Shim Chong, fille vendue
Top lecteur
Shim Chong, fille vendue
Hwang Sok-Yong
480 pages
Couverture souple
Réf : 280137
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Au lieu de 23,50  (prix public)
Résumé
Nous sommes à la fin du XIXe siècle mais, dès la première page, nous sommes surtout avec Shim Chong, l’héroïne inoubliable de cette saga romanesque. Victime de la traite des enfants, notre Cendrillon coréenne est vendue au marché florissant du sexe. Son parcours à travers toute l’Asie, de la prostitution sordide à la haute courtisanerie des geishas, devient un combat pour la liberté.  
Pourquoi on l'a choisi
Nous avons savouré de bout en bout ce véritable bijou aussi délicat que foisonnant. Son auteur, Hwang Sok-Yong est considéré comme le plus grand ambassadeur de la littérature asiatique d’aujourd’hui. On se délecte de son talent de peintre et de la beauté de son écriture. 
Avis Top Lecteur
« L’histoire de Shim Chong se lit d’une traite. Tantôt attendri, tantôt révolté, parfois même au bord des larmes, le lecteur va vivre avec l’héroïne de ce très beau et très riche roman. Une véritable épopée sur fond d’Histoire des colonies d’Extrême-Orient. Ce livre,dur mais très beau, est aussi un mélange subtil de poésie et d’érotisme. Ce n’est jamais vulgaire. [...] Ce serait dommage de passer à côté d’une telle œuvre. C’est magnifique. C’est du grand art. »

Brigitte Nolet-Puraye
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :2
Lilou3111
Le 19 juillet 2011
Epoustouflant
Une magnifique histoire relatant la dure vie de notre héroïne et ses mésaventures, mais aussi ses moments de joie...Vraiment à lire, on retient son souffle jusqu'au bout !
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rastafouette
Le 07 août 2011
Merveilleuse
On se laisse vite entraîner par l'histoire de la pauvre Chong, vendue à l' âge de 15 ans. Livre très bien écrit.
Il n'y a pas de commentaire associé à cet avis.
Hwang Sok-Yong est né en Corée en 1943. Son œuvre témoigne des bouleversements qui, depuis de nombreuses années, déchirent son pays. Il est l'auteur de romans tels L'Ombre des armes, Les Terres étrangères, L'Invité...
Hwang Sok-Yong a obtenu de nombreux prix littéraires mais son engagement lui a également valu l'exil et la prison.
Lu dans la presse
« Le roman foisonnant d'une courtisane coréenne sur les mers de Chine. Au cœur de Shim Chong, fille vendue, le bruit de la mer qui bat, qui se brise à chaque page, comme une basse continue ou comme une injonction répétée de vie ou de mort. »

Le Monde


« Inspirée d'une ancienne légende coréenne, Shim Chong, fille vendue est une vaste saga qui traverse toute une partie du continent asiatique à la fin du XIXe siècle et s'organise autour d'un extraordinaire personnage de femme : Shim Chong. »

Marjorie Alessandrini, Le Nouvel Observateur



« De la misère la plus noire à la vie de courtisane, Shim Chong traverse un Orient de boue et de larmes avec, pour seuls bagages, cette fierté et cette insolence qu'elle ne cessera de brandir face à la concupiscence des hommes. (...) Son odyssée est celle d'une âme meurtrie, mais merveilleusement insoumise, et Hwang Sok-Yong a fait de cette Nana coréenne un symbole : celui de la liberté dans un pays enchaîné aux pires servitudes. »

