Un diamant gros comme le Ritz
Un diamant gros comme le Ritz
et 26 autres nouvelles
Francis Scott Fitzgerald
784 pages
Couverture cartonnée
Réf : 302907
Exclusivité
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Disponible
Résumé
Francis Scott Fitzgerald est l’emblème de la génération des Années folles. Ses nouvelles ont pour principal sujet son histoire d'amour avec sa femme, Zelda. Ils se sont aimés, déchirés et maudits jusqu’à leur mort.
Mot de l'auteur
« Il est vrai que nous autres écrivains sommes condamnés à nous répéter. Nous connaissons, dans notre vie, deux ou trois moments grands et bouleversants, si grands et si bouleversants qu'il ne semble pas que quiconque les ait jamais saisis... Puis nous apprenons notre métier, plus ou moins bien, et nous racontons nos deux ou trois histoires, chaque fois sous un voile différent, peut-être dix fois, peut-être cent, aussi longtemps que les gens veulent bien écouter. S'il en allait autrement, il faudrait reconnaître qu'on n'a pas d'individualité du tout. Et chaque fois je me prends à croire sincèrement, que, parce que j'ai trouvé un nouveau décor et une nouvelle idée d'intrigue, je me suis enfin débarrassé des deux ou trois histoires que j'ai à raconter. »

Francis Scott Fitzgerald
Pourquoi on l'a choisi
Le Comité d’Auteurs a sélectionné vingt-sept nouvelles, parmi les plus belles de l’écrivain mythique. Elles explorent les mêmes territoires que ses deux grands romans, Gatsby le magnifique et Tendre est la nuit et nous emportent dans le sillon de Scott et Zelda, dans le monde de la fête, de la passion et de la liberté.
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Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :1
caldj
Le 13 janvier 2012
Tout simplement une merveille...
... à lire absolument pour tomber irrémédiablement sous le charme envoûtant du meilleur auteur anglo-saxon du XXe siècle, certes désenchanté, mais surtout incroyablement attachant et talentueux !
Il n'y a pas de commentaire associé à cet avis.
Francis Scott Fitzgerald (1896-1940) est né à Saint-Paul dans le Minnesota. Son oeuvre Désenchanté, qui décrit la décomposition de toutes les valeurs de la société américaine et occidentale a exercé après 1945, une grande influence sur la jeune littérature américaine.
Ses principaux romans sont :
    De ce côté du paradis (1920)
    Tendre est la nuit (1934)
    Le dernier Nabab
    (inachevé, 1945)
    Gatsby le Magnifique, publié en 1925, est incontestablement son chef d'oeuvre.
Extrait

I


Il y eut l'âge de la pierre brute, l'âge de la pierre polie, l'âge du bronze et, longtemps après, l'âge du cristal taillé. À l'âge du cristal taillé, quand une jeune dame avait persuadé un jeune homme aux longues moustaches frisées de l'épouser, elle passait ensuite plusieurs mois à écrire des lettres de remerciements pour toutes sortes de cadeaux en cristal taillé - bols à punch, rince-doigts, verres à eau, verres à vin, coupes à sorbets, bonbonnières, carafes et vases - car, sans rien avoir de très neuf en cette fin de siècle, il reflétait alors avec une ardeur particulière l'éclat éblouissant de la mode, de Back Bay aux pointes avancées du Middle West.
Après le mariage, on disposait les bols à punch sur la crédence, avec la grande coupe au centre ; on rangeait les verres dans la vitrine à porcelaines ; les candélabres prenaient place aux deux bouts de n'importe quoi ; et là commençait la lutte pour la survie. La bonbonnière perdait son anse et montait au premier étage recueillir les épingles ; un chat aventureux faisait tomber de la crédence le petit bol, et la bonne ébréchait le moyen en le cognant avec le sucrier ; puis les verres à vin succombaient à des fractures du pied, et les verres à eau eux-mêmes disparaissaient un à un comme les dix petits nègres : le dernier aboutissait, non sans plaies cruelles, sur la tablette de la salle de bains où il servait de réceptacle à brosses à dents au milieu d'autres aristocrates déchus. De toute manière, le temps que ce processus s'accomplit, l'âge du cristal taillé avait pris fin.
