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Les enquêtes d'Enola Holmes, tome 4 : Le secret de l'éventail
Les enquêtes d'Enola Holmes, tome 4 : Le secret de l'éventail
Nancy Springer
228 pages
Couverture souple. 13,5 x 19 cm
Nathan
10 ans et plus
Réf : 291885
Avec ce livre, cumulez 10 Points Club
Au lieu de 13,90  (prix public)
Disponible
Résumé
Déjà plus de huit mois qu'Enola Holmes a échappé à la vigilance de ses frères, qui s'étaient mis en tête de faire d'elle une lady. Depuis, elle résout des enquêtes - parfois même plus efficacement que son détective de frère ! Or, voici qu'elle croise une amie, lady Cecily Alistair, en plein désarroi ! Avant de disparaître, celle-ci glisse à la jeune fille un éventail, qui recèle un mystérieux message. Décidée à lui porter secours, Enola va s'efforcer d'en percer le secret.
Elle ne le sait pas encore mais elle va bientôt se retrouver face à un autre enquêteur, investi de la même mission... son frère Sherlock.
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :2
Laurus
Le 28 mai 2011
A quand les tomes 5 et 6 ?!
J'ai adoré, j'ai lu le premier tome par curiosité puis j'ai dévoré les trois suivants. S'il n'y avait pas l'avantage financier, je serai allée acheter les suivants à la Fnac. Du suspense, de l'action, un scénario assez simple pour les pré-ados mais tout de même agréable pour les plus âgés. Et on arrive à avoir une bonne idée de la vie au XIX siècle. Et en plus de tout ça, on retrouve notre cher Sherlock Holmes ! (sans les drogues). Alors, à quand les tomes suivants en magasin ? (Est-ce que quelqu'un sait s'il y aura un tome 7, des commentaires sur internet me font me poser la question).
Réponse du modérateur : Le prochain tome, intitulé "L'énigme du message perdu" sera disponible au Club à la fin du mois d'août.
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Mamouis
Le 20 janvier 2012
Excellente série
Des personnages intéressants, des intrigues soignées et pleines de rebondissements, beaucoup de détails sur la vie londonienne au XIXe siècle, une héroïne attachante (même s'il est difficile de croire qu'à 14 ans elle est capable de tout ça!) , le tout dans une langue soutenue (pour les plus jeunes, des mots pas courants !), une écriture recherchée : voilà de l'excellente lecture ! On a toujours envie le lire le tome suivant !
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Lorsque Nancy Springer était enfant, sa mère avait les œuvres complètes de sir Arthur Conan Doyle. Elle se souvient des innombrables lectures et relectures de ces dix volumes reliés d'un tissu brun, qui ne se terminèrent que lorsqu'il ne resta plus d'histoires de Sherlock Holmes qu'elle n'ait mémorisées.
Nancy Springer développa ainsi le désir de créer un personnage féminin fort, qui aurait les mêmes capacités à résoudre des énigmes passionnantes que le plus célèbre des détectives. C'est ainsi que naquit Enola Holmes, la sœur cadette de son héros favori. Le premier tome de cette série, La Double Disparition, a recueilli de nombreuses critiques enthousiastes.
Spécialiste du détournement de personnages, Nancy Springer est aussi l'auteur de romans racontant les exploits de Rowan Hood, qui n'est autre que... la fille de Robin des Bois ! Elle a également écrit deux romans inspirés de l'épopée du roi Arthur, sur le personnage de Morgan. Elle a obtenu deux fois le prix Edgar dans la catégorie Meilleur Roman policier pour jeune adulte.
Nancy Springer est professeur de littérature à l'université de York et habite à East Berlin, en Pennsylvanie.
Extrait

LONDRES

(SALLE À MANGER
D'UNE MAISON BOURGEOISE)

MAI 1889


« VOILÀ DÉJÀ PLUS DE HUIT MOIS que cette gamine a disparu...
— Cette gamine a un nom, mon cher Mycroft », l'interrompt Sherlock.
Il bride son agacement, en invité poli. Son frère Mycroft, hôte accompli malgré des mœurs d'ours solitaire, a attendu de voir repartir la tourte au pigeon sauce groseille avant d'aborder la déplaisante question de leur jeune sœur en fugue.
