derrière elle. Elle tendit l'oreille. Le bourdonnement bruyant du frigo atténuait le silence de l'étable qui s'infiltrait dans la cuisine à travers le garde-manger. Le vrombissement n'était pas perceptible, peut-être la mouche était-elle restée dans la chambre. Aliide fit un feu dans le poêle, remplit la bouilloire et alluma la radio. On y parlait de l'élection présidentielle, et bientôt viendrait le plus important : la météo. Aliide voulait prendre en main sa journée, mais le ballot, par la fenêtre de la cuisine, persistait dans son champ de vision. Il avait le même aspect que depuis la chambre, une forme humaine, et il n'avait pas l'air de s'en aller. Aliide éteignit la radio et retourna à la fenêtre. C'était calme, comme pouvait être calme un jour de fin d'été dans un village estonien dépeuplé, le coq des voisins chantait, rien d'autre. Cette année, le calme était prodigieux, à la fois le calme avant et après la tempête. À l'instar du foin d'Aliide arrivé à maturité, collé à la fenêtre. C'était humide et muet, serein.
Aliide gratta sa dent en or, elle avait quelque chose de coincé entre les dents. Elle gratta les interstices avec les ongles tout en tendant l'oreille, mais elle n'entendait que le raclement de son ongle contre l'os, et soudain elle eut froid dans le dos. Elle cessa de se curer les dents et se concentra sur le ballot. Les taches sur la vitre la gênaient. Elle les essuya avec un chiffon de gaze, jeta le chiffon dans la cuve à vaisselle, prit une veste sur le portemanteau et l'enfila, pensa à son sac à main sur la table et l'attrapa, regarda autour d'elle à la recherche d'une cachette et le fourra dans le buffet. Sur le meuble, il y avait un flacon de déodorant finlandais. Elle le cacha au même endroit, et remit le couvercle sur le sucrier pour cacher le savon Imperial Leather qui se trouvait à l'intérieur. C'est alors qu'elle tourna doucement la clef dans la serrure de la porte intérieure, qu'elle poussa. Elle s'arrêta dans le vestibule, empoigna un manche de fourche en genévrier en guise de canne, mais le reposa au profit d'une canne de ville de fabrication industrielle, à laquelle elle renonça aussi pour prendre une faux parmi les outils du couloir. Elle l'appuya encore au mur un instant, arrangea sa coiffure, attacha mieux son épingle à cheveux, partagea les cheveux du front avec précision derrière les oreilles, reprit la faux, retira la barre de la porte extérieure, ouvrit le verrou et sortit dans la cour.