Sarah, huit ans, est la dernière personne à avoir vu son frère avant qu’il ne disparaisse. Seize ans plus tard, dans la même ville, elle découvre dans les bois le cadavre d’une de ses élèves. Et tout à coup, le cauchemar de son enfance resurgit... Décidée à affronter son passé, Sarah va rouvrir seule l’enquête sur son frère.
Pourquoi on l'a choisi
Un suspense psychologique formidablement orchestré, où l’héroïne, bouleversante et attachante, nous entraîne dans sa quête de vérité.
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :4
Un peu fouillis ; Avant, après : trop de descriptions paysagères qui n'apportent rien au thème. Mais la fin est surprenante. Excellente traduction, texte facile. A recommander entre le début et la fin (relire le début après la fin pour mieux comprendre).
Un grand moment de lecture, ce livre je l'ai lu en une semaine tellement il m'a envoûtée, avec du suspense et de la curiosité, que dire de plus, peut-être un jour il y aura un film !!!! Ce serait super, merci encore pour ce choix.
Je me souviens très bien de certains moments. D'autres sont plus flous. Au fil des années, j'ai tellement cherché à remplir les trous que je mélange un peu les détails authentiques et ceux que j'ai inventés. Mais c'est ainsi que tout a commencé, du moins je le pense.
Voilà ce qui s'est passé selon moi. C'est le mieux que je puisse faire.
1992
À plat ventre sur un plaid dans le jardin, je fais semblant de lire. C'est le milieu de l'après-midi et le soleil chauffe mon crâne, mon dos, brûle la plante de mes pieds. Il n'y a pas classe aujourd'hui, les enseignants sont en formation, et voilà des heures que je suis dehors. Le plaid rêche est couvert de brins d'herbe que j'ai arrachés à la pelouse ; ils chatouillent ma peau nue. J'ai la tête lourde, les yeux qui se ferment tout seuls. Les mots sur la page défilent comme des fourmis en dépit de mes efforts pour les forcer à rester en place sur leurs lignes, alors je capitule, j'écarte mon livre et enfouis la tête entre mes bras.
L'herbe desséchée, brunie par des semaines de canicule, craque sous la couverture. Des abeilles bourdonnent dans les roses d'été. Non loin, une tondeuse vrombit. La radio, allumée, laisse échapper une voix féminine, qui s'élève et baisse selon des inflexions mesurées, interrompue de temps à autre par des explosions musicales. Les mots, indistincts, se fondent les uns aux autres. Paf-pof-pof : le rythme régulier de mon frère qui joue au tennis contre le mur de la maison. Raquette, mur, sol. Paf-pof-pof. Je lui ai déjà demandé si je pouvais faire une partie avec lui. Il préfère jouer seul ; c'est comme ça lorsqu'on a quatre ans de moins et que l'on est une fille, de surcroît.
Entre mes bras, j'aperçois une coccinelle qui grimpe sur un brin d'herbe. J'aime bien les coccinelles ; je les ai étudiées pour un exposé à l'école. Je tends le doigt dans l'espoir qu'elle vienne s'y promener, mais elle déploie ses ailes et s'envole. Quelque chose me chatouille le mollet, une grosse mouche noire ; une vraie invasion, cette année : tout l'après-midi j'en ai senti se poser sur moi. J'enfonce un peu plus ma tête au creux de mes bras et ferme les yeux. Le plaid sent la laine chaude et la douceur des jours d'été. Le soleil cogne, les abeilles fredonnent une berceuse.
Quelques minutes, quelques heures plus tard, j'entends des pas, des pieds foulent l'herbe sèche et cassante. Charlie.
— Dis à maman que je reviens.
Les pieds s'éloignent.
Je ne lève pas la tête. Je ne lui demande pas où il va. Je suis plus assoupie qu'éveillée. Peut-être même déjà en train de rêver.
Lorsque j'ouvre les yeux, je comprends qu'il s'est passé quelque chose, sans savoir quoi. J'ignore combien de temps j'ai dormi. Le soleil est encore haut dans le ciel, la tondeuse à gazon ronronne toujours, la radio bourdonne, mais il manque quelque chose. Il me faut un instant pour me rendre compte que la balle ne rebondit plus. La raquette est à terre, mon frère a disparu.