André Clavel, Lire
Extrait

CHAPITRE I
La réincarnation

Elle sombrait dans les abysses. Au plus ténébreux des profondeurs de la mer, elle ondoyait sur un voile de soie animé d'une légère oscillation. Une sorte de muraille s'étirait devant ses yeux comme si elle s'enfonçait dans la béance vertigineuse d'un puits.
« Ah ! sauvez-moi ! »
Le cri de Chong ne sortit point de sa gorge. Il n'avait retenti que dans sa tête. Tout à coup, elle eut le sentiment de percuter, dans un bruit assourdissant, le fond glacé du gouffre. Presque aussitôt, ce même voile de soie qui l'entraînait la repoussa vers le haut. Elle prit son essor, doucement, en direction de l'ouverture ; le mur de pierre glissait désormais en sens inverse. Les reins courbés en arc, la tête renversée, c'est du menton qu'elle toucha en premier le ciel. Propulsée soudain hors du puits, elle atterrit brutalement dans un recoin.
Les paupières entrouvertes, elle discerna un minuscule cabanon de planches. Tâtonnant des deux mains, elle ne fut pas longue à se découvrir gisant sur une natte grossière de bambou. Le sol s'inclina, Chong bascula et vint heurter la paroi opposée. Une porte lui apparut juste en face, avec, dans sa partie haute, un grillage rectangulaire qui laissait passer l'air. En prenant appui contre le mur incliné, elle parvint à s'en approcher et put s'agripper à la poignée ; celle-ci, solidement fixée, était en bois, de forme arrondie. Chong poussa la porte qui ne céda que de quelques centimètres ; un cadenas devait la fermer de l'extérieur. Lorsque le cabanon s'inclina dans l'autre sens, elle se cramponna à la poignée et, de l'autre main, s'accrocha au grillage.
Par cette ouverture, elle put enfin distinguer l'avant du bateau. Elle vit la vague se briser contre son bord et l'écume s'abattre sur le pont. Il faisait sombre. Dans le ciel couvert de nuages noirs, elle remarqua quelques taches plus claires. Était-ce le petit matin, la tombée de la nuit ? Comme sa prison donnait directement sur une coursive desservant le pont, elle voyait d'un côté le bord et de l'autre une paroi de bois, mais nul humain. Les vagues qui se brisaient sur les planches ruisselaient en traînées écumeuses jusqu'à la porte.
Deux silhouettes apparurent au bout de la coursive. Elles avançaient d'un pas malaisé en prenant appui contre les rambardes. Chong lâcha la grille et la poignée de la porte, elle se laissa glisser au sol et se réfugia dans un coin. Elle s'y tenait accroupie quand la porte s'ouvrit dans un claquement sonore. Le vent marin s'engouffra dans l'étroit cabanon. L'un des hommes tendit une lampe à hauteur de sa tête, puis il s'adressa à son compagnon dans une langue incompréhensible. Tous deux pénétrèrent dans la cabine ; ils repoussèrent la porte derrière eux et s'accroupirent. L'un portait un chapeau rond et une veste bleue à col ouvert, l'autre, les cheveux en chignon, avait le front ceint d'une serviette de coton blanche. Ce dernier demanda tout bas à Chong :
— Tu as repris tes esprits ?
Chong restait silencieuse, pelotonnée dans son coin.
— Tu ne me reconnais pas ? C'est moi qui t'ai amenée ici.
Elle scruta son visage dans la lumière de la lampe. C'était, en effet, le marchand coréen qu'elle avait aperçu au marché de Hwangju. Comme le Chinois à la veste bleue lui chuchotait quelque chose, le marchand reprit :
— Tu es trempée. Tiens, mets ça.
Il jeta un paquet de vêtements à ses pieds avant d'ajouter :
— On sort un moment, pendant ce temps, change-toi.
Les deux hommes s'esquivèrent après avoir suspendu la lampe à la poignée. Chong porta alors les yeux sur son corps : elle était tout de blanc vêtue, on aurait dit un habit de deuil ; son accoutrement était encore tout mouillé. Elle défit les nœuds de la courte veste puis de la jupe. En jupon, elle remonta ses genoux sous son menton pour dissimuler sa poitrine, puis elle défit le paquet. Elle enfila le pantalon noir qui ressemblait à un sous-vêtement coréen et le noua à la taille ; puis une ample veste de soie à boutons de tissu dont le col lui montait jusqu'aux oreilles. Le haut du visage du Coréen se carra derrière la grille :
— Qu'est-ce que tu fous ? Allez, grouille-toi...
Elle plia avec soin la veste et la jupe coréennes qu'elle venait de quitter. Elle s'appliquait à les assembler en un carré parfait quand la porte s'ouvrit de nouveau. Le Chinois se baissa, s'empara du paquet d'un geste vif. Avant de la laisser sortir, le Coréen lui demanda :
— Comment t'appelles-tu déjà ?
— Chong, répondit-elle d'une voix à peine audible.
— Et ton nom de famille ?
— Shim.
— Tu as quel âge ?
— Quinze ans.
