Le secret de la Villa Marianne
Le secret de la Villa Marianne
Martial Debriffe
440 pages
Couverture cartonnée
Lecture confort : livre imprimé en gros caractères
Réf : 270831
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Au lieu de 20,00  (prix public)
Disponible
Résumé
Son père tué par les Allemands, Frédéric est envoyé chez ses grands-parents alsaciens, en 1942. Pour échapper aux nazis, il devient Fretz, apprend l’allemand et se cache en forêt, dans la Villa Marianne. Mais l’arrivée d’un étrange soldat allemand va l’obliger à partir à la recherche de son histoire et du secret de sa naissance.  
Pourquoi on l'a choisi
Fiction et faits historiques se recoupent dans ce roman émouvant sur les déchirements d’un enfant et d’un pays. À travers le regard de Frédéric, revit cette guerre terrible où les Alsaciens étaient français pour les Allemands et allemands pour les Français. 
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Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :5
Laurent
Le 06 juin 2010
A ne pas manquer
Je voudrais exprimer ici tout le plaisir que j'ai eu à lire "le secret de la Villa Marianne". L'annexion de l'Alsace à L'Allemagne en 1942 est un aspect de l'histoire que bien souvent les Français méconnaissent. Le personnage de Frédéric nous entraine dès la première ligne du roman. J'ai le sentiment que cette histoire pourrait être portée au cinéma tellement les personnages et les paysages sont vivants. Je ne suis pas très habile pour parler de livres même si la lecture est indispensable à ma vie. Merci pour ce superbe roman. A présent, il passe entre les mains de mes amis.
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Pascale
Le 13 juillet 2010
Générosité
L'Alsace annexée, une population anéantie une fois française, une fois allemande. Frédéric, un enfant d'une noblesse de coeur dans la tourmente de la guerre où il retrouve ses racines alsaciennes.
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Anny
Le 05 août 2010
Pour passer un moment agéable
Alors qu'on pourrait croire que le sujet a été épuisé plus de mille fois, l'auteur a mené avec brio une histoire dans un style d'écriture léger et simple. Ce roman est plein de couleur, de mouvement et de tragédie. Le récit est poignant et impressionnant à la fois. Bref c'est un livre à découvrir d'urgence.
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HCA
Le 14 juillet 2010
Découverte
Je suis entièrement d'accord avec Laurent et personnellement je ne connais vraiment pas cette période de l'histoire concernant l'annexion de l'Alsace à l'Allemagne. Ce livre m'a fait découvrir certains aspects des évènements qui se sont déroulés entre 1942 et 1945 mais malheureusement trop courts. Pour ma part, ce livre est très fluide ce qui pour ma part est une qualité mais dommage que dans sa globalité il ne soit pas plus détaillé.
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Astrid57
Le 02 août 2011
Un pan de notre histoire
L'histoire de cet enfant nous fait découvrir des faits historiques, une région, des gens, un mode de vie, etc. Un livre dépaysant ET culturel ! Merci à l'auteur pour ce roman car au fil des pages, j'ai eu l'impression d'apprendre à connaître ma propre famille avec la famille de Fretz...
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Encouragé par André Castelot, Martial Debriffe a déjà publié six biographies de femmes des XVIIe et XVIIIe siècles. Il conjugue ses deux passions, l'écriture et la scène, en transposant ses ouvrages au théâtre. Le Secret de la Villa Marianne est son premier roman.
Interview
Vous vivez à Cosswiller, là où se situe l'action de votre roman. Comment avez-vous eu l'idée de cette intrigue ?
