Le philosophe et le loup
Top lecteur
Le philosophe et le loup
Liberté, fraternité
Leçons du monde sauvage
Mark Rowlands
288 pages
Couverture souple
Réf : 314590
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Au lieu de 18,00  (prix public)
Résumé
Découvrez l’incroyable histoire d’amitié entre un homme et un loup ! C’est l’histoire de Mark, professeur à l’université, qui a adopté un louveteau de quelques semaines qu’il baptise Brenin. La cohabitation, le dressage, puis la complicité... Mark raconte tout. Ce livre, récit intime autant que réflexions poussées sur notre rapport à l’animal, est le fruit de son expérience passionnante. Tomber dans la gueule du loup serait tout sauf un piège...
Avis Top Lecteur
« Eh non la philosophie n’est pas réservée aux bacheliers ni aux philosophes…une bonne vulgarisation ! […] Nous nous mettons à réfléchir sur de grands sujets en partant d’une relation passionnante avec un animal fascinant. »

Bénédicte Poulain
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :1
Breninsghost
Le 25 mai 2011
A acheter d'urgence !
Ce livre est inclassable, il traite de la philosophie (abordable pour tous), et d'un homme qui vit avec un compagnon... loup qu'il a nommé Brenin. Mark Rowlands réussit à nous captiver, souvent avec humour, pour sa façon de voir les humains, les animaux et son loup en particulier. En lisant, on ressent la complicité et le respect mutuel qui unissent Mark et Brenin. Si vous vous intéressez aux Loups et aux chiens et si vous voulez mieux les comprendre (et communiquer avec eux), ce livre est pour vous. Si en plus, la philosophie "traduite" pour le commun des mortels vous séduit, tant mieux. Oubliez les ouvrages pseudo-ésotéro-scientifiques qui veulent vous vendre le bonheur, par exemple en méditant pendant des journées entières, et retrouvez le bon sens et le goût à la vie avec Mark Rowlands et Brenin. Vivez ! Ce livre est un antidépresseur en vente libre. Mon commentaire se base sur la traduction allemande de ce livre. Je viens de le commander chez France Loisirs en espérant que la traduction française sera à la hauteur des mes attentes.
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Mark Rowlands est professeur de philosophie à l'Université de Miami. Il est l'auteur de nombreux essais, traduits en quinze langues. Il a beaucoup voyagé, s'est installé successivement en Alabama, en Irlande, en Angleterre et en France, et vit aujourd'hui aux États-Unis.
Extrait