1
Je ne partis pas la chercher ; simplement, je ne pouvais pas supporter de rester à la maison. J'avais quitté l'école aussitôt le dernier cours terminé, évitant la salle des professeurs pour rejoindre directement le parking. Ma petite Renault fatiguée avait démarré sans que j'aie besoin d'insister. Le premier événement positif de la journée.
D'ordinaire, je ne rentrais pas immédiatement après la fin des cours. J'avais pris l'habitude de passer un moment dans ma salle de classe désertée. Parfois, j'en profitais pour préparer mes leçons ou corriger des copies. La plupart du temps, je restais assise à regarder par la fenêtre, le silence pressant contre mes oreilles comme si je me trouvais au fond de la mer. Rien ne parvenait à me ramener à la surface ; je n'avais ni enfants ni mari à retrouver. Une seule chose m'attendait à la maison : une plaie, dans tous les sens du terme.
Aujourd'hui, c'était différent. Aujourd'hui, j'avais assez donné. On était début mai, il avait fait très beau. Il régnait une chaleur désagréable à l'intérieur de la voiture, qui avait passé l'après-midi au soleil. Je baissai ma vitre, mais à cette heure de pointe, dans la circulation, pare-chocs contre pare-chocs, j'obtins à peine assez d'air pour faire voleter mes cheveux.
Peu habituée à me colleter avec les embouteillages de sortie d'école je serrais fort le volant, au point d'en avoir mal aux bras. J'allumai la radio, l'éteignis quelques secondes plus tard. Le trajet jusqu'à chez moi n'était pas long, il fallait un quart d'heure en temps normal. Cet après-midi-là, j'enrageai dans ma voiture pendant près de cinquante minutes.
Lorsque je pénétrai enfin dans la maison, tout était calme. Trop calme. Je restai un instant dans la pénombre fraîche de l'entrée, à écouter. Le changement de température fit se hérisser les poils sur mes bras ; un petit frisson me parcourut, sous mon tee-shirt moite de sueur aux aisselles et dans le dos. La porte du salon était ouverte, exactement comme je l'avais laissée le matin. Le seul bruit dans la cuisine provenait du robinet mal fermé qui gouttait dans le bol de céréales que j'avais posé dans l'évier après mon petit déjeuner. J'aurais pu parier que personne n'avait mis les pieds ici depuis mon départ pour l'école le matin même. Ce qui signifiait...
Sans enthousiasme, je montai l'escalier, accrochant au passage mon sac à main au pilastre.
— Je suis rentrée.
Cette annonce provoqua une forme de réaction - j'entendis traîner des pieds dans la chambre au fond du couloir. Celle de Charlie. La porte était close. Sur le palier, j'hésitai à frapper. À la seconde précise où je décidai de m'éclipser, la poignée tourna. Il était trop tard pour atteindre ma chambre avant que la porte s'ouvre, j'attendis donc avec résignation. Ses premiers mots suffiraient à m'apprendre comment s'était passée sa journée.
— Qu'est-ce que, tu veux ?
Humeur belliqueuse, à peine contenue.
Normale, en gros.
— Salut, maman. Tout va bien ?
La porte, qu'elle avait seulement entrebâillée, s'écarta davantage. Je voyais le lit de Charlie, les draps un peu chiffonnés à l'endroit où ma mère s'était assise. En robe de chambre et en pantoufles, accrochée à la poignée, elle oscillait doucement, à la manière d'un cobra. Son visage se plissa, elle tentait de se concentrer.
— Qu'est-ce que tu fiches ? demanda-t-elle.
— Rien, répondis-je, soudain envahie d'une grande lassitude. Je viens de rentrer du travail, c'est tout. Je passais juste te dire bonjour.
— Je ne t'attendais pas si tôt.
Elle paraissait perplexe, suspicieuse.
— Quelle heure est-il ? ajouta-t-elle.
