Comme deux gouttes d'eau
Tana French
640 pages
Couverture souple
Réf : 270325
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Au lieu de 21,95  (prix public)
Disponible
"Cette morte c'était moi..."
Résumé
L’inspecteur Cassie Maddox est appelée d’urgence sur les lieux d’un meurtre. Stupeur, la victime lui ressemble comme deux gouttes d’eau. Plus vertigineux encore, elle a pris le nom d’Alexandra Madison, personnage inventé par Cassie lors d’une mission d’infiltration. La jeune femme prend sa place et intègre le vieux manoir où Alexandra vivait avec ses amis, quatre étudiants charmants... 
Pourquoi on l'a choisi
Huis clos fatal. Amateurs de suspense infernal et autre tension insoutenable, ne cherchez plus, voici la nouvelle reine du genre, l'auteur de La mort dans les bois, lauréate du très prestigieux prix Edgar Allan Poe !
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :10
doberhell
Le 12 juillet 2010
A lire absolument
Un livre qui nous tient en haleine !!! Une seule envie : continuer à lire. L'auteur nous fait merveilleusement bien prendre place au milieu de 4 personnes suspectes et si attachantes. Je recommande vivement ce livre à toutes les personnes aimant les livres policiers ou suspense.
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carolib33
Le 19 juillet 2010
Lente torture
Pourquoi torture, tout simplement en raison d'une histoire ayant des difficultés à se mettre en route. Le début peut en décourager certains. J'ai eu énormément de mal à accrocher au début de l'intrigue. Ce n'est qu'en arrivant à la moitié du livre que l'histoire évoque un intérêt particulier pour l'intrigue. Le dénouement aurait pu être un peu plus rapide pour éviter l'impression de ne pas avancer. Malgré tout l'histoire reste originale et intéressante (notamment sur la fin).
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Le 11 août 2010
Décevant
L'histoire a beaucoup de mal à décoller. Beaucoup de récit pour ne rien dire. L'intrigue est pourtant originale, et le huis clos intéressant mais le style a tout gâché. Je le déconseille, sauf aux insomniaques.
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charli45
Le 07 août 2010
Déçue
Une histoire vraiment interessante mais qui manque malheuresement d'action ! L'intrigue est bien ficelée mais il n'y a pas d'action ! Vraiment déçue dommage car il aurait pu être vraiment très intéressant !!
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elmem
Le 26 juillet 2010
Suspense...
Un très bon suspense, peut-être un peu lent au début, mais des personnages tellement sympathiques qu'on imaginerait bien vivre dans leur univers !!! A conseiller !!!
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Aurel77
Le 22 septembre 2010
Super !!!
Enfin un livre comme j'en ai rarement lu qui vous tient en haleine tout du long. A lire absolument. Je l'ai dévoré en deux jours.
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sikozu
Le 12 octobre 2010
Livre qui vaut facilement les grands noms du policier
Trois inspecteurs principaux mènent l'enquête [Cassie (l'agent infiltré), Sam (petit ami de Cassie) et Franck (ancien supérieur de Cassie)] sur le meurtre d'une jeune femme qui ressemble trait pour trait à Cassie et qui a pour identité celle inventée par Cassie et Franck quelques années auparavant. Lexie (la jeune femme assassinée) habitait dans une maison avec quatre colocataires : Cassie devra donc prendre place dans ce cercle fermé et soudé. L'histoire se met doucement en place et l'écriture est fluide. Ceux qui cherchent un livre avec plusieurs meurtres et détails sanglants, passez votre chemin car il y a un seul meurtre. Les personnages sont très attachants et, pour ma part, m'ont manqués dès que le livre fût terminé. En tout cas, ce livre m'a réconciliée avec le genre et m'a même donné envie de lire le premier roman de Tana French "Mort dans les bois" paru aussi sous le nom "Écorces de sang".
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Claire1
Le 05 janvier 2011
Enfin la fin !
Le résumé annonçait une enquête sympa. Mais je m'endors sur le livre (réellement !). Je suis très déçue par des personnages ternes, mous... par une enquête lente et tellement peu intéressante. L'histoire par elle-même semble tellement ridicule avec ce sosie parfait. Il faut y croire quand même !!! J'en arrive quand même et enfin aux dernières pages.
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ginger85
Le 19 janvier 2011
Bravo !
Je n'aimais plus lire les romans policiers, et là vraiment, j'ai adoré ! L'histoire est prenante, on tremble pour Cassie, je l'ai lu en une journée, je ne voulais pas refermer le livre sans avoir lu la fin !
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Soazig
Le 15 mai 2011
Déçevant
Avec un résumé alléchant je m'attendais à de l'action, des rebondissements, mais j'ai été déçue : il en manque, je trouve. L'histoire est trop longue à débuter (à mon goût) mais bon je me suis forcée à le finir. C'est dommage, je regrette de l'avoir acheté du coup !!
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Actrice de théâtre et de cinéma, Tana French a grandi en Irlande, en Italie et au Malawi. Son premier roman, La Mort dans les bois, traduit en 25 langues, a connu un immense succès autour du monde et a remporté tous les prix de la littérature policière, dont le prestigieux prix Edgar Allan Poe.
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Extrait