— Rappelle-toi bien que, désormais, tu n'es plus Shim Chong. Elle se garda de demander qui elle était censée être. Le marchand examina la jeune fille silencieuse :
— Finis de t'habiller, ensuite tu suivras ce monsieur.
La porte s'ouvrit de nouveau et le vent tourbillonna férocement dans la cabine. Quand elle se referma, une calme pénombre envahit la pièce. La lampe était partie avec ses visiteurs. Par la grille, Chong vit s'éloigner, puis disparaître, la lumière. Elle remarqua un crochet métallique au sommet de la porte ; après un moment d'hésitation, elle l'actionna et un volet s'abaissa devant la grille. Une fois celui-ci posément verrouillé, l'obscurité devint totale. Assise sur la natte, Chong tâtonnait le sol autour d'elle. Auparavant, certains objets lui étaient apparus dans la cabine, comme ces deux oreillers en lattes de bambou tressées. En poussant plus loin l'exploration, elle palpa un panier d'osier qu'un récipient métallique muni d'un couvercle emplissait complètement. Chong s'entendit prononcer : « Le pot de chambre. »
Elle défit les nœuds du sous-vêtement pour s'y asseoir. Comme elle se retenait depuis fort longtemps, un flux abondant et puissant la délivra, à croire qu'elle se vidait de toute sa substance liquide. Ses fesses, aisément soustraites aux regards lorsqu'elle portait une jupe, étaient impossibles à cacher avec ce pantalon. Bien que personne ne fût là pour la voir, elle se couvrit le postérieur de ses deux mains.
La soie crissait à chacun de ses mouvements. La gêne éprouvée au début s'estompa ; elle s'y habitua et finit par se sentir toute douillette.
« Si je ne suis pas Shim Chong, qui suis-je alors ? »
Bientôt, le Coréen vint la conduire vers l'avant du bateau par une coursive qui longeait la courbure des bordages. Le roulis rendait leurs pas incertains. Ils parvinrent dans une cabine assez grande qu'éclairaient plusieurs lampes pourvues d'abat-jour en tissu et suspendues au plafond. Il y faisait aussi clair que dans un salon où l'on eût donné une fête. Deux commerçants chinois habillés de soie, coiffés d'un calot d'où descendait une longue natte de cheveux, ainsi que trois matelots en veste courte, les accueillirent. Un petit autel était dressé contre la paroi qui donnait du côté de la proue, avec, de part et d'autre, un chandelier de cuivre où se consumait une bougie rouge. Devant, sur une table basse, des mets assez simples avaient été disposés sur des assiettes en bois. Il y avait aussi une coupe de riz, une carafe en porcelaine à col de cygne et quelques verres. Chacun, ici, accomplissait sans un mot son ouvrage, tous semblaient très bien savoir ce qu'on attendait d'eux. Le Chinois venu avec le marchand coréen présenta les vêtements trempés de la jeune fille. Un matelot les étendit sur le sol. Puis il posa dessus une sorte de grande poupée de paille qui se trouvait là, dressée contre la cloison. Le pantin avait des bras et des jambes de paille solidement fixés au tronc ; une grosse calebasse tenait lieu de tête ; des yeux, un nez et une bouche y étaient peints. Pour montrer qu'il s'agissait d'une fille, on avait étalé du fard bien rouge sur les joues et une toute petite bouche était dessinée. Le matelot fit passer les bras de paille dans les manches de la veste de Chong, puis il ajusta la jupe. Les jambes, trop courtes, n'arrivaient qu'à mi-hauteur du vêtement ; ainsi vêtu, le pantin avait toute l'apparence d'une figure humaine. Le marchand coréen prit un pinceau et, sur le vêtement, il écrivit : « Ceci est l'âme de Shim Chong, née à telle heure, tel jour, à Hwangju, royaume de Hædong. » Son compère s'approcha à son tour de la figurine et colla sur la calebasse qui tenait lieu de visage une feuille de papier jaune décorée d'un dragon, portant une inscription pourpre calligraphiée en caractères chinois : « Que le roi de la mer Jaune veuille bien accepter cette offrande. » Ils plièrent à mi-corps le pantin afin de l'asseoir devant l'autel, et la cérémonie put commencer.
Le capitaine fit trois amples révérences. Il alluma des bâtons d'encens qu'il éleva au-dessus de son crâne avant de les ficher dans le brûle-parfum. Puis il déposa sur l'autel un verre rempli d'alcool par un matelot, avant de s'incliner à nouveau trois fois. Les marchands, l'un après l'autre, firent de même tandis que les marins se rassemblaient pour rendre hommage au roi de la mer. La cérémonie achevée, tous montèrent sur le pont, à la poupe du bateau. Le matelot qui avait trimbalé le pantin sous son bras le dressa au-dessus de lui. Les autres s'inclinèrent pour prier, les mains jointes. Alors le matelot jeta la figure de paille dans l'eau sombre. Celle-ci tomba à la verticale dans les flots rugissants qui l'engloutirent aussitôt.

