Le célèbre monsieur Racine écrit une pièce de théâtre pour les élèves de madame de Maintenon, les Colombes du Roi-Soleil. L'occasion idéale pour s'illustrer et, qui sait, être remarquée par le Roi. L'excitation est à son comble parmi les jeunes filles. Y aura-t-il un rôle pour chacune d'entre elles ?
Pourquoi on l'a choisi
Versailles, le Roi Soleil, les belles dames en robe de bal dansant le menuet... Une époque qui fait rêver et que tu vas pouvoir vivre à travers le destin tumultueux de quatre jeunes filles : Hortense, Isabeau, Charlotte et Louise.
Anne-Marie Desplat-Duc est née à Privas, en Ardèche et vit désormais dans la région parisienne. Le Vivarais reste cher à son cœur, elle y revient souvent avec son mari et sa fille. Après le virus de la lecture qui la frappe très jeune, celui de l'écriture la saisit à l'adolescence et elle noircit des cahiers de poésie et de nouvelles. Elle consacre désormais tout son temps à sa passion : les romans pour la jeunesse. On lui doit entre autres Le Trésor de Mazan.
Mme de Brinon, supérieure de la Maison Royale de Saint-Louis, traverse le corridor à grands pas et s'inquiète :
– Tout est prêt ?
– Presque, madame, affirment les quatre maîtresses de classe tout aussi angoissées que leur supérieure.
– Je ne veux pas du presque, mais du parfait !
Aussitôt, les maîtresses houspillent les jeunes filles, qui finissent de se préparer :
– Marsanne ? Vous n'avez pas encore votre coiffe !
– Kermenet, aidez donc Lestrange à nouer son corps 1 ! Vous êtes en retard, mesdemoiselles, et un jour comme aujourd'hui, c'est impardonnable ! gronde Catherine du Pérou, la maîtresse des jaunes 2.
Les demoiselles de Saint-Louis sont nerveuses. Pour certaines, cela se traduit par une fébrilité qui leur fait trembler les mains et ralentit leurs gestes ; pour d'autres, c'est une excitation intense qui les conduit à rire, à s'exclamer pour un rien.
– Ne serrez pas tant, Hortense, je ne peux plus respirer, se plaint Charlotte de Lestrange.
– Il faut que vous ayez la taille plus fine que celle d'une guêpe ? plaisante la jeune Bretonne.
– Oh, pour ce que cela servira !
Hortense de Kermenet va répondre qu'un des préceptes de Mme de Maintenon est qu'un corps sain et agréable est le reflet d'une belle âme, mais Mme de Brinon, qui a dû faire le tour des dortoirs des rouges, des vertes et des bleues, entre dans le dortoir des jaunes et s'inquiète :
– Elles connaissent leur chant ?
– M. Nivers, l'organiste du Roi, les a fait lui-même travailler et Mme de Maintenon, qui a assisté à la dernière répétition, était pleinement satisfaite.
– Ah, quel malheur que M. Lully nous ait quittés en mars 3 ?... C'est sur sa musique que le compliment a été écrit... et je suis certaine qu'il aurait été touché que nos demoiselles l'interprètent en l'honneur de Sa Majesté.
– Certainement, madame.
– Et la révérence ? Ont-elles enfin acquis l'art de la bien faire ?
– Absolument. Seules les deux petites de la classe rouge, arrivées hier du Languedoc, ne participeront pas à la manifestation. Elles ne savent pas se tenir et ne parlent pas un mot de français !
– Nous avons l'habitude. Elles franchissent toutes les portes de Saint-Cyr dans le même état. Gageons que dans un mois elles seront déjà presque des demoiselles !
La supérieure se tamponne le front, où perlent des gouttes de sueur. Et ce n'est pas la chaleur de cet automne flamboyant qui en est la cause : elle court depuis ce matin du dortoir des petites rouges à celui des grandes bleues pour régler les moindres détails. Elle mourrait de honte si un incident se produisait durant la visite royale.
– Allez prendre vos places, mesdemoiselles ! Et cessez un peu de cancaner, on se croirait dans une volière ! les gronde Mme de Brinon.
Fillettes et jeunes filles s'égaillent joyeusement dans la cour, puis forment une haie d'honneur comme on le leur a indiqué pendant les répétitions.
Tout à coup, un bruissement de tissu soyeux sur les dalles, accompagné des effluves d'un parfum qu'elles connaissent toutes, arrête les bavardages.
Mme de Maintenon, vêtue de noir selon son habitude, salue la supérieure, puis, inspectant rapidement les jeunes filles, s'étonne :
– Montesquiou n'est pas avec sa classe ?
– Non, madame, elle est à l'infirmerie avec Bruc et Charpin de la classe des vertes.
– Cette maison est décidément par trop humide
– Cette fois, l'humidité n'est pas en cause. Bruc et Charpin sont les dernières à souffrir de la varicelle qui a touché beaucoup de petites et Montesquiou a pris un refroidissement après avoir couru dans le jardin.
