En avant, route !
En avant, route !
Alix de Saint-André
320 pages
Couverture cartonnée
Réf : 270402
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Au lieu de 19,50  (prix public)
Résumé
Mettre ses pas dans ceux des pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle, c’est l’aventure ! Et quand c’est la pétillante Alix de Saint-André qui nous raconte ses trois voyages, ça tourne à la comédie. Loin des clichés sur le côté spirituel de l’aventure, elle parle des belles rencontres qu’elle a faites en cours de route, et aussi des ampoules aux pieds !  
Pourquoi on l'a choisi
Alix chez les pèlerins. C’est avec humour et affection que l’espiègle auteur relate les étapes de ce périple, qui donne à rire et à réfléchir. Une aventure humaine pleine de gaieté, d’amitié et de surprise.
Alix de Saint-André est née en 1957 et a grandi près de Saumur. Après des études de lettres, elle a été journaliste au Figaro Magazine, à ELLE et à Canal +.
Elle est l'auteure à succès de plusieurs romans :
    L'Ange et le réservoir de liquide à freins
    Archives des anges
    Papa est au Panthéon
    Ma Nanie
    Il n'y a pas de grandes personnes
En avant, route ! est son sixième livre.
Alix de Saint-André vit à Paris.
Lu dans la presse
« Les aventures de cette impénitente, reliée à Dieu en « courant alternatif », valent largement tous les one-woman-show du moment. Elles ne sont pas seulement sportives. Tout en se forgeant des mollets d'acier, miss Alix exerce aussi un autre muscle le cœur. »

Élisabeth Barillé, Le Figaro


« Cela pourrait être austère et obsolète, c'est gai et insolent. On y ajoutera le plaisir procuré par ce texte aérien, en mouvement, rédigé par une marcheuse qui jamais n'écrit avec ses pieds. »

Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur


« Le récit est tonique, très enlevé, riche d'observations et de réflexions... Il y a quelque chose de franciscain dans cette manière d'aborder avec bonne humeur les beautés et les misères du monde, curieuse d'autrui et incertaine de soi. »

Jean-Maurice de Montremy, Livres Hebdo
Extrait
Bécassine chez les pèlerins

Le 14 juillet 2003, ma cousine Cricri et moi-même étions dans le très typique village de Saint-Jean-Pied-de-Port, au Pays basque, attablées devant une nappe à carreaux rouges et blancs typique, en train d'avaler du fromage et du jambon typiques avec un coup de rouge typique aussi, en fin d'après-midi, sous la menace d'un orage de montagne, bien noir mais presque tiède.
J'étais au pied du mur.
D'un grand mur appelé : Pyrénées.
Cricri connaissait très bien le chemin de Compostelle ; elle avait fait beaucoup de reportages dessus.
Moi, je ne connaissais même pas l'itinéraire. Je fumais trois paquets de cigarettes par jour depuis vingt-cinq ans, et, selon l'expression de Florence, j'entrais dans les restaurants avec ma voiture.
Je n'avais rien préparé. Aucun entraînement. Ni sportif ni géographique. Aucune inquiétude non plus : le chemin était fléché et il y avait plein de monde. Je n'aurais qu'à suivre les autres. À mon rythme. Ce n'était pas bien compliqué. Fatigant, peut-être ; dur, mais pas difficile.
Cricri m'offrit un couteau ; je lui rendis une pièce de monnaie (pour ne pas couper l'amitié), et elle partit.
J'achetai un bâton ferré - appelé un bourdon. Il fallait qu'il soit léger, m'avait-elle dit. Celui-ci était léger, clair, droit, avec une courroie de cuir. En haut, un edelweiss pyrogravé couronné de l'inscription « Pays basque » faisait plus touriste que pèlerin, pas très professionnel.
Mais le vendeur m'assura que ça irait.


PREMIER JOUR

Tout de suite, ça grimpe. Il est plus tôt que tôt, l'air est chaud et humide comme à Bombay pendant la mousson, et ça monte. Sur une route asphaltée, pour voitures automobiles, dure sous les pieds ! Grise et moche. On peut juste espérer que la campagne est belle. Dès qu'on sera dégagés du gros nuage qui nous enveloppe, on verra. Pour le moment, bain de vapeur.
J'ai suivi les autres, comme prévu. Je me suis levée en pleine nuit, pour faire mon sac à tâtons au dortoir. On sonne le réveil à six heures dans les refuges, mais tout le monde se lève avant l'aube. Pourquoi ? Mystère. D'ores et déjà je sais une chose : dans le noir, j'ai perdu mes sandales en caoutchouc, genre surf des mers, pour mettre le soir.
Je sais aussi une autre chose : je ne ferai pas demi-tour pour les récupérer !