Au début du travail, j'avais deux idées de roman distinctes. Un premier projet sur les Alsaciens, en butte à l'intolérable pression des Allemands durant l'annexion au IIIe Reich. Le deuxième, celui de parisiens dans la tourmente d'un terrible secret de famille. Soudain, une illumination m'a frappé. Pourquoi ne pas mélanger les deux histoires ? Pourquoi ne pas donner à Fretz, le héros du roman, des grands-parents Alsaciens qui rêveraient de conserver à jamais « le secret de la Villa Marianne » sous leur coupe, dans la chaleur et l'ombre de la maison familiale, alors même que tout coïncidait pour le faire éclater au grand jour. J'avais le sujet. Mais il me fallait encore placer les personnages au centre de la toile, décrire le quotidien de ces Alsaciens qui vivaient au jour le jour, le regard fixe sur les bâtiments sur lesquels s'alignaient les drapeaux à croix gammée. Tout se passait comme si, arrachés à leur patrie, les Alsaciens avaient perdu leur raison d'être. Tout en ayant des ennemis à gérer dans leur propre camp. Approche exaltante et terrifiante à la fois pour un romancier que de faire évoluer ses personnages dans cette atmosphère.

Au fil des pages, le lecteur croise d'authentiques détails historiques qui ont marqué la vie des Français durant ces années noires... La construction de votre roman a-t-elle nécessité beaucoup de recherches ?
Historien de formation et en disciple d'André Castelot, je m'astreins à suivre de très près les documents dont je dispose. J'ai croisé des personnes qui m'ont aidé et j'ai lu. Beaucoup lu. D'un livre à l'autre, j'accumulais des notes. Quelle existence hors mesure les Alsaciens ont-ils eu ! La misère, l'occupation, la haine, la trahison, la résistance à la présence allemande. Comment rendre plausible cette situation et ces sentiments qui étaient pourtant parfaitement réels ? Malgré les renseignements accumulés, j'hésitais à commencer le travail d'écriture. Je voyais l'Alsace avec un œil d'historien. Pas de romancier. Ce regret tournait à l'obsession. Alors, je suis allé à la rencontre des gens qui ont vécu cette période. Ils m'ont raconté avec émotion. Et ce n'est qu'après ce long travail de témoignages qu'il m'a semblé soudain que les documents d'archive s'animaient en moi. J'étais prêt pour la rédaction.

Le secret de la Villa Marianne est votre premier roman historique. Avez-vous l'intention d'en écrire d'autres, de vous essayer à un nouveau genre littéraire ou de rester fidèle aux biographies ?
Je me consacre actuellement au roman. Mes personnages me hantent trop pour les laisser seuls. Je publie en septembre prochain « Les Peyrie » qui traite de l'exode des Alsaciens dans le Périgord pendant la deuxième guerre mondiale. Des hommes et des femmes qui ont appris, par expérience que rien n'était solide, ni respectable dans le monde qui les entourait. Du jour au lendemain, ils se voyaient dénoncés ; les situations les mieux établies s'effondraient dans la fange, les drapeaux changeaient de couleur et l'argent de mains. Ce qui était un devoir la veille devenait un crime le jour d'après. Le mal et le bien, le patriotisme et la trahison, l'honnêteté et la scélératesse apparaissaient à l'appréciation de chaque camp. Pris dans le bouleversement des faits et des idées, les Peyrie ne peuvent plus croire en quelqu'un ou quelque chose. Ils se méfient des hommes et des grands mots. Ils refusent de penser à l'avenir. Et pourtant, ils vont être embrigadés dans l'aventure...
Extrait

1

Les grandes vacances


Le soir, Jeanne l'oblige à se laver les mains, les oreilles et les aisselles. Le reste peut attendre. D'ailleurs, par ces temps de privations, il faut économiser le savon. Frédéric, dix ans, fait ses ablutions en éclaboussant sa mère quand elle le gronde. Il déteste l'eau froide. Mais on n'en fait plus chauffer que pour la grande toilette du dimanche. Toute la maison est désorganisée, à l'image du pays. Le gouvernement avait dit que c'était provisoire. Mais voilà trois ans déjà que Paris est envahi par les Allemands.