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La clairière

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Ce livre parle d'un loup nommé Brenin avec qui j'ai passé plus d'une décennie - le plus clair des années 90 et au-delà. Un loup extraordinairement cosmopolite à force de partager la vie d'un intellectuel sans racines ni repos. Séjournant aux États-Unis, en Irlande, en Angleterre et, finalement, en France, il bénéficia bien malgré lui, et gratuitement, d'une formation universitaire telle qu'aucun de ses congénères n'en a jamais reçu. Le laisser seul pouvait en effet avoir des conséquences si désastreuses pour ma maison et mes affaires (on le verra) que j'étais obligé de l'emmener au travail. Autrement dit en cours, puisque j'enseignais la philosophie. Il se couchait dans un coin de la salle et somnolait - assez semblable en cela à mes étudiants, il est vrai -, pendant que je débitais la litanie de mes propos sur tel ou tel philosophe ou leurs systèmes. À l'occasion, lorsque mon discours devenait par trop ennuyeux, il se dressait sur son séant et hurlait - une habitude qui le rendit cher au cœur de ses condisciples, lesquels en auraient sans doute volontiers fait autant.
Ce livre évoque aussi ce que cela signifie d'être un homme ou une femme - au sens non pas d'une entité biologique mais d'un individu doué de certaines capacités inaccessibles aux autres créatures. Nous aimons à nous raconter des histoires sur nous-mêmes, assorties de l'inévitable couplet sur la singularité de notre humanité. Cette originalité supposée tiendrait pour certains à notre aptitude à créer la civilisation et, du même coup, à nous protéger de la nature « aux crocs et aux griffes rougis1 ». D'autres soulignent que nous sommes les seuls à jouir de la faculté de distinguer le bien du mal, et donc de décider d'être bons ou mauvais. D'aucuns soutiennent que nous sommes uniques, car nous possédons la raison, qui fait de nous des animaux rationnels dans un monde de brutes irrationnelles. Pour d'autres encore, c'est notre usage du langage qui nous sépare radicalement des bêtes muettes. Les uns attribuent notre singularité au libre arbitre et à la liberté d'action qui sont notre apanage, ou à l'amour dont nous sommes seuls capables ; d'autres encore la voient dans notre compréhension de la nature et des fondements du vrai bonheur, ou dans la conscience de notre mortalité.
Je n'adhère à aucun de ces points de vue dans la mesure où ils énoncent une différence capitale entre nous et les autres formes du vivant, auxquelles nous ne reconnaissons pas certaines aptitudes qui sont les leurs, quitte à nous parer de qualités qui nous font défaut. Quant au reste, ma foi, c'est davantage une question de degré que de nature.
En réalité, notre spécificité tient simplement à notre façon de nous raconter de pareilles balivernes, tout en nous débrouillant - par-dessus le marché ! - pour les gober. S'il fallait définir les êtres humains en une formule, ce serait celle-ci : des animaux prêts à croire les fadaises qu'ils inventent sur leur propre compte. Les humains sont des bêtes crédules.
Ces fictions que nous élaborons constituent la plus grosse source de division potentielle entre un individu et un autre - est-il besoin de le souligner en ces temps d'obscurité ? De la crédulité à l'hostilité, il n'y a souvent qu'un minuscule pas à franchir. Cependant, je ne m'intéresse pas ici aux récits que nous imaginons pour nous distinguer les uns des autres, mais à ceux que nous tissons pour nous démarquer des autres animaux en insistant sur notre « humanité ». Chaque histoire a ce qu'on pourrait appeler sa « face obscure » : elle projette une ombre. Cette ombre se profile derrière l'énoncé du propos et en véhicule le sens. Lequel peut être « obscur » à deux titres au moins : d'abord parce que la narration révèle généralement une facette assez peu flatteuse, voire dérangeante, de la nature humaine ; ensuite parce que le message est souvent difficile à percevoir. Ces deux significations ne sont d'ailleurs pas sans rapport l'une avec l'autre. Nous autres, êtres humains, avons une nette tendance à ignorer les aspects de nous-mêmes qui nous déplaisent. Et cela vaut aussi pour les fictions qu'on élabore pour s'expliquer à soi-même.
Le loup est la représentation traditionnelle - et injuste - de la face obscure de l'humanité. Choix ironique à bien des égards, ne serait-ce que du point de vue de l'origine du mot, puisque lukos, le terme grec, est très proche de leukos, la lumière, si bien que les deux termes ont souvent été associés. Outre l'éventualité de simples erreurs de traduction, ce rapprochement pourrait aussi résulter d'un lien étymologique plus intime. Apollon était révéré à la fois en tant que dieu du soleil et dieu des loups. Et c'est précisément ce rapport entre le loup et la lumière qui importe ici : pensez le loup comme une clairière dans la forêt. Il fait parfois si sombre au fond des bois qu'on ne distingue plus les arbres, et la clairière représente l'espace propice à la découverte de ce qui est dissimulé. J'aimerais essayer de démontrer que le loup figure la clairière de l'âme humaine. Il dévoile le sens caché des fables que nous contons à notre propre sujet, ce qu'elles révèlent sans l'exprimer.
Nous nous tenons dans l'ombre du loup. La production d'une ombre peut s'envisager de deux façons : du point de vue de l'objet qui occulte la lumière, tel un homme ; ou du point de vue de la source lumineuse qui rencontre un obstacle, telle une flamme. Ainsi parle-t-on de l'ombre d'un homme et de celle d'une flamme. Par l'ombre du loup, je n'entends pas celle du corps de l'animal, mais les ombres qui se forment lorsque nous sommes exposés à la « lumière » du loup. Et là, parmi ces ombres, on tombe nez à nez avec ce qu'on préférerait justement ne pas savoir sur soi.