Je marche derrière un jeune couple de fiancés catholiques. Des vrais. Au-delà de l'imaginable. Courts sur pattes musclées sous les shorts en coton. Très scouts des années cinquante. Ils sont venus à pied de Bordeaux. Il doit y avoir une réserve là-bas. Gentils, polis, souriants : je hais les catholiques, surtout le matin. Ils me vouvoient et ne savent pas encore quand ils vont se marier. Pour le moment, la situation leur convient : un long voyage de non-noces dans des lits superposés !
Devant marche un curé rouquin. Je l'ai vu au petit déjeuner. En clergyman avec un col romain, le tout synthétique et bien luisant, armé d'un bourdon d'antiquaire, énorme, sculpté, digne des Compagnons du Tour de France sous le second Empire. Une semaine par an, il quitte sa paroisse de banlieue pour le chemin de Saint-Jacques. Respirer, dit-il. Suer, c'est sûr.
Il a les joues rose bonbon.
Le nuage s'évapore, et des vaches apparaissent. Bien rectangulaires, avec de beaux yeux sombres et mélancoliques sous leurs longs cils. Un peintre m'a expliqué un jour pourquoi les juments avaient l'œil si joyeux, alors que celui des vaches était si triste : pas des choses à raconter à des fiancés catholiques.

Très vite, ça fait mal. Dans les jambes, les épaules et le dos. Ça grimpe et ça fait mal. Je n'y arriverai pas seule. N'ayant aucune forme physique, je dois m'en remettre aux seules forces de l'Esprit. Comme au Moyen Âge. Je pique mon bâton dans le sol à coups d'Ave Maria, comme des mantras. Une pour papa, une pour maman, une cuiller de prières, une dizaine par personne, et en avant ! Ça passe ou ça casse. À la grâce de Dieu ! Comme on dit. Mais pour de vrai. En trois dimensions.
Mine de rien, ça rythme, ça concentre. Ça aide. Ça marche. J'ai l'impression de traîner toute une tribu derrière moi, des vivants et des morts, leurs visages épinglés sur une longue cape flottant aux bretelles de mon sac à dos. Un monde fou.

On me double gaiement. Cinq jeunes Espagnols, débraillés et bavards. Quatre filles de l'Est, croates, qui foncent, austères. Deux Suissesses allemandes, charmantes, armées de bâtons hauts et branchus comme des arbres. De vrais randonneurs aussi, quasi équipés pour l'Everest.
Et un handicapé. Grand et maigre, il marche par à-coups. Fonce devant lui en biais, ralentit, et s'arrête. Une femme le suit de loin en trottinant avec un sac de ravitaillement ; elle le rattrape et semble le relancer comme un yoyo ; il repart à toute allure, toujours de travers. Drôle de couple.
Quand j'arrive à sa hauteur, il est presque arrêté, et m'emboîte le pas, machinalement. Je lui dis bonjour ; il bredouille des mots tout mâchouillés. La femme nous rejoint. Elle me reproche de lui parler. Je ne devrais pas. Il l'appelle « maman », pourtant ce n'est pas sa mère, c'est une éducatrice.
Il est jeune, mais plus du tout un enfant. Elle dit qu'il aime marcher ; il dit qu'il veut manger. Qu'espèrent-ils ? Compostelle n'est pas Lourdes. Je ne sais pas lequel est le plus étrange, d'elle ou de lui.

Après les vaches, des chevaux. Très familiers, en liberté sur la route, ils me reniflent de leurs naseaux soyeux. Des gens qui se promènent parce que c'est les grandes vacances, les vraies, après le 14 juillet. Des cyclotouristes, des familles pique-niqueuses. Un autre monde. Sur la même route, nous sommes ailleurs, dans une aventure qui n'est pas la leur, et qu'ils regardent passer sans envie. Moi aussi, j'ai joué au cerf-volant avec le petit Jean-Baptiste sur le plateau du Benou, tout près d'ici, par un de ces beaux dimanches dont on ne voudrait jamais qu'ils virent au lundi. Je pourrais être de leur côté. Je l'ai déjà été.

En haut, je dépasse les autres, arrêtés pour casser la croûte. Ils m'encouragent ; ça m'agace.
À la fontaine de Roland, je m'arrête. Tous m'ont rattrapée : les fiancés, mon zozo et sa fausse mère, les deux Suissesses plus des Anglais qui mangent du pâté de foie. Et je lis, gravé dans la pierre, ceci : « Santiago de Compostela 765 km ». N'importe quoi ! J'hallucine ! Ils ne savaient pas compter autrefois ? Ça fait dans les quatre cents au grand maximum... Je demande aux autres. Ils rigolent ; ils croient que je plaisante... Mais non, à peu de chose près, c'est la bonne distance. Une douche de désespoir me tombe sur la tête. Impossible, je ne m'en sortirai pas, c'est interminable, on n'en voit pas le bout, même en voiture, ce serait trop long. Beaucoup trop long. Je ne savais pas. Je pouvais bien faire ma maligne ! Les petits fiancés sourient, me disent un truc dans le genre : les plus grands destins ont commencé par un tout petit pas. Suffit de mettre un pied devant l'autre et de recommencer. Ouais...
La fausse mère du zozo essaie de le convaincre de se lever depuis un moment, rien à faire. Je lui dis : « Tu viens ? » Il me suit. Autant s'installer tout de suite dans le miracle permanent, sans ça on n'en sortira pas. La femme me lance un regard noir ; c'est normal : on est toujours mal vus, nous autres prophètes...