Il était déjà très loin de sa splendeur première le jour où Mme Roger Fairboalt, cette curieuse, vint rendre visite à la belle Mme Harold Piper.
— Ma chère, déclara Mme Roger Fairboalt, cette curieuse, j'adore votre maison. Je la trouve tout à fait artistique.
— Comme j'en suis ravie, dit la belle Mme Harold Piper, une lueur dans ses yeux noirs et pleins de jeunesse. Il faut que vous veniez souvent. Je suis presque toujours seule l'après-midi.
Mme Fairboalt faillit dire qu'elle n'en croyait rien et ne voyait pas comment on pouvait espérer le lui faire croire : toute la ville savait que M. Freddy Gedney venait passer cinq après-midi par semaine en compagnie de Mme Piper depuis six mois. Mme Fairboalt avait atteint cet âge mûr où l'on ne fait plus confiance aux femmes belles...
— C'est surtout la salle à manger qui me plaît, dit-elle, avec toutes ces merveilleuses porcelaines, et cette énorme coupe de cristal taillé !
Mme Piper eut un rire assez ravissant pour dissiper les derniers doutes de Mme Fairboalt sur l'histoire Freddy Gedney.
— Ah ! cette grande coupe ! (Quand la bouche de Mme Piper s'arrondissait autour des mots, c'était un vivant pétale de rose.) Cette coupe a son histoire...
— Ah ?
— Vous vous souvenez du jeune Carleton Canby ? Eh bien, il s'était montré très empressé à une certaine époque, et le soir où je lui ai appris que j'allais épouser Harold, voici sept ans de cela, en quatre-vingt-douze, il s'est redressé de tout son haut et m'a dit : « Evelyn, je vais vous faire un présent aussi dur que vous l'êtes vous-même, aussi beau, aussi vide, aussi transparent. » Il me fit un peu peur... il avait les yeux si noirs. Je crus qu'il allait m'offrir une maison hantée ou quelque chose qui exploserait quand je l'ouvrirais. Ce fut cette coupe, qui est très belle, oui. Son diamètre ou sa circonférence ou je ne sais quoi est de soixante-quinze centimètres... ou peut-être quatre-vingt-quinze. En tout cas, la crédence est trop petite pour elle ; en fait, la coupe dépasse.
— Ma chère, comme c'est étonnant ! Et ce fut à peu près à ce moment-là qu'il quitta la ville, n'est-ce pas ?
Mme Fairboalt inscrivait précipitamment des notes soulignées dans sa mémoire : « dure, belle, vide et transparente... »
— Oui, il est parti dans l'Ouest... ou dans le Sud, je ne sais plus, répondit Mme Piper, baignant dans ce vague divin qui élève la beauté hors du temps.
Mme Fairboalt enfila ses gants ; elle admira encore l'effet spacieux obtenu en ouvrant largement le salon de musique sur la bibliothèque, de sorte qu'on apercevait au fond une partie de la salle à manger. C'était vraiment la plus jolie petite maison de la ville, et Mme Piper avait parlé d'en acquérir une plus grande dans Devereaux Avenue. Harold Piper devait gagner des brassées d'argent.
En s'engageant sur le trottoir envahi par la nuit d'automne, elle prit cette expression désapprobatrice, légèrement désagréable, qu'arborent dans la rue la plupart des femmes de quarante ans qui ont réussi dans l'existence.
