Pension Vanilos / Les pendules
Pension Vanilos / Les pendules
Agatha Christie
684 pages
Couverture souple. 12,5 x 20 cm
Réf : 275506
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Disponible
Résumé
Pension Vanilos
Un escarpin, un bâton de rouge, un stéthoscope, une boîte de chocolats, des sels de bain... La liste des larcins de la pension Vanilos gérée par la sœur de Miss Lemon est bien étrange... Hercule enquête mais des cadavres s’ajoutent à la liste... 

Les pendules
Le cadavre d’un inconnu gît derrière le canapé de Miss Penbarsch, et des pendules – toutes en avance d’une heure – encombrent les meubles de son salon. Mais le témoin n’a rien vu : elle est aveugle. Poirot parviendra, du fond de son fauteuil, à dénouer les fils de cette affaire.
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Romancière britannique, auteur de quatre-vingts ouvrages, pour la plupart policiers, d'une vingtaine de pièces de théâtre et de plusieurs recueils de nouvelles et de poèmes, Agatha Christie (1890-1976), née à Torquay en Angleterre, de mère anglaise et de père américain, représente un des plus grands succès littéraires du XXe siècle.
Elle a contribué à fixer les règles du roman policier de type classique où le meurtre et l'enquête se déroulent en lieu clos et dont les détectives, Hercule Poirot comme Miss Marple, résolvent l'énigme par la rigueur du raisonnement et la pénétration psychologique.
La complexité de l'intrigue, l'ingéniosité de la machination criminelle et le caractère inattendu de la solution du problème, malgré les indices dont le texte, jusque dans sa lettre, est saturé, contrastent avec le cadre souvent familial et traditionnel des maisons anglaises où se déroulent ses drames ; cela confère à ses romans tous les aspects d'un divertissement intellectuel.
Elle meurt en 1976, en Angleterre, après avoir pris soin de faire mourir son fameux détective, Hercule Poirot.
Extrait

1


Hercule Poirot fronça les sourcils :
— Miss Lemon !
— Oui, monsieur Poirot ?
— Il y a trois fautes dans cette lettre.
Le ton du détective exprimait son incrédulité. Car Miss Lemon ne faisait jamais de fautes. Créature aussi hideuse que compétente, elle ignorait superbement la maladie, la fatigue, la nervosité, l'imprécision et, à plus forte raison, l'erreur. En fait, elle n'était en rien une femme – sur le plan professionnel, s'entend. Elle fonctionnait comme une machine, ce qui en faisait la secrétaire parfaite. Elle savait tout, elle réglait tout. Régie par ses soins, l'existence de Poirot tournait, elle aussi, comme une mécanique bien huilée. Depuis des années, Hercule Poirot s'était donné deux maîtres mots : ordre et méthode. Grâce à George, le valet de chambre parfait, et à Miss Lemon, la parfaite secrétaire, l'ordre et la méthode dominaient sa vie. Et puisque, désormais, les Britanniques confectionnaient des crumpets carrés aussi bien que des ronds, il n'avait plus à se plaindre de rien dans l'existence.
Et pourtant, ce matin-là, Miss Lemon avait fait trois fautes en tapant une lettre d'une simplicité enfantine. Et, manquement plus grave, elle ne les avait pas remarquées. L'univers vacillait sur ses bases !
Hercule Poirot brandissait la missive litigieuse. Bien davantage que contrarié, il était abasourdi. Cela n'aurait jamais dû se produire – et, cependant, cela s'était produit !
Miss Lemon prit la lettre. L'examina. Et, pour la première fois, Poirot la vit rougir, d'un vilain écarlate qui atteignait jusqu'à la racine de ses cheveux grisonnants.
— Oh, Seigneur ! s'exclama-t-elle, je ne comprends pas comment… enfin, si, je peux. C'est à cause de ma sœur.
— De votre sœur ?