Après s'être séché, le jeune garçon enfile sa chemise de nuit et Jeanne l'accompagne dans sa chambre. Dans un angle de la pièce, une pâle lumière éclaire ses jouets en bois, éparpillés çà et là : quelques voitures et une locomotive dont il s'amuse parfois dans cet espace exigu. De lourds rideaux gris agrémentent modestement des fenêtres bien propres. L'enfant s'enveloppe dans ses draps. Le lit en fer fait grincer ses ressorts détendus, si cruels pour le dos. Elle s'approche de lui et l'embrasse. De toute évidence, elle semble, à côté des autres femmes, au-dessus de toute comparaison. Le temps n'a pas écorché les profondes fossettes de ses joues, ni grisonné ses cheveux noirs qu'elle rejette souvent en arrière, plus par habitude que par gêne. Ce soir, elle a le teint vif, le regard clair et porte une robe droite et simple en coton crème. Jeanne éteint la lampe et passe dans le salon. À la demande du petit, elle laisse la porte de communication entrouverte. Elle l'entend respirer, se retourner à la recherche du sommeil. La présence de son fils est pour elle un bonheur inestimable, un moyen d'oublier le quotidien. En arrivant à Paris, voici presque onze ans, elle n'avait pas imaginé qu'elle serait enfermée pour longtemps dans les murs de la capitale. Oh bien sûr, elle reçoit des nouvelles de ses parents, mais c'est si rare ! Et il n'est pas question de parler de la guerre qui ensanglante le pays.
Pour gagner un peu d'argent, la jeune femme a décidé de travailler et donne des leçons de violon. Chaque jour, elle transporte instrument et partitions de maison en appartement, de quartier en quartier, à pied, en tramway ou en métro. Frédéric ne sait jamais où elle peut être... Parfois, il l'attend si longtemps qu'il en a la gorge nouée par l'angoisse. En contrepartie, elle rapporte à la maison un salaire non négligeable : poireaux, carottes, radis et de temps à autre un morceau de viande. Certaines familles préfèrent se priver de nourriture pour que leurs enfants suivent des cours. Cependant, afin d'éviter des sacrifices inutiles aux plus démunis, elle est toujours d'une grande honnêteté sur les capacités de ses élèves et préfère prévenir :
« Samuel ne fera jamais une grande carrière. Vous devriez mettre vos légumes dans la soupe !
— Voyez-vous, cet instrument est le seul souvenir de ma femme. Alors, Samuel s'entraîne le soir et ça me rend heureux. Je sais bien qu'il ne fera pas le conservatoire. Mais en jouant quelques notes... Laissez-nous cette joie et acceptez ce chou. »
Alors, quand il se rend à sa répétition, Samuel redevient « Marcel » et Jeanne l'accueille chez elle en passant rapidement sur le solfège pour ne donner que des indications pratiques.

« Tu joues avec le feu ! Tu imagines si un Allemand tombe sur ce petit dans la cage d'escalier. Tu penses aux conséquences avec cette nouvelle ordonnance. C'est dans tous les journaux ! Les juifs doivent obligatoirement porter l'étoile jaune. Sans parler des autres imprudences que tu commets... »
Frédéric écoute son père gronder Jeanne et guette la moindre inflexion de voix.
« Je crois que tu ne te rends pas compte.
— Si. Mais un enfant, juif ou pas, reste un...
— Écoute-moi, Jeanne. Tous les jours en gare de Compiègne, j'accroche des wagons pour une destination "non communiquée". Tu sais ce que ça veut dire ?
— Je comprends... mais...
— Toi, tu n'entends pas les hurlements. Les S.S. rassemblent les déportés en file indienne sur plusieurs rangs et les poussent dans les fourgons, devant mes yeux. Un seul broc d'eau potable, un seau hygiénique pour plus de quatre-vingts personnes... Et ça dure depuis mars.
— Tu ne veux plus prendre de risques ?
— Je n'ai pas dit ça. Mais pense au petit ! »
Frédéric s'inquiète. Pourquoi faut-il que ses parents se disputent toujours à cause de lui ?