« Si j'étais Harold Piper, pensait-elle, je consacrerais un peu moins de temps à mes affaires, et un peu plus à mon foyer... Quelqu'un devrait lui parler en toute amitié... »
Mais, si Mme Fairboalt était satisfaite de son après-midi, ce serait devenu un triomphe pour peu qu'elle eût attendu deux minutes de plus. Car on apercevait encore sa noire silhouette à cent mètres dans la rue, lorsqu'un très séduisant jeune homme à l'air égaré tourna dans l'allée de la maison Piper. Mme Piper lui ouvrit elle-même la porte, et l'entraîna aussitôt dans la bibliothèque, avec une expression assez atterrée.
— Il fallait que je vous voie, commença-t-il fiévreusement. Votre lettre m'a mis dans un état affreux. Craignez-vous donc Harold à ce point ?
Elle secoua la tête.
— C'est fini pour moi, Fred, dit-elle lentement, et jamais ses lèvres n'avaient évoqué aussi irrésistiblement pour lui une rose. Harold en était malade hier soir, quand il est rentré. Jessie Piper n'a écouté que son sens du devoir, elle est allée tout lui raconter à son bureau. Il a été blessé et... oh ! je ne peux pas m'empêcher de comprendre ce qu'il ressent, Fred. Il dit que nous avons fait jaser tout l'été au club et qu'il n'en savait rien, et il comprend maintenant des bribes de conversations qu'il avait surprises et les allusions voilées des gens qui parlaient de moi. Il est très en colère, Fred ; il m'aime et je l'aime... en un sens.
Gedney inclina lentement la tête, les yeux mi-clos.
— Oui, dit-il, oui, j'ai le même problème que vous. Je vois trop bien le point de vue des autres. (Ses yeux gris plongèrent avec franchise dans les yeux noirs de Mme Piper.) Le rêve est fini. Mon Dieu, Evelyn, j'ai passé toute la journée à mon bureau les yeux fixés sur votre lettre pliée, je la regardais, je la regardais...
— Il le faut, Fred, dit-elle fermement, et la hâte qui perçait dans sa voix fut pour lui un nouveau coup. Je lui ai donné ma parole d'honneur de ne pas vous voir. Je sais exactement jusqu'où je peux aller avec Harold, et me trouver ici avec vous ce soir est l'une des choses qui me sont interdites.
Ils étaient encore debout face à face, et, en parlant, elle amorça un mouvement vers la porte. Gedney la regarda tristement, s'efforçant, puisque c'était la fin, de graver en lui une dernière image d'elle... et brusquement tous deux se figèrent en entendant un bruit de pas sur le gravier au-dehors. Elle le saisit aussitôt au revers de son manteau et l'entraîna, le poussa par la large porte dans la pénombre de la salle à manger.
— Je vais le faire monter, lui murmura-t-elle à l'oreille. Ne bougez pas tant que vous ne l'aurez pas entendu dans l'escalier. Puis vous sortirez par-devant.
Laissé seul, il l'écouta accueillir son mari dans le vestibule.
Harold Piper avait trente-six ans, neuf de plus que sa femme. Il avait de la beauté... avec des restrictions : des yeux trop rapprochés, et une certaine opacité quand son visage était au repos. Sa réaction à cette affaire Gedney était typique de toute sa façon d'être. Il considérait que la question était close, avait-il déclaré à Evelyn, et il ne lui ferait jamais de reproches à ce sujet ni d'allusions sous aucune forme ; il faisait ainsi preuve d'un esprit libéral, estimait-il à part lui, et elle serait dûment impressionnée. Pourtant, comme tous les hommes préoccupés de leur libéralisme, il était d'une grande étroitesse de vues.
Il témoigna ce soir-là à Evelyn une cordialité appuyée.
— Dépêchez-vous d'aller vous changer, Harold, dit-elle en hâte, nous allons chez les Bronson.
Il inclina la tête.
— Je ne mets pas longtemps à m'habiller, chérie, dit-il en allant dans la bibliothèque.
Le cœur d'Evelyn battait à grands coups.
— Harold, commença-t-elle d'une voix un peu étranglée, tout en le rejoignant au moment où il allumait une cigarette. Vous devriez vous dépêcher, Harold, répéta-t-elle au seuil de la pièce.
