1900. Côte d’Opale : Cathy, quatorze ans, est "sautrière", pêcheuse de crevettes. Sur la plage du Touquet, elle rencontre "la Crabesse", une femme étrange et attachante, puis Gabin, un jeune garçon séduisant et fragile. Curieusement, ces derniers semblent se connaître et même se craindre... Cathy en est sûre : ces deux-là partagent un sombre secret, et elle fera tout pour le découvrir.
Pourquoi on l'a choisi
Daniel Cario, une vraie découverte au Club, a déjà la maîtrise d’un écrivain confirmé. Il nous offre une magnifique histoire d’amour et d’amitié au cœur de la communauté des pêcheurs du Nord.
Extrait
1
C'était la première fois que Cathy maniait pour de vrai le grand filet, trois fois plus large qu'elle. Bien sûr, comme tous les enfants de la côte picarde, elle avait déjà joué avec le rets de sa mère, mais désormais, c'était l'outil de son métier. Les mailles fixées sur l'armature de bois flottaient tel un grand poisson transparent dans le flot troublé par l'ample ondoiement. De temps à autre, Cathy pesait sur le manche afin de plonger la nasse et de lui faire racler le sable fin, tandis qu'elle poussait de toute la force de son ventre contre la pièce de bois circulaire fixée au bout en guise de butoir. C'était donc si facile de pêcher ces fichues crevettes grises ! Le nez au vent, elle ne pouvait s'empêcher de lorgner les autres sautrières, loin d'afficher la même allégresse. Cathy n'allait pas tarder, elle aussi, à déchanter. Elle ramena à elle le « frisoi », grand tamis carré qui flottait derrière elle, attaché à sa taille par une ficelle. Il s'agissait désormais d'y transvaser le contenu de son filet afin d'effectuer le tri. Quand elle voulut relever son rets, elle se rendit compte qu'il était trop lourd pour ses frêles poignets et ses coudes qui se dépliaient malgré ses efforts ; elle dut se résoudre à sortir de l'eau et s'agenouilla dans le sable. Dans le filet étalé, les petits crustacés pétillaient de plus belle : les transférer dans la manne d'osier n'allait pas être une mince affaire ! Elle enfonça la main dans le fourmillement d'antennes ; ocellées en transparence, les « sauterelles » s'affolaient en tous sens comme des petits ressorts, du moins celles qui ne restaient pas prises dans les mailles, d'où les doigts gourds ne pouvaient les dépêtrer. Quand Cathy en serrait enfin quelques-unes, leurs rostres pointus comme des aiguilles lui piquaient la peau, fripée et attendrie par l'eau salée ; des petits crabes verts, agressifs et effrontés, la pinçaient, ou encore elle ressentait une soudaine brûlure, des « boubes », visqueuses méduses aux filaments urticants, plus rares fort heureusement ; avec un petit cri, elle relâchait ses prises. Honteuse de se découvrir si douillette, elle serrait les dents, mais de son poing fermé filaient la plupart des minuscules proies, qui retombaient sur le sable recouvert d'eau, avant de disparaître dans le ressac qui léchait ses pieds nus.
À ce train-là, de la profusion qu'elle croyait avoir capturée ne parvinrent, dans le panier posé à côté d'elle, que quelques misérables bestioles. Dépitée, elle soupira, déplorant que sa mère, sautrière elle aussi, ne fût pas là pour lui montrer comment s'y prendre.
Ce matin-là, Germaine Dormont était restée à la maison : une mauvaise toux. Rien d'étonnant avec le vent de ces derniers jours, à croire qu'on n'était déjà plus en été. Une cochonnerie qui, après l'avoir minée toute la nuit, l'avait dissuadée de sortir. Elle n'était pourtant pas femme à se laisser abattre, mais elle était « fatiguée », comme on dit quand on ne veut pas avouer qu'on est malade.
« Attends demain, Cathy ! avait-elle lancé du pas de la porte à sa fille qui s'éloignait, son filet replié et dressé au-dessus d'elle. Demain, ça ira mieux, et je pourrai t'accompagner... »
Pieds « décauw » comme toutes les sautrières – c'est-à-dire avec la peau en guise de semelles –, dès neuf heures Cathy avait pris la route du Touquet à travers la forêt et les dunes, sa frimousse juvénile narguant la nue plombée et le vent frisquet, précoce en ce premier jour d'automne. Les cinq kilomètres pieds nus ne lui faisaient pas peur : quatorze ans l'avant-veille, une large part de gâteau, les prunelles chavirées par une tasse de « roustintin » – du chocolat additionné de kirsch – chipée en douce, il était temps de se mettre au travail.