« Trois camions allemands ont descendu la rue de Belleville cet après-midi et se sont postés devant la maison de M. Blumstein, ajoute François... Aujourd'hui, ils ont trouvé leur victime. Mais demain ? Si des "Boches" débarquent ici et nous réservent le même traitement parce qu'on a aidé des juifs ? »
Frédéric sursaute. Il n'a jamais envisagé cette éventualité. D'un bond, il enlève sa couverture, enfile sa culotte, ses chaussons trop grands pour lui et se dirige vers le salon.
« Qu'est-ce que tu fais là ? questionne Jeanne, étonnée.
— J'ai peur !
— Tu es en nage, viens ici. »
Elle frotte le bout du nez légèrement retroussé de Frédéric, pose ses mains sur ces deux oreilles décollées qu'elle aimerait tellement resserrer et dépose un baiser sur le front moite.
« Tu as fait un cauchemar, dis-moi ? »
Fâché de ne pouvoir dissimuler son inquiétude, l'enfant hésite à se confier.
« Ce n'est pas grave, rajoute François, tout le monde rêve, même les grandes personnes. Un jour, j'ai même vérifié s'il n'y avait pas un fantôme sous mon lit, à 3 heures du matin ! »
Un élan irrésistible jette le garçon dans les bras de son père.
« Allez, viens, je vais te border. »
François incarne aux yeux de son fils le complice idéal. Sa tête est pleine d'histoires de toutes sortes et de légendes qu'il raconte avec passion. Frédéric a une préférence pour L'Ami Fritz d'Erckmann et Chatrian. Il y découvre l'Alsace « avec ses longues lignes d'arbres et ses petits villages », une mentalité rude mais profondément solidaire. Les personnages sont toujours beaucoup moins incultes qu'ils ne le laissent d'abord supposer. Il pense à ses grands-parents maternels qu'il n'a pas revus depuis trois ou quatre ans.
« On retournera bientôt chez grand-mère ? demande-t-il.
— Oui. Mais pas tout de suite, il faut un peu attendre. Dors maintenant.
— On a le temps ce soir, c'est la dernière journée de classe demain.
— Et alors ? »
Rompu par la fatigue, l'enfant prend son ours en peluche. Ce pauvre Lucien n'a plus ni œil ni bras... Une vraie victime de guerre. Mutilé de vieille date, il n'en a que plus de charme pour l'emmener au pays d'Erckmann et Chatrian.

Jeanne dispose le petit déjeuner sur la sempiternelle toile cirée. L'odeur âcre du pain de sarrasin écœure le jeune Parisien : les minuscules graines amères n'ouvrent vraiment pas son appétit.
À portée de la main, une cafetière en émail craquelé crachote sa vapeur par le bec et dégage une émanation d'orge grillée. Un mince morceau de beurre aura au moins l'avantage de cacher le mauvais goût de sa tartine.
De toute façon, il n'a guère le choix : sa mère attend qu'il ait terminé.
Après avoir embrassé ses parents, il descend précipitamment les trois étages en se tenant à la rampe de l'escalier. Marguerite, la concierge, nettoie le palier et le gronde gentiment d'avoir marché dans les balayures.
« Mais qu'est-ce qui t'arrive aujourd'hui ?
— C'est le dernier jour d'école !
— C'est plutôt triste de savoir que pendant de longues semaines, tu ne voudras pas ouvrir un livre ou un cahier.
— Ah ! non alors... »
Marguerite éclate de rire, lui tapote le derrière de la tête et lui rappelle qu'il reste tout juste dix minutes pour rejoindre la classe.
Dans les ruelles qui le mènent à l'institution Sainte-Marie-Marguerite au 98 rue Ménilmontant, il ne peut s'empêcher de renifler à pleins poumons le tanin du cuir en frôlant la devanture du marchand de chaussures, de repérer les bruits lointains du chemin de fer de la gare toute proche ou encore de ricaner au discours de la mère Hémale qui dit toujours du mal des autres !