— Mais, pourquoi ? demanda-t-il, un peu impatienté. Vous-même n'êtes pas habillée, Evie.
Il s'installa dans un fauteuil et déplia son journal. Consternée, Evelyn se dit qu'il y en aurait au moins pour dix minutes... et Gedney retenait son souffle dans la pièce voisine. Et si Harold décidait d'aller prendre un verre de whisky, dans la carafe posée sur la crédence ? Elle eut alors l'idée de prévenir ce risque en lui apportant elle-même la carafe et un verre. Elle redoutait d'attirer d'aucune façon son attention sur la salle à manger, mais elle ne pouvait pas s'exposer à ce danger.
Mais, au même moment, Harold se leva, jeta son journal et s'approcha d'elle.
— Evie, ma chère, dit-il en se penchant pour l'entourer de ses bras, j'espère que vous ne vous tourmentez pas à propos d'hier soir... (Elle se blottit contre lui, tremblante.) Je sais, continua-t-il, que ce n'était de votre part qu'une amitié imprudente. Nous commettons tous des erreurs.
Evelyn l'entendait à peine. Elle se demandait s'il ne suffirait pas de s'accrocher à lui pour l'attirer dans l'escalier et le faire monter. Elle songea à feindre un malaise, à lui demander de la transporter au premier ; elle savait malheureusement qu'il commencerait par l'étendre sur le divan et aller lui chercher du whisky.
Sa tension nerveuse atteignit soudain un stade intenable. Elle avait perçu un craquement très léger, mais caractéristique, du parquet de la salle à manger. Fred tentait de sortir par-derrière.
Puis son cœur fit un bond atroce en entendant un son vibrant comme celui d'un gong retentir à travers toute la maison. Gedney avait dû heurter du coude la coupe de verre.
— Qu'est-ce que c'est ? cria Harold. Qui est là ?
Elle s'accrocha à lui, mais il se dégagea, et elle crut que la pièce explosait à ses oreilles. Elle entendit la porte de l'office s'ouvrir à toute volée, un bruit de course, un vacarme de casseroles, et, dans son désespoir, elle se précipita dans la cuisine où elle alluma la lampe à gaz. Le bras de son mari se dénoua lentement du cou de Gedney, et il s'immobilisa, en proie d'abord à la stupéfaction, puis à une douleur qui se peignit sur son visage.
— Bon sang ! dit-il, effaré. Bon sang !
Il se tourna comme pour s'élancer à nouveau sur Gedney, puis s'arrêta, relâchant visiblement ses muscles. Il eut un petit rire amer.
— Vous deux... vous deux...
Evelyn l'avait pris dans ses bras et plaidait sa cause d'un regard brûlant, mais il la repoussa et s'effondra sur une chaise de cuisine, le visage pétrifié comme de la porcelaine.
— Vous vous êtes moquée de moi, Evelyn. Ah ! petit démon ! Petit démon !
Jamais elle n'avait éprouvé une telle compassion pour lui ; jamais elle ne l'avait aimé aussi fort.
— Elle n'y est pour rien, dit Gedney presque humblement. C'est moi qui suis venu.
Mais Piper secoua la tête, et l'expression de ses yeux levés aurait pu faire croire qu'un accident physique avait temporairement mis son cerveau hors d'état de fonctionner. Son regard soudain pitoyable fit vibrer chez Evelyn une corde jusque-là muette, et, simultanément, une folle colère jaillit en elle. Elle sentit ses paupières brûlantes ; elle frappa violemment du pied ; ses mains tâtonnèrent fébrilement sur la table comme à la recherche d'une arme, et soudain elle se jeta sauvagement sur Gedney.
— Sortez ! hurla-t-elle, ses yeux noirs en feu, et frappant inutilement de ses poings frêles le bras étendu du jeune homme. C'est votre faute ! Sortez d'ici... Sortez... sortez ! SORTEZ !