L'école n'avait plus rien à apprendre à une future femme de marin-pêcheur ; Cathy n'y retournerait pas à la rentrée d'octobre. Bien sûr, c'eût été plus commode d'imiter ses camarades de la Marine, d'entrer en apprentissage chez une couturière ou une ramendeuse de filets, ou encore d'aller trier le poisson chez un mareyeur... Gustave Bourgoin par exemple, Petits-Pieds pour ses pratiques, parce qu'il chaussait du quarante-cinq : le bateau commandé par son père le fournissait régulièrement, et le Gus aurait embauché la petite Dormont sans rechigner. Sa mère lui avait même trouvé du ménage en ville, au chaud, et un toit toujours au-dessus de la tête, mais Cathy avait si souvent contemplé les sautrières à la tâche, si souvent joué à attraper quelques sauterelles avec son épuisette d'enfant, que jamais elle n'aurait envisagé un autre métier. Et puis, les crevettes se vendaient bien... et cher.
Décidée à ne pas déjà regretter son choix, Cathy serra les dents et pénétra de nouveau dans l'eau jusqu'à la taille. Pesant de tout son poids, elle immergea résolument son haveneau dans l'eau troublée par la vase en suspension. Le butoir de bois ne parvenait pas à trouver sa place contre son ventre, déviait, perdait le contact et revenait cogner, à lui faire mal. Ses pieds glacés glissaient dans la lise qui fuyait entre ses orteils, son pataugement forcené ne faisait que creuser le sable. Ses doigts engourdis n'avaient plus la force de se crisper sur le manche gluant. Elle frissonna, malgré la sueur qui lui mouillait le dos. Ses épaisses chaussettes sans pied, des « ouzettes », semblaient les tentacules visqueux d'un poulpe monstrueux acharné à l'aspirer. Par moments, le vent enflé au large balayait l'estran de ses bourrasques salées et enroulait d'écharpes de brume sa dérisoire silhouette noire, frigorifiée sous ses épaisseurs de laine. Se refusant à lâcher le filet, elle s'arc-bouta un peu plus sur ce satané rets et s'obligea à respirer à fond. Sa mère l'avait prévenue...
« Ne fais pas la fiérote, petite. De plus robustes que toi se sont plaintes toute leur vie de devoir ramasser les sauterelles pour abonder la paye de leur matelot, mais elles n'avaient rien appris d'autre. Moi-même, si on me donnait le choix maintenant... Toi, ce n'est pas ton cas. »
Germaine savait sa fille aussi entêtée qu'elle, et devant sa mine butée elle n'avait pas cherché d'autres arguments : la meilleure façon de lui faire entendre raison était de la laisser s'échiner derrière son filet. Quand elle aurait les jambes trop gercées, elle cesserait d'engluer ses pieds dans le sable sournois.
En ce moment, les oreilles de Cathy résonnaient de ces paroles empreintes de sagesse. Mais céder dès le premier jour ? Certainement pas ! Elle banda ses muscles juvéniles, poussa derechef son haveneau ;ses pieds ripèrent, elle s'affala à genoux, l'eau saumâtre la fit suffoquer. Le courage qu'elle s'insufflait coûte que coûte n'empêcha pas ses yeux de se mouiller, de larmes cette fois, et elle aurait renoncé si une voix rauque ne lui avait retenti dans le dos. Surprise, l'adolescente fit volte-face en lâchant son filet.
C'était une vieille femme... Ce fut du moins la première impression de Cathy, car il était difficile de donner un âge à ce visage buriné et ruisselant, coiffé d'un ample « mouchuo » noué sous le menton, et la gorge perdue dans un enveloppement de laine, dont on ne savait si c'étaient plusieurs tours d'une grande écharpe ou un châle effiloché.
— Attends, petite. Je vais te montrer...
La jeune fille ne pensa même pas à refuser cette aide impromptue. Il fallait pousser le haveneau régulièrement, sans à-coups, expliquait la femme engoncée de noir, et surtout trouver l'équilibre parfait entre le corps et le filet, la bonne oblique du dos, la meilleure position du butoir au creux de l'abdomen afin de répartir l'effort dans tous les muscles et de ne pas trop s'user les bras.
— Ne va pas trop vite, laisse à ta nasse le temps de se faufiler dans l'eau.