2

Brenin a beau être mort depuis quelques années, je me surprends encore à penser à lui chaque jour. Certains verront là une complaisance excessive : il ne s'agit jamais que d'un animal, après tout. Et pourtant, bien que ma vie actuelle soit, pour l'essentiel, ce que j'ai connu de mieux, je me sens amoindri. Pourquoi ?
Vraiment pas facile à expliquer. Pendant longtemps, je n'ai pas compris pourquoi, mais maintenant je crois le savoir : Brenin m'a appris quelque chose que ma longue formation intellectuelle ne m'avait pas inculqué - elle ne le pouvait pas. Une leçon difficile à retenir avec toute la clarté et la force requises, aujourd'hui qu'il n'est plus là. Le temps guérit, certes, mais au prix de l'effacement, et ce livre tente de graver une trace de cet enseignement avant qu'il ne s'estompe.
Il existe un mythe iroquois qui décrit le dilemme devant lequel se trouva un jour ce peuple. Le mythe a plusieurs variantes dont voici la plus simple. Les tribus réunies en conseil pour décider du prochain lieu de chasse choisirent des terres qui étaient - à leur insu - habitées par des loups. En conséquence, les Iroquois subirent des attaques répétées qui finirent par décimer leurs rangs et il fallut trancher : partir ou tuer les loups ? Conscients que la deuxième option les aurait abaissés, réduits à la sorte de personne qu'ils ne voulaient pas être, ils migrèrent. Et, pour éviter de reproduire l'erreur initiale, ils convinrent que, lors de toutes les futures réunions du conseil, quelqu'un serait désigné pour représenter les loups, et on l'inviterait à s'exprimer en posant la question : « Qui parle au nom du loup ? »
Cette version du mythe que donnent les Iroquois contient une part de vérité, même si l'on peut supposer que celle du loup, s'il y en avait une, serait sans nul doute fort différente.
J'aimerais essayer de vous démontrer que chacun de nous a principalement une âme de « singe ». Notez que je n'attribue aucune profondeur particulière au mot « âme » : je n'y vois pas nécessairement une part immortelle et inaltérable de notre être qui survivrait à la mort du corps. Peut-être est-ce le cas, mais j'ai mes doutes. Ou bien s'agirait-il simplement de la conscience, laquelle ne serait autre que le cerveau ? J'en doute également. Notre âme, tel que j'entends le terme, est ce qui se révèle dans les histoires que nous inventons sur notre propre compte : ces fictions sur la singularité de notre humanité, ces fadaises que nous réussissons à avaler en dépit de toutes les preuves du contraire. Et je me propose d'établir que ces récits sont narrés par des « singes » ; le caractère simiesque de leurs structures, de leurs thèmes et de leur contenu se reconnaît d'ailleurs aisément.
Le singe me sert ici de métaphore pour incarner une tendance présente en chacun de nous, à des degrés divers. En ce sens, certains humains sont plus simiesques que d'autres, de même que certains singes sont plus « singes » que d'autres. Le singe représente la propension à instrumentaliser le monde : la valeur d'une chose est fonction de ce qu'elle peut rapporter au singe. Être singe, c'est envisager la vie comme un processus d'évaluation et de calcul de probabilités, pour tourner ensuite cette comptabilité à son avantage. C'est prendre le monde pour une accumulation de ressources à utiliser à ses fins personnelles. Le singe applique ces principes à ceux de son espèce, autant - sinon davantage - qu'au reste de la nature. Le singe n'a pas d'amis mais des alliés. Il ne voit pas ses congénères, il les observe, constamment à l'affût d'une occasion de profiter d'eux. Vivre, pour le singe, c'est attendre le moment de frapper. C'est fonder ses relations avec autrui sur un principe unique, invariant et inflexible : que peux-tu faire pour moi et combien cela me coûtera-t-il de t'y inciter ? Une telle attitude finit inévitablement par se retourner contre celui qui la cultive, venant contaminer et nourrir sa vision de lui-même. Si bien qu'il croit son bonheur mesurable, pondérable, quantifiable et calculable. Et l'amour aussi. Être singe, c'est penser que l'essentiel de la vie relève d'une analyse de rentabilité.
Le singe, je le rappelle, n'est bien sûr qu'une métaphore utile pour dépeindre une attitude humaine. Nous connaissons tous des personnes de ce genre, nous les côtoyons au travail ou dans nos loisirs, dans les salles de conférences ou au restaurant. Ils représentent les exemples extrêmes du type humain de base, et je présume que nous leur ressemblons souvent davantage que nous n'en avons conscience ou que nous n'aimerions l'avouer.
Pourquoi ai-je qualifié cette tendance de « simiesque » ? Les êtres humains ne sont pas la seule espèce de primates susceptible de souffrir et de ressentir la gamme entière des émotions humaines. Nous verrons que d'autres singes peuvent éprouver de l'amour et du chagrin avec une intensité telle qu'ils en meurent, et qu'ils sont capables d'avoir des amis, pas simplement des alliés. Mais cette tendance est malgré tout simiesque, dans la mesure où elle découle de la condition de singe ou, plus exactement, d'un mode de développement cognitif propre aux primates et qui, pour autant qu'on sache, ne concerne pas les autres animaux. Cette propension à évaluer le monde et ceux qui le peuplent en termes de rentabilité, à considérer que l'existence et les événements importants qui s'y jouent sont quantifiables et calculés, ne peut se manifester que parce qu'il y a des singes. Et parmi tous les primates, c'est en nous que cette disposition trouve son expression la plus complète. Pourtant, une partie de notre âme existait déjà bien avant que nous ne devenions « singes », prisonniers de ce penchant : elle était cachée dans les histoires que nous inventons sur nous-mêmes. Cachée mais susceptible d'être dévoilée.


1. Alfred Tennyson, In Memoriam A. H. H., 1850. Citation souvent détournée par les tenants de la sélection naturelle qui s'opposaient aux idées de Darwin. (Toutes les notes sont de la traductrice.)