« ... Elle s'appelle Enola. Et d'ailleurs, poursuit Sherlock d'un ton adouci, presque amusé, elle n'a pas disparu au sens usuel du terme. Disons plutôt qu'elle a rué dans les brancards. Pris la tangente. Et que, depuis, elle s'emploie efficacement à nous filer entre les doigts.
— Si elle ne s'employait qu'à ça ! » commente Mycroft, et il s'étire en avant pour empoigner la carafe à vin, non sans un petit grognement d'effort dû à l'obstacle que constitue son estomac généreux.
Conscient que son aîné s'apprête à faire une déclaration solennelle, Sherlock se tait et regarde son verre se remplir de l'excellent breuvage qui met de l'agrément dans la conversation. Chacun des deux convives a dûment desserré faux col et nœud papillon.
Mycroft savoure une gorgée de vin, puis il reprend, avec cette lenteur pompeuse qui le rend si exaspérant : « Au cours des huit mois écoulés, elle a contribué activement à retrouver trois personnes signalées pour disparition et à faire mettre sous les verrous trois criminels avérés...
— Je l'avais noté, concède Sherlock. Et alors... ?
— Vous ne remarquez pas comme un inquiétant leitmotiv dans ces trois affaires ?
— Pas le moindre. Pure coïncidence. Pour le jeune marquis de Basilwether, c'est le hasard qui a placé ce garçon sur son chemin. Pour ce qui est de lady Cecily Alistair, c'est en distribuant des aumônes dans les bas quartiers, déguisée en bonne sœur, qu'elle a croisé cette jeune fille. Quant au...
— Et c'est le hasard aussi, chaque fois, qui l'a placée sur la piste des ravisseurs ? »
D'un regard appuyé, Sherlock torpille l'interruption. « ... Quant au cas Watson, disais-je, s'en serait-elle seulement mêlée si je n'étais notoirement lié à John ?
— Mais vous ne savez ni pourquoi ni comment elle s'est trouvée mêlée à l'affaire ! Et vous ignorez toujours par quel biais elle est remontée jusqu'à lui.
— C'est un fait, reconnaît Sherlock. Je l'ignore. » Est-ce un heureux effet de ce remarquable porto hors d'âge ou simplement celui du temps qui passe ? Toujours est-il que songer à leur jeune sœur en rupture de ban n'éveille plus en lui ce chagrin aigu ni cette anxiété qui le rongeaient encore voilà quelques semaines. « Et ce n'est pas la première fois qu'elle me dame le pion », conclut-il avec une étrange inflexion ; à croire que, pour un peu, il serait fier d'elle.
« Hmpf ! Et à quoi l'avanceront tant d'audace et d'astuce le jour où elle sera femme, hein ?
— À peu de chose, j'imagine... Oh ! c'est bien la digne fille de notre suffragiste de mère. Malgré tout, pour le moment du moins, je ne suis plus très inquiet pour sa sécurité. À l'évidence, elle est parfaitement capable de mener sa barque seule.
— Là n'est pas la question, s'impatiente Mycroft avec un petit geste en chasse-mouche. C'est son avenir qui me préoccupe. Pas sa sécurité immédiate. Qu'en sera-t-il dans quelques années ? Quel gentleman digne de ce nom souhaitera prendre pour épouse une jeune fille aussi indépendante ? Et attirée, qui plus est, par les bas-fonds du crime ?
— Elle n'a pas quinze ans, Mycroft, rappelle Sherlock d'un ton patient. Quand lui viendra l'âge de se faire courtiser, je doute qu'elle camoufle encore une dague sous son corset. »
Les sourcils broussailleux de l'aîné prennent leur vol. « Ah parce que vous croyez qu'alors elle daignera se conformer aux usages de la société ? Vous le croyez, vous ? Qui avez obstinément refusé de suivre la voie des études classiques pour créer votre propre spécialité ? »
D'un geste léger, le premier détective privé conseil au monde – et le seul à ce jour – écarte l'objection. « Elle appartient au beau sexe, mon cher Mycroft, faut-il vous le rappeler ? Les lois de la biologie lui commanderont de faire un nid et de procréer. Attendez seulement que surviennent les premières manifestations de la fémi...