Second choc pour Hercule Poirot. Il ne lui était jamais venu à l'idée que Miss Lemon pût avoir une sœur – ni même, en l'occurrence, un père ou une mère, et moins encore des grands-parents. Sa secrétaire, d'une certaine façon, se comportait si totalement comme une mécanique – comme un instrument de précision, pour ainsi dire – qu'il eût été inconcevable de lui imaginer des affections, des angoisses ou des soucis familiaux. Il était de notoriété publique qu'elle se consacrait corps et âme, en dehors de son activité professionnelle, au perfectionnement d'un nouveau système de classement qu'elle ferait breveter et qui porterait son nom.
— Votre sœur ? répéta donc Poirot d'une voix stupéfaite.
Miss Lemon hocha la tête avec vigueur :
— Oui. Je ne crois pas vous avoir jamais parlé d'elle. Elle a pratiquement toujours vécu à Singapour. Son mari y travaillait dans le caoutchouc.
Hercule Poirot eut une mimique d'approbation. Il lui semblait normal que la sœur de Miss Lemon ait passé l'essentiel de sa vie à Singapour. Car telle était bien la justification de villes comme celle-là. Les sœurs des Miss Lemon de la planète devaient épouser des hommes d'affaires de Singapour, afin que lesdites Miss Lemon puissent se dévouer, avec une efficacité d'outil, à leurs employeurs – ainsi, bien entendu, qu'à l'invention de systèmes de classement durant leurs moments de loisir.
— Je comprends, affirma-t-il. Poursuivez.
Miss Lemon poursuivit :
— Elle est devenue veuve il y a quatre ans. Pas d'enfants. Je suis parvenue à lui dénicher un charmant petit appartement, pour un loyer très raisonnable…
(Miss Lemon, comme de bien entendu, avait pu mener avec succès cette mission qui relevait de l'impossible.)
— Elle est raisonnablement à l'aise – quoique l'argent se fasse plus rare aujourd'hui que naguère. Mais elle ne souffre pas de goûts dispendieux, et elle a assez de bien pour vivre confortablement si elle fait attention.
Miss Lemon marqua un temps d'arrêt.
— Mais, à la vérité, elle se trouvait solitaire, continua-t-elle. N'ayant jamais habité l'Angleterre, elle n'y avait pas de vieux amis, ni de relations, et elle ne savait pas trop à quoi employer son temps. Quoi qu'il en soit, elle m'a dit, il y a six mois à peu près, qu'elle songeait à accepter ce poste.
— Ce poste ?
— Oui, gérante, comme l'on dit… ou gouvernante… d'une pension pour étudiants. La pension Vanilos. La propriétaire, une femme à moitié grecque, voulait quelqu'un pour en assurer la gestion. Pour s'occuper de la partie hôtelière et veiller à ce que tout se passe bien. C'est un vieux bâtiment très vaste, sur Hickory Road, si vous voyez où cela se trouve. (Poirot ne le voyait pas.) Autrefois, c'était un quartier très élégant, et les maisons ont été très bien construites. Ma sœur devait y disposer de son propre logement, très agréable, avec une chambre, un salon-bureau, et une petite salle de bains-cuisine…
Miss Lemon observa une nouvelle pause. Poirot grommela un encouragement : jusque-là, le récit n'évoquait en rien un désastre.
— Pour ce qui me concerne, reprit la secrétaire, je n'étais pas très enthousiaste, mais je comprenais bien la force des arguments de ma sœur. Elle n'a jamais été femme à se tourner les pouces toute la journée, elle a l'esprit éminemment pratique, et conduire une maison est pour elle comme une seconde nature – et puis, naturellement, ce n'était pas comme si elle avait envisagé d'y investir des fonds ou quoi que ce soit. Il s'agissait seulement d'un travail salarié… pas pour un très gros salaire, mais elle n'en avait pas besoin, et, physiquement, ce n'était pas fatigant. Elle a toujours aimé la jeunesse et, comme elle a longtemps vécu en Extrême-Orient, elle saisit très bien les différences raciales et les susceptibilités des uns et des autres. Parce que les étudiants de cette pension appartiennent à toutes les nationalités. La plupart sont anglais, mais je crois qu'il y a jusqu'à des Noirs.