La novice s'appliqua à reproduire le geste. La sautrière s'était elle-même remise à la tâche, cheminant dans le flot aux côtés de son élève en lui distillant ses conseils. Au bout d'une dizaine de mètres, Cathy fut impatiente de relever son filet.
—Trop tôt encore. Tu n'en as certainement pas assez. Avec toutes les paires de pieds qui agitent l'eau depuis ce matin, les sauterelles s'éparpillent vers le large. Tu te fatiguerais pour pas grand-chose.
Cathy observait son étrange compagne. Un gilet noir boutonné jusqu'au menton, en fait un ancien veston masculin que serrait à la taille un bout de « traille » prélevé sur un vieux chalut, plusieurs jupes de toile rude – des « cotrons » –, des chaussettes sans pied qui remontaient au-dessus des genoux, c'était l'uniforme côtier. Cette sautrière-ci semblait pourtant différente de ses compagnes : comment l'adolescente ne l'avait-elle pas remarquée quand elle accompagnait sa mère ?
— Cette fois, on peut voir ce qu'on a pêché.
Les sautrières aguerries restaient dans l'eau pour vider leurs filets dans le frisoi, afin de ne pas gaspiller de temps, car la marée basse ne durait que quelques heures. Cathy imita sa voisine tant bien que mal, calant le long manche sur sa hanche pour faire saillir la nasse de la mer et la relever à la verticale. La femme l'aida et lui montra comment transvaser le contenu du rets dans le tamis, d'abord la première poche, en soulevant les mailles par-dessous. Mêlées à des algues et à des crabes, les crevettes y sautaient pis que des puces. Le tamis de bois bricolé par le père était en fait un assemblage de fils métalliques parallèles, cloués dans un seul sens et séparés de quelques millimètres. Cathy remuait la masse grouillante de la fourchette attachée au tamis et en retirait les paquets filamenteux ; les sauterelles qui n'avaient pas la taille retombaient à l'eau par les intervalles du fond, ainsi que les petits crabes et les minuscules galets usés par le flot. La sautrière lui montra encore comment expulser du rets les autres bestioles indésirables, les crabes plus gros qui dressaient leurs pinces ouvertes avec un air belliqueux.
— Prends ton temps, lui expliqua la pêcheuse, et surtout regarde bien s'il n'y a pas un toquet.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Une saleté de poisson avec des épines redoutables : s'il te pique, crois-moi que tu t'en souviendras !
Cathy se rappela vaguement avoir entendu sa mère ronchonner après une engeance de ce genre, mais, gamine alors, elle n'y avait pas prêté attention.
— Et comment on fait s'il y en a un ?
— Surtout fais bien attention de ne pas le toucher. Tu plantes dedans ta fourchette et tu le jettes bien vite au loin pour ne pas marcher dessus.
Le toquet était en fait une petite vive, dont la piqûre était en effet redoutable.
Effrayée à l'idée des dangers qui la guettaient, Cathy tirait grise mine. La sautrière sourit doucement et la rassura avec malice :
— Mais toutes ces bestioles-là n'ont jamais tué personne. Tu t'y habitueras.
Cathy soupira et déglutit sa salive. Quand son frisoi fut enfin « nettoyé » de tous les indésirables, elle eut une bouffée de fierté et transvasa les crevettes dans sa manne. Leurs antennes gigotaient en tous sens, et les petites endiablées se remettaient à bondir comme des folles. La femme observait Cathy, visiblement émue sous son visage impassible.
— Comment tu t'appelles ?
— Cathy, Cathy Dormont. C'est mon père qui est le patron du Saint-Charles.
— Ah ! Un bon bateau à ce que l'on dit, et celui qui le commande ne peut donc être qu'un homme sérieux, capable de se faire respecter.
La jeune fille sourit, flattée du compliment. Guillaume Dormont... Un homme sérieux, c'est vrai, ne tolérant à bord que l'alcool qu'il offrait à ses hommes quand le poisson avait empli à craquer le « bas du mât ». Bien sûr, de temps à autre il se prenait le bec avec la mère, pour des broutilles d'ailleurs, mais même au plus fort de ces bourrasques conjugales il surveillait son langage. De toute façon, les orages à la maison étaient bien moins fréquents qu'au-dessus de la Manche.
— Moi, c'est Angèle, laissa tomber soudain la bonne femme en détournant la tête.