— Billevesées ! » L'aîné se redresse comme un coq. « Si vous croyez que notre sœur, têtue comme elle l'est, acceptera de plier pour se mettre en quête d'un mari !
— Et que voulez-vous qu'elle fasse ? » rétorque le cadet, qui n'a pas coutume d'entendre ses dires se faire traiter de sornettes. « Qu'elle se lance dans une carrière de recherche des disparus et d'arrestation de malfrats ?
— Je n'exclus rien.
— Quoi ? Vous la verriez s'établir dans le métier ? Me faire concurrence ? » Sous l'irritation, l'humour pointe.
« Elle en serait bien capable.
— Eh ! faites-lui donc fumer le cigare, tant que vous y êtes ! » Sherlock rit de bon cœur à présent. « Ma parole, vous oubliez que notre jeune sœur n'est qu'une enfant. Égarée, certes, mais une enfant. Croyez-moi, vous lui prêtez dix fois trop de suite dans les idées. Vous extravaguez, mon cher Mycroft, vous extravaguez. »



CHAPITRE PREMIER

JUSQU'ALORS, les premiers clients du « Dr Ragostin, Spécialiste en recherches – Toutes disparitions » se comptaient au nombre de trois : une veuve âgée, fort plantureuse, pleurant son bichon adoré ; une douairière affolée de ne plus pouvoir mettre la main sur le précieux rubis qu'elle tenait de son défunt mari ; et un général d'armée dont le plus cher souvenir de la guerre de Crimée manquait à l'appel : son tibia criblé de balles, dûment paraphé par le médecin militaire qui l'en avait jadis amputé sur le champ de bataille. Autrement dit, des broutilles. J'aurais mieux fait, mille fois mieux fait de me concentrer sur une entreprise d'une autre envergure : rechercher ma mère. Je la savais en compagnie de bohémiens, pardon, de « gens du voyage » comme elle disait, et sans doute à nouveau sur les routes, la belle saison revenue. Je m'étais promis qu'au retour du printemps je m'efforcerais de la localiser. Non pour lui adresser des reproches ni pour l'obliger à quoi que ce fût, simplement pour... pour retrouver moi-même un membre amputé, si j'ose dire.
Malgré quoi, on était en mai et je n'avais toujours rien engagé en ce sens, sans d'ailleurs pouvoir spécifier pourquoi – n'était que mes « affaires » me retenaient à Londres.
Affaires, vraiment ? Un toutou, une babiole et un tibia ?
Mais un client était un client, raisonnais-je. Aucun d'eux, et pour cause, n'avait rencontré en personne l'illustre (et fictif) Dr Ragostin. C'était « miss Meshle », sa fidèle assistante, qui avait rendu à la veuve éplorée son adorable bichon frisé, récupéré au bout de trois jours chez un commerçant véreux de Whitechapel, connu pour son négoce de chiens de race « recueillis errants ». La même miss Meshle avait résolu en un tournemain l'énigme du rubis introuvable, en envoyant un gamin jeter un coup d'œil au creux d'un nid d'une pie, à la cime d'un tilleul, non loin des fenêtres de la douairière. (Quel plaisir c'eût été pour moi de grimper là-haut moi-même ! Mais les convenances l'interdisaient.) Quant au précieux tibia du général d'armée, j'étais plus ou moins sur sa piste... lorsque le hasard me plaça sur une affaire plus palpitante et, l'avenir devait le démontrer, nettement plus brûlante.
Je suis un peu gênée de le préciser, mais tout commença dans un édifice confidentiel alors inauguré depuis peu sur un trottoir d'Oxford Street. Vivement apprécié de toute la gent féminine fréquentant les boutiques de ce quartier huppé, c'était une commodité dont on ne parlait qu'à mots couverts, et jamais devant les messieurs : les premières toilettes publiques pour dames de Londres.