— Cela va de soi, estima Poirot.
— De nos jours, il semble que la moitié des infirmières de nos hôpitaux soient noires, continua Miss Lemon, la mine dubitative. Et, me dit-on, bien plus aimables et plus attentives que leurs collègues anglaises. Mais peu importe. Nous avons discuté de tout cela et, finalement, ma sœur s'est installée là-bas. Ni elle ni moi ne trouvions très sympathique la propriétaire, Mrs Vanilos, qui est une femme d'humeur changeante, parfois charmante et, parfois, je regrette de le dire, absolument le contraire – et, avec ça, un tantinet avare et irréaliste. Naturellement, si elle avait été vraiment compétente, elle aurait pu se passer de toute aide. Enfin, bref, ma sœur n'est pas du genre à s'embarrasser des humeurs ou des caprices d'autrui. Elle sait tenir tête à quiconque, et elle ne cède jamais à ce qui lui paraît une absurdité.
Poirot branlait du chef. Il sentait, au fil du propos, se dessiner une vague ressemblance avec Miss Lemon – une autre Miss Lemon, aux aspérités gommées par le mariage et par le climat de Singapour, mais possédant le même fond de sens commun.
— Ainsi, votre sœur a donc accepté cette fonction ? interrogea-t-il.
— Oui. Elle a emménagé au 26 Hickory Road il y a six mois. Dans l'ensemble, son travail lui a plu, et elle l'a jugé intéressant.
Poirot attendait. Pour le moment, les mésaventures de la sœur de Miss Lemon s'avéraient d'une platitude décevante.
— Mais, depuis quelques semaines, ma sœur a éprouvé des soucis. De graves soucis.
— Pourquoi cela ?
— Eh bien, voyez-vous, elle n'apprécie pas ce qui se passe.
— Il y a des étudiants des deux sexes ? s'enquit le détective avec l'impression de marcher sur des œufs.
— Oh ! non, monsieur Poirot, ce n'était pas à cela que je faisais allusion. On est toujours préparé à des difficultés de cet ordre-, on s'y attend ! Non, mais des objets ont disparu, comprenez-vous.
— Disparu ?
— Oui. Et des objets tellement bizarres… et tout cela d'une manière qui n'est pas du tout naturelle.
— Lorsque vous dites que des objets ont disparu, vous entendez qu'ils ont été volés ?
— Oui.
— A-t-on fait appel à la police ?
— Non. Pas encore. Ma sœur espère que ce ne sera pas nécessaire. Elle aime beaucoup ces jeunes gens… c'est-à-dire certains d'entre eux… et elle préférerait de beaucoup élucider tout ça par elle-même.
— Oui, acquiesça Poirot, songeur. Je le vois bien. Mais cela, si je puis m'exprimer ainsi, n'explique pas votre propre anxiété, que je tiens pour le contrecoup de celle de votre sœur.
— Cette situation ne me plaît pas, monsieur Poirot. Elle ne me plaît pas du tout. Je ne peux m'empêcher de penser qu'il se passe quelque chose que je ne comprends pas. Aucune explication courante ne me paraît applicable aux faits… et, réellement, je ne puis imaginer quelle autre explication il pourrait y avoir.
Hercule Poirot hocha encore une fois la tête, méditatif.
L'imagination avait toujours constitué le talon d'Achille de Miss Lemon. Elle n'en avait aucune. Imbattable sur les faits, elle était perdue lorsqu'il fallait recourir aux conjectures. Jamais elle n'aurait pu partager l'état d'esprit des hommes de Cortez contemplant le panorama du haut du pic de Darien.
— Ce ne sont pas des chapardages ordinaires ? demanda-t-il. Ou de la kleptomanie, peut-être ?
La réponse de Miss Lemon reflétait son côté consciencieux :
— Je ne crois pas. Je me suis informée du sujet dans l'Encyclopedia Britannica et dans un ouvrage de médecine. Mais cela ne m'a pas convaincue.
Poirot conserva le silence pendant une minute et demie.