Comme si cela avait la moindre importance.
— Je suis rentrée un peu plus tôt que d'habitude, dis-je, sans expliquer pourquoi.
C'était inutile. Cela ne l'intéresserait pas. Peu de choses l'intéressaient.
Sauf Charlie. Charlie, son garçon chéri. Charlie, lui, avait toute son attention. Sa chambre était immaculée. Rien n'avait bougé en seize ans. Pas un petit soldat n'avait été déplacé, pas un poster décroché. Une pile de vêtements pliés attendait d'être rangée dans la commode. Le réveil sur la table de chevet fonctionnait encore. Ses livres étaient soigneusement alignés sur les étagères au-dessus du lit : manuels scolaires, bandes dessinées, ouvrages volumineux sur les avions de la Seconde Guerre mondiale. Des livres de garçon. Tout était exactement tel qu'au moment de sa disparition, comme s'il pouvait revenir et reprendre sa vie où il l'avait laissée. Mon frère me manquait - chaque jour, il me manquait -, mais je détestais cette pièce.
Ma mère montrait des signes d'impatience maintenant, elle tripotait la ceinture de sa robe de chambre.
— Je faisais un peu de rangement, expliqua-t-elle. Je me retins de demander ce qui, précisément, avait besoin d'être rangé dans cette pièce immuable où stagnait un air confiné. Un relent âcre de chair malpropre et d'alcool partiellement assimilé arriva jusqu'à moi, je fus prise d'un haut-le-cœur. Je ne souhaitais qu'une chose, sortir de la maison et fuir aussi loin que possible.
— Pardon, je ne voulais pas t'importuner.
Je reculai en direction de ma chambre.
— Je vais courir, précisai-je.
— Courir, répéta ma mère d'un air mauvais. Surtout, ne te gêne pas pour moi.
Son changement de ton me prit au dépourvu.
— Je... Je croyais que je t'avais dérangée.
— Oh, non ! Fais-toi plaisir. Comme toujours.
Je n'aurais pas dû réagir. Je n'aurais pas dû me laisser entraîner là-dedans. En général, je me garde bien de penser que je pourrais triompher.
— Qu'est-ce que tu sous-entends ?
— Tu le sais bien, non ?
À l'aide de la poignée de la porte, elle se redressa de toute sa taille, de deux centimètres inférieure à la mienne - pas très grande, donc.
— Tu vas et tu viens comme bon te semble, reprit-elle. Il s'agit toujours de faire comme cela t'arrange, n'est-ce pas, Sarah ?
Il aurait fallu que je compte jusqu'à un million pour ne pas perdre mon calme. Néanmoins, je réussis à ravaler ce que j'aurais voulu répliquer, à savoir : La ferme, espèce de sale égoïste ! Je ne suis là que par loyauté mal placée. Je ne suis là que parce que papa préférait que tu ne restes pas seule, pour aucune autre raison, car il y a longtemps déjà que tu as consumé l'amour que je pouvais avoir pour toi, espèce d'ingrate, toi qui n'es capable que de t'apitoyer sur ton sort.
Je me contentai de répondre
— Je pensais que tu n'y verrais pas d'inconvénient.
— Penser ? Pourtant, tu ne penses pas beaucoup. Jamais, en fait.
Avec une morgue qu'émoussait légèrement son pas titubant, elle me contourna pour rejoindre sa chambre. Elle s'immobilisa sur le seuil.
— À ton retour, ne me dérange pas. Je vais me coucher tôt.
Comme si l'envie pouvait me prendre de rechercher sa compagnie ! Mais j'opinai, feignant de comprendre, pour mieux donner, sitôt la porte claquée derrière elle, un tour sarcastique à mon lent hochement de tête. Avec soulagement, je m'enfermai dans ma chambre. Elle ne doute vraiment de rien, informai-je la photographie de mon père posée sur ma table de chevet.
— Tu me le revaudras, murmurai-je. Je te le jure.
Il continua à sourire avec indifférence et après quelques instants je me forçai à me remuer et à récupérer sous le lit ma paire de baskets.