Accéder à cette superbe innovation – reconnaissance implicite que les dames bien nées ne passaient plus leurs journées à trois pas de leurs propres cabinets d'aisance – vous délestait d'un penny, mais c'était un penny bien placé, même s'il faut admettre que cette somme aurait pu assurer toute une journée de pain, de lait et d'éducation à un enfant des quartiers pauvres. Ce montant, bien que modique, réservait l'établissement aux représentantes des classes aisées, sans pour autant en interdire la fréquentation occasionnelle à des employées de bureau telles qu'Ivy Meshle, avec sa frange de fausses bouclettes et ses fanfreluches bon marché.
Ce jour-là, cependant, ce n'est pas sous les traits de cette demoiselle un brin vulgaire que j'étais de sortie. Non, mes affaires m'ayant attirée du côté du British Museum (où mes aînés rôdaient parfois, hélas pour moi), je m'étais déguisée en femme savante, ma chevelure très quelconque remontée en chignon très quelconque, et mon visage mince et pâlot dissimulé derrière un pince-nez à monture d'ivoire. Outre qu'il semblait réduire un peu l'alarmante longueur de mon appendice nasal, ce pince-nez présentait l'avantage de me rendre plus quelconque encore : aucune jolie femme n'eût accepté d'être vue avec pareil accessoire sur le nez. Vêtue d'une longue robe de serge sombre d'irréprochable qualité mais rébarbative à souhait, et coiffée d'un chapeau non moins rébarbatif, je m'accordais une petite pause dans le vestibule de l'endroit, tout en faux marbre et vrai cuir sombre, réconfortée par l'idée qu'en ce lieu, au moins, mes aînés ne risquaient pas de surgir.
La journée, à ce stade, avait été éprouvante : les intellectuelles – les « bas-bleus », comme on les nommait sans grande indulgence – n'étaient bien vues de personne, et surtout pas de la population masculine de Londres. Mais là, au moins, j'étais assurée d'avoir la paix et je me sentais même quasi invisible. Car il était courant, de la part des usagères du lieu, de s'attarder un instant dans la fraîcheur de ce vestibule avant de retourner courir les magasins et respirer la poussière de la rue.
La sonnette tinta. L'employée à petit tablier blanc s'empressa d'aller ouvrir et trois dames me frôlèrent au passage, car j'occupais la banquette – étroite mais capitonnée – la plus proche de l'entrée. Bien entendu, je ne levai pas le nez de mon journal, et ne leur aurais pas accordé d'intérêt, n'eût été que d'emblée, à la seconde même de leur arrivée, je perçus quelque chose d'anormal. Une sorte de tension entre elles.
Sur leur passage, pas un mot, pas un son, hormis un bruissement de jupons. Intriguée, sans relever la tête – leur jeter ne fût-ce qu'un regard eût été inconvenant –, je les épiai à la dérobée à travers mes cils baissés.
Il n'y avait à voir que des dos, bien sûr : deux d'entre eux fort imposants et plus que richement vêtus, avec un beau volume de jupe balayant le sol en majesté ; entre les deux, un troisième, menu, avec jupe jaune citron et à la dernière mode de Paris – c'était même le premier exemplaire que je voyais « en vrai », j'entends par là autrement que sur un mannequin dans la vitrine d'un magasin. D'énormes rubans de satin se pavanaient à l'arrière, gonflant à plaisir la chute de reins, mais la jupe elle-même, bouffante sur les hanches, se resserrait curieusement sous les genoux, sans doute grâce à un jeu de rubans invisibles, comme pour former une seconde taille. Après quoi, elle s'évasait de nouveau à la façon d'une cloche, l'ourlet frôlant le sol et cachant bien les pieds de celle qui la portait. Cette dernière allait à si petits pas que c'est à peine si l'étoffe frémissait, l'entrave réduisant sa foulée à un pas de canari. À la voir ainsi clopiner, je m'interrogeai : comment pouvait-on... ? Car la silhouette avait beau être frêle, trop pour répondre à l'idéal féminin du « sablier » – taille de guêpe, mais buste généreux et hanches fortes, elle était à mes yeux fort gracieuse. Cette jupe absurde, c'était comme une entrave à un daim. Certes, le bon sens n'a jamais pesé lourd face aux décrets de l'élégance – corsets et « tournures » en faisaient foi –, mais fallait-il que cette jeune personne fût une esclave de la mode pour s'imposer une tenue qui la laissait à peine mettre un pied devant l'autre !