« Vous connaissez Mme Lascaud ? Il paraît que son fils n'est pas parti au front... Il fréquente Louisette Géronfli, la voisine des Castagnier... Elle a des relations intimes avec un des responsables de la Gestapo du XXe ! Et encore, je ne vous raconte pas tout... Elle finira par recevoir tous les gradés dans son lit. C'est quand même pas banal, hein ? Une fille d'une si bonne famille... »
Frédéric considère Belleville comme son village. Les gens, les lieux et l'ambiance lui sont si coutumiers.
Enfin assis sur son banc, il écoute distraitement la leçon de géographie. Décidément, le directeur de l'école aura fait travailler ses élèves jusqu'au dernier jour. M. Harvé est un homme cultivé. Il a su s'entourer d'une équipe qui lui ressemble beaucoup : des enseignants aux opinions carrées, fervents défenseurs de la discipline et de l'ordre. Obsédé par le souvenir de la conversation de ses parents, Frédéric ne peut s'intéresser à ce qui se passe en classe. La voix du maître qui commente une carte murale lui paraît bien lointaine.
« Monsieur Castagnier, que savez-vous de la Loire ? »
Au lieu de se lever pour répondre, Frédéric rêve devant son cahier. Bientôt une ombre s'interpose entre lui et la fenêtre. Passant le long des tables, la règle à la main, l'instituteur s'est arrêté à sa hauteur. Il a une tête ronde et des yeux en amande qui expriment une sévérité ironique.
« Sont-ce les excellents résultats de votre année scolaire qui vous dispensent de prêter attention à la leçon ? »
Des gloussements retentissent autour de l'indiscipliné. Tous ses camarades ricanent. Il a l'habitude. La punition qui suit est également dans les règles : privé de récréation. Pendant que tous sont dans la cour, il reste dans la pièce, avec ordre de copier vingt fois : Je baye aux corneilles au lieu de m'instruire. Il est en plein travail lorsque son ami Georges Delporte se glisse dans la salle. En chuchotant, ce dernier lui explique qu'il a consulté le dictionnaire que M. Harvé range avec d'autres livres dans la bibliothèque du fond. Selon lui, au mot « femme », il y a la gravure d'une dame nue.
« Ce n'est pas vrai ?
— Si. Viens voir.
— La récréation est bientôt finie.
— Mais si quelqu'un arrive, tu diras que tu cherches l'orthographe d'un mot pour ta punition.
— Oui, sauf qu'il n'y a pas de "f" dans la phrase que je recopie. »
Et Georges annonce triomphalement :
« Félon... felouque... femelle... femme... »
En effet, sur la page de droite, se dresse une femme nue, dans une position avantageuse. Des indications en petits caractères l'entourent avec des flèches pointées vers les endroits concernés : cuisse, sein...
Tandis que son ami s'extasie sur le dessin, Frédéric jette un regard par la fenêtre :
« Hé ! mon vieux, le voilà.
— Quoi ?
— Harvé, il arrive, grouille je te dis.
— Qu'est-ce que vous faites ? lance le maître.
— On... on regarde un mot que Frédéric ne sait pas écrire.
— Lequel ? » demande l'instituteur en s'avançant vers ses élèves.
Georges donne un coup de coude à son ami.
« Ben... felouque... répond timidement Frédéric en fermant l'ouvrage d'un geste sec.
— Vous vous moquez de moi, monsieur Castagnier.
— Non.
— Vous avez de la chance que ce soit aujourd'hui le dernier jour de classe. Je vous aurais collé deux jeudis. »
Déjà, le maître s'éloigne de son pas égal. Frédéric a envie de déchirer la page en vingt morceaux pour effacer toute preuve de sa consultation.