– J'irai leur rendre visite avant de repartir.
Mme de Maintenon s'avance au milieu de la cour royale et lance d'une voix claire :
– Mesdemoiselles ! Sa Majesté a l'infinie bonté de venir nous remercier personnellement d'avoir prié pour sa guérison. Cette visite est un honneur pour notre maison. Sachez vous en montrer dignes.
– Oh la la ! Chaque fois que je vois le Roi, cela me met dans tous mes états ! se lamente Hortense en tapotant nerveusement les rubans jaunes de sa robe.
– Je suis comme vous, et pourtant Sa Majesté vient souvent à Saint-Cyr, renchérit Gertrude de Crémainville.
– Pour sûr, mais je ne m'y habitue pas, c'est si... merveilleux !
– La première fois que je l'ai vu, c'était à Noisy 4. J'en étais si impressionnée que j'ai bien failli m'évanouir, murmure Louise de Maisonblanche.
– Je l'imagine sans peine ? s'exclame Isabeau. Dire qu'il y a trois ans à peine, j'étais au fond de ma province, je parlais patois, je m'ennuyais à mourir. Et aujourd'hui, grâce à la générosité de Sa Majesté, je vis à une lieue de Versailles et je bénéficie d'une instruction et d'un confort que toute demoiselle bien née serait en droit d'envier.
– Non, pas toutes ? coupe Charlotte de Lestrange. Moi, je ne m'ennuyais pas en Vivarais, et je n'ai jamais souhaité venir ici. On me l'a imposé pour consolider ma conversion au catholicisme 5.
– Le regrettez-vous ? interroge Isabeau.
– Oui, souffle Charlotte avant d'ajouter tout bas à l'oreille de son amie : Je suis toujours huguenote et mon cœur est ailleurs.
Cette réponse n'étonne pas Isabeau. Elle espérait qu'avec le temps son amie oublierait cette religion interdite par le Roi, mais Isabeau a compris que si Charlotte se plie aux règles de la religion catholique, ce ne sont que simagrées pour éviter de compliquer une situation qui l'est déjà beaucoup.
Le grondement des roues du carrosse et le claquement des sabots des chevaux sur les pavés conduisant à l'avant-cour interrompent leur conversation. Les jeunes filles font bouffer leur jupe d'étamine brune de la main, tirent sur les dentelles qui ornent les manches de leur bustier, arrangent les rubans de couleur indiquant leur classe et remettent en place leur coiffe malmenée par le vent.
Seule Charlotte se dispense de ces préparatifs.
– Votre bonnet est de travers, lui fait remarquer Hortense qui vient d'ajuster le sien sur ses boucles rousses.
– Peu m'importe... M'incliner devant le Roi qui fait massacrer ceux de ma religion m'est... intolérable.
– Oh, voyons, vous exagérez, lui rétorque la Bretonne, le Roi est bon et généreux et s'il souhaite que vous deveniez catholique, c'est uniquement pour votre salut.
– Ah, Hortense, je mets votre indignation sur le compte de la naïveté. Je ne peux pas croire que vous aussi préfériez fermer les yeux plutôt que de voir la vérité en face, mais...
– Silence ! crie une maîtresse en frappant dans ses mains.
Trois mousquetaires et trois chevau-légers viennent d'entrer dans la cour, précédant de peu les huit chevaux blancs tirant le carrosse royal.
Quatre pages se précipitent pour ouvrir la portière et le souverain apparaît.
Isabeau en a le souffle coupé. On lui a bien recommandé de ne jamais lever les yeux sur le Roi, mais la curiosité est trop forte et elle reste bouche bée tant elle le trouve beau, majestueux, digne, élégant, avec toutefois un air doux.
1. Ancien mot pour « corset ».
2. Dans la Maison Royale de Saint-Louis, construite à Saint-Cyr, les 250 élèves étaient réparties en 4 classes de 50 à 65 élèves distinguées par une couleur. Dans la classe rouge, les élèves avaient entre 7 et 10 ans ; dans la classe verte, entre 11 et 14 ans ; dans la classe jaune, entre 15 et 16 ans ; dans la classe bleue, entre 17 et 20 ans.
3. Lully est décédé en mars 1687.
4. Mme de Maintenon a commencé à accueillir des enfants pauvres à Rueil, à partir de 1682, puis à Noisy en 1684. Les jeunes filles emménagèrent à Saint-Cyr dans des bâtiments spécialement construits pour elles le 26 juillet 1686.
5. Le 16 octobre 1685, l'édit de Fontainebleau révoqua l'édit de Nantes de 1589 qui donnait une certaine liberté de culte aux protestants. Le culte protestant fut alors aboli, 200 000 huguenots (autre nom pour désigner les protestants) s'exilèrent, mais beaucoup de ceux qui refusèrent de se convertir ou de fuir furent massacrés. Dès 1686, les enfants protestants furent enlevés à leurs parents et confiés à des catholiques.