Comme le trio approchait de la porte du saint des saints, cœur stratégique de l'endroit, la silhouette juvénile fit halte.
« Eh bien ? Avancez ! » ordonna la dame à sa droite.
Au lieu de quoi, sans mot dire, le brin de femme à jupe entravée s'assit, et pas de la plus élégante façon. Je dirais plutôt qu'elle se jeta, ou se laissa choir, sur l'un des sièges de cuir alignés contre le mur à l'autre bout du vestibule.
Alors son visage se tourna vers moi, et je faillis glapir de stupeur, car je la connaissais, mais si ! Je ne pouvais pas me tromper. Ce que nous avions traversé ensemble, elle et moi, l'étrange impression de sororité éprouvée alors, ma terreur lorsque l'étrangleur l'avait attaquée, tout était gravé en moi pour la vie. Et ce beau visage ouvert et fragile ne s'oubliait pas. C'était la fille du baronnet Alistairésup1;, la jeune gauchère disparue que j'avais retrouvée, et arrachée à son ravisseur : l'honorable lady Cecily, seize ans et demi ou peut-être, à présent, dix-sept ans.
Mais je ne connaissais ni l'une ni l'autre des deux femmes qui l'accompagnaient. Où donc était la mère de Cecily, la douce lady Theodora ? Quant à Cecily elle-même, quatre mois plus tôt je l'avais vue en haillons, amaigrie, aux abois, et pourtant rien n'aurait pu me préparer à la découvrir telle qu'elle était là, plus hagarde encore, les traits tirés de détresse muette. Dents serrées, le menton haut, elle défiait d'un regard de gibier traqué les deux duègnes penchées sur elle.
« Eh non jeune fille », déclara la plus massive – et ce ton d'autorité n'était pas celui d'un simple chaperon. Une grand-mère peut-être, ou une tante ? « Non, vous ne restez pas ici. Vous venez avec nous. » Elle saisit par un coude la jeune fille assise et sa comparse fit de même.
À ce stade, j'avais relevé la tête pour de bon, bouche entrouverte je suppose. Mais les deux femmes me tournaient le dos, toute leur attention concentrée sur l'adolescente assise.
« Vous n'avez pas le droit de me forcer », gronda lady Cecily très bas.
Elle se renfonça plus encore dans son siège, au grand dam de ses falbalas citron, et se fit toute molle, la tête dans les épaules. Dès lors, pour l'obliger à se relever, les deux femmes n'avaient d'autre choix que de la remettre sur pied de force. Ce qui n'eût pas été facile, et cependant, sans ma présence, je suis convaincue qu'elles l'auraient fait. Mais elles jetèrent un coup d'œil en arrière et s'avisèrent que j'étais là. J'avais replongé le nez dans mon journal, mais elles n'étaient point sottes.
« Fort bien, déclara la première d'un ton acide. Nous irons donc à tour de rôle.
— Allez-y, proposa l'autre. Je reste avec elle. »
La première disparut dans le cénacle des toilettes, l'autre s'assit posément sur le siège voisin et s'employa à discipliner les plis de sa jupe en pongé. À cet instant, lady Cecily releva la tête, en captif cherchant une issue – puis posa les yeux sur moi.
Et me reconnut. Elle avait beau ne m'avoir entraperçue qu'une fois, en cette nuit tragique où son ravisseur avait failli la tuer, elle me reconnut instantanément. Nos regards se croisèrent et ce fut comme un claquement de fouet – car aussitôt elle baissa les yeux, de crainte sans doute de laisser voir son émoi à celle qui la surveillait.
Je l'imitai, m'interrogeant. Se rappelait-elle mon nom qu'imprudemment, sur une impulsion, je lui avais révélé ? Enola Holmes ... Un instant, je m'étais sentie très proche de cette fille de baronnet, déchirée en une double personnalité : l'artiste gauchère contrariée, hypersensible, qui traduisait à grands traits de fusain sa compassion pour les démunis, et l'adolescente docile, droitière et bien élevée, la lady Cecily de la haute société.


1. Voir L'Affaire lady Alistair.