« On ne peut vraiment pas vous laisser quelques minutes sans que vous ne commettiez une sottise, reprend-il d'une voix sifflante. Mais vous passerez tout de même le reste de cette journée au coin, près de la bibliothèque. »

À 4 heures, un flot de garçons se déverse dans la rue. Georges suit Frédéric jusqu'au kiosque à journaux.
« "Je vous en aurais collé pour deux jeudis", se moque-t-il en se pinçant le nez.
— Oh ! t'étais pas mieux que moi... Au moins, j'ai répondu.
— Tu vas me manquer mon vieux. Dire que demain, il va falloir rester à la maison. Mon père ne veut pas que je sorte. Il me casse les pieds. Bon, je pense qu'il est l'heure de rentrer. Tu me raccompagnes ?
— Si tu veux. »
Arrivés rue de Pali-Kao, devant l'appartement des Delporte, les enfants se serrent la main, heureux de savoir qu'ils n'habitent pas très loin l'un de l'autre.
La porte s'ouvre sur un petit homme distant au visage allongé.
« Je suis avec un copain ! dit Georges.
— Il n'est pas juif, j'espère !
— Non, pas du tout.
— Il faut que je m'en aille, conclut Frédéric. Et ne t'inquiète pas, je viendrai te voir.
— D'accord. Salut. »
Une fois dans la rue, Frédéric court, le plus vite possible, pour éviter de réfléchir, mais surtout pour fuir le regard de panique des Parisiens qui contraste avec l'attitude autoritaire des Allemands. Il n'a plus envie de parler. Le charme de l'après-midi s'est évaporé au moment où le père de son ami a prononcé le mot juif.
Essoufflé, il descend la rue de Belleville, dépasse le théâtre, frôle l'enseigne sage-femme de première classe au 133, puis la pharmacie Leclerc au 145, la mercière qui dit bonjour. Il entend les cris des rempailleurs de chaises et de la marchande de porcelaine. Il connaît ce quartier dans ses moindres recoins : les impasses, les encoignures de portes sont autant de cachettes qu'il a expérimentées.
Parvenu enfin devant son immeuble, le garçon gravit trois étage d'un seul élan, s'immobilise le cœur battant sur le paillasson. Une carte de visite aux bords effrangés est fixée par des punaises au-dessus de la sonnette. Une phrase lui brûle les lèvres : « maman, je suis en vacances. » II sonne. Pas de réponse. Deux, trois fois... Rien...
Heureusement, en cas d'absence, sa clef est sous le tapis. En le soulevant, il remarque que la porte est entrebâillée. Il s'aventure dans l'entrée et aussitôt, une odeur familière d'orge grillée le rassure. Sans doute sa mère n'est-elle pas encore de retour ?
Un peu déçu, Frédéric pénètre dans le vestibule. Les gravures représentant des paysages d'Alsace, des photographies anciennes ou des lithographies de toutes sortes sont cassées, arrachées, piétinées. Le couloir n'est plus qu'un amas de verre et de bois. Le monde s'écroule autour de lui. L'enfant s'avance vers le salon, le souffle saccadé, le visage blanc, figé comme l'albâtre d'une statue. Ses chaussures craquent sur le parquet.
« Non ! Reste où tu es, ne bouge pas ! »
Frédéric sent que ses genoux l'abandonnent.
« Reste où tu es, répète Marguerite.
— Pourquoi ? Que se passe-t-il ? dit-il d'une voix que l'émotion étouffe.
— Les Allemands ont débarqué il n'y a pas une heure. Ils ont fouillé et... »
Ils demeurent tous deux muets, l'un derrière l'autre. Puis la gardienne de l'immeuble fait quelques pas et le prend dans ses bras.
« Ton papa a rejoint le ciel », lance-t-elle.
Pétrifié, Frédéric garde le silence. Sa respiration se fait profonde. L'instant présent semble interminable comme si le temps s'était arrêté. Marguerite a l'impression de soutenir un pan de mur brisé sur le point de s'écrouler.