Avec la marée montante, le temps se gâta. Le vent forcit encore, et les langoureuses arabesques de brume disparurent dans une bruine épaisse. Au fond de l'horizon, ciel et mer se confondirent en une purée laiteuse. Les silhouettes des sautrières s'estompaient pour ne plus être que de pitoyables mouches posées sur l'onde ridée ; il était plus sage de renoncer. Elles se résignèrent à quitter le flot, en poussant cependant leurs haveneaux, espérant une dernière poignée de sauterelles. Trop fatiguées pour papoter, elles ne rompaient le silence que pour gémir de n'avoir rien attrapé, que c'en devenait une misère de descendre à la côte ! Tous les jours la même rengaine, et pourtant elles revenaient chaque lendemain.
Sortie de l'eau, Angèle pliait son filet à l'écart de ses compagnes, qui l'ignoraient elles aussi. L'adolescente ne savait quel camp choisir. Parmi les matelotes se trouvaient plusieurs voisines et les épouses de l'équipage de son père. Occupées à l'ouvrage, celles-ci n'avaient pas pris le temps de s'inquiéter de l'absence de Germaine Dormont, et elles hésitaient à le faire maintenant. Profitant que Cathy fût seule, Céline Vigneau se décida, pas la plus futée et la langue souvent maladroite.
— Elle toussait beaucoup, répondit Cathy.
— Elle ne crachait pas de sang, j'espère ?
— Je ne crois pas...
— Parce que, quand on crache du sang, ce n'est pas bon. Ta mère a fait appeler le médecin ?
— Pas avant que je sois partie.
— Il faudra t'en inquiéter en rentrant ! Ces cochonneries-là, des fois ça mène au cimetière...
Les sautrières remontaient la plage par petits groupes ; le panier en bandoulière grouillait et leur dégoulinait sur les reins. Harassées par le labeur, elles auraient dû l'être encore davantage par la route jusqu'à Étaples-sur-Mer, toujours plus longue au retour, mais elles serraient les dents pour ne pas se plaindre.
Cathy s'arrangea pour traîner et attendre Angèle.
— Je voulais vous remercier.
— De quoi donc, grands dieux ?
— Pour la pêche, tout à l'heure. Sans vous, je n'y serais jamais arrivée, et ma mère se serait demandé où j'étais allée traîner si j'étais revenue le panier vide.
— Ils n'ont pas confiance en toi, tes parents ?
— Si, bien sûr. Je dis ça comme ça. Je crois surtout que ma mère était très inquiète de n'avoir pu m'accompagner le premier jour. Si elle me demande qui m'a montré pour les sauterelles, je lui dirai bien sûr que c'est Angèle, mais Angèle comment ?
— Dis-lui plutôt la Crabesse, c'est comme ça que tout le monde me surnomme ici. Paraîtrait que j'ai les doigts crochus. Oui... Dis-lui la Crabesse, elle saura qui je suis. Il ne doit pas y avoir grand monde à Étaples à connaître mon vrai nom, ni même mon prénom, à part toi maintenant, et si tu veux bien, ce sera notre secret. Viens donc un peu ici.
La sautrière préleva une pleine poignée de ses sauterelles qu'elle laissa tomber dans la manne de l'adolescente.
— Un jour, tu me les rendras.
Pour la première fois, un sourire adoucit son visage.
Elles prirent la route. Au loin devant se dandinaient les autres pêcheuses, hérissées de leurs filets enroulés au bout des longs manches, immenses quenouilles balancées par des fées accoutrées en sorcières. De temps à autre, elles s'arrêtaient vendre une partie de leur pêche aux clientes postées à les guetter sur le bord du chemin.
Ne se connaissant pas encore assez, Cathy et son étrange compagne ne se dirent pas grand-chose le long du parcours. Passé le pont de la Canche, Cathy demanda à sa compagne où elle habitait.
— Pas bien loin, sur la route de Boulogne, juste à la sortie d'Étaples.
— Moi, c'est dans le quartier de la Marine.
— Je sais, comme toutes les familles de pêcheurs.
Il restait la longueur du quai à parcourir. La sautrière s'était arrêtée, et Cathy fit de même.
— Vous êtes fatiguée ?
— Non... Mais va devant, il vaut mieux qu'on ne nous voie pas ensemble.
Cathy dévisagea cette femme étrange, mais elle n'osa pas demander la raison de cette précaution. Elle hésita, puis se mit à trottiner, levant le vol lourd des goélands qui fouillaient les détritus laissés sur le port.
Bouleversée, Angèle regardait la jeune adolescente s'éloigner vers le quartier de la Marine, celui des matelots et de tous les moissonneurs de la côte d'Opale. Dans sa tête flottait l'image d'une autre fille qui aurait eu à peu près le même âge.