Au chant du coq, Chong se réveilla dans l'obscurité.
« Ce bateau m'aurait-il ramenée à mon village ? »
Mais elle n'eut pas le courage d'ouvrir la porte pour voir et songea qu'elle avait dû se tromper. Le bateau oscillait doucement à présent, le vent s'était apaisé. Elle avait encore sommeil.
« Trois jours seulement que j'ai quitté ma maison et mon village aux pêchers ; mais pourquoi tout me paraît-il déjà si lointain, si flou ? »
Elle croyait entendre le toussotement de son père aveugle dans sa chambre enténébrée. Et le ronflement de sa belle-mère, la Paingdok, qui, rentrée fort tard d'une cérémonie, dormait étendue de tout son long sur le maru. Au lieu de préparer le dîner, la bonne femme sommeillait tout habillée dans son costume de chaman, veste et manteau bariolés. Le sabre sacré et les grelots qu'elle n'avait pas pris la peine de ranger dans le petit sanctuaire prévu à cet effet gisaient pêle-mêle sur le plancher. C'est Chong qui préparait le repas de son père avec les offrandes ramenées par la mère Paingdok qui venait d'officier. Elle séparait les viandes grillées, les poissons à faire revenir sur le feu, les galettes de riz et le riz blanc refroidi qu'il fallait maintenant réchauffer dans la marmite. Lorsqu'elle s'installait devant le feu où flambaient des branches de pin, elle pensait toujours à sa défunte mère, décédée peu après sa naissance.
Son père lui rappelait souvent que sa mère l'appelait « le petit Bodhisattva Avalokiteçvara ».
Chong se voyait flottant au ciel sur une mer de nuages. Au loin, elle apercevait le palais aux toits de tuiles où résidaient le Bouddha et les onze Bodhisattvas ; sous la mer de nuages, s'étendaient les villages des humains. Le Bouddha désigna l'un des Bodhisattva et lui dit : « Si les mœurs des hommes et des femmes sont si dissolues, c'est à cause de tes péchés. Retourne dans le monde sous une forme féminine et fais-toi un devoir d'éveiller les consciences. »
De sa main, le Bouddha Çakyamuni indiqua une voie, et un chemin de lumière s'ouvrit entre les nuages.