1



Cette histoire est celle de Lexie Madison, pas la mienne. J'aurais aimé raconter l'une sans m'immiscer dans l'autre, mais c'est impossible. Je croyais nous avoir fermement cousues, toutes les deux, épaule contre épaule, avoir bien serré les sutures mais être capable de les briser. Or, peu à peu, nos liens se sont raffermis, approfondis ; ils sont devenus souterrains, invisibles. Et il m'ont échappé.
Pourtant, je suis responsable : de tout ce que j'ai fait. Frank met tout sur le dos des autres, surtout de Daniel. De son côté, autant que je puisse en juger, Sam estime que, de façon obscure et presque irrationnelle, Lexie fut la seule fautive. Quand je leur affirme que ce n'est pas vrai, ils me jettent à la dérobée un regard circonspect et changent de sujet. J'ai même l'impression de souffrir, aux yeux de Frank, d'une variante inquiétante du synfrome de Stockholm. Cela arrive aux agents infiltrés ; mais pas cette fois. Je n'essaie de protéger personne ; d'ailleurs, il ne reste personne à protéger. Lexie et les autres ne sauront jamais que la faute retombe sur eux. De toute façon, s'ils le savaient, ils n'en auraient que faire. Alors, accordez-moi ceci : j'ai eu ma part. Même si ce n'est pas moi qui ai distribué les cartes, je les ramassées sur la table, je les ai toutes jouées et j'avais mes raisons.

En premier lieu, à propos d'Alexandra Madison, il faut connaître l'essentiel : elle n'a jamais existé. Frank Mackey et moi l'avons inventée voilà longtemps, par un éblouissant après-midi d'été, dans son bureau poussiéreux de Harcourt Street. Il cherchait des gens pour infiltrer un réseau de vendeurs de drogue opérant à l'université de Dublin. Je voulais le job. Jamais je n'avais rien désiré avec autant d'ardeur.
Frank Mackey était une légende : encore trentenaire et dirigeant déjà des opérations secrètes ; le meilleur agent d'Irlande dans sa partie, disait-on, téméraire, insensible à la peur, funambule opérant sans filet, toujours. Il évoluait au sein des cellules de l'IRA et parmi les caïds du grand banditisme comme dans son pub habituel. Tout le monde m'avait raconté cette histoire : lorsque le Serpent, un truand de haut vol doublé d'un barjot de première qui avait laissé un de ses hommes tétraplégique pour ne pas avoir payé sa tournée, menaça de lui transpercer les mains avec un pistolet à clous, Frank le fixa droit dans les yeux sans trahir la moindre émotion et le bluffa avec une telle assurance que le malfrat lui tapa dans le dos avant de lui offrir, en guise d'excuses, une fausse Rolex. Frank la porte toujours.
Je n'étais qu'une bleusaille sans expérience, sortie depuis à peine un an de l'école de police de Templemore. Deux jours plus tôt, quand Frank avait demandé des flics ayant suivi des études supérieures et paraissant âgés d'une vingtaine d'années, je patrouillais, vêtue d'un gilet jaune fluo trop grand pour moi, dans une petite ville du comté de Sligo dont les habitants avaient l'air désagréablement identiques. La perspective de le rencontrer aurait dû m'angoisser. Mais non. Je souhaitais trop ce poste pour me laisser envahir par la moindre appréhension.
Sa porte était ouverte. Assis sur un coin de la table, en jean et tee-shirt bleu passé, Frank feuilletait mon dossier. Son bureau exigu était en désordre comme s'il avait surtout servi de débarras. La table était nue : pas même une photo de famille. Sur les étagères, de la paperasse côtoyait des CD de blues, des tabloïds, un jeu de poker et un cardigan de femme rose encore affublé de ses étiquettes. Ce type me plut tout de suite.
— Cassie Maddox, dit-il en levant les yeux.
— Oui, monsieur.
Il était de taille moyenne, trapu mais bien proportionné, avec des épaules larges, des cheveux bruns coupés court, des traits rugueux, carrés, de grands yeux bleus et une présence qui devait laisser derrière lui de l'électricité dans l'air. Ce n'était pas mon type, mais il avait certainement du succès auprès des femmes.
– Frank. « Monsieur », c'est pour les larbins.
Il s'exprimait avec un accent de Dublin, léger mais délibéré, comme un défi. Il me tendit la main.
— Cassie, murmurai-je en la serrant.
Il m'indiqua un siège, tapota mon dossier.
— On dit, là-dedans, que vous êtes excellente sous pression.
Il me fallut quelques secondes pour comprendre à quoi il faisait allusion. Alors que j'effectuais un stage dans un quartier chaud de Cork, j'avais réussi, uniquement en lui parlant, à calmer un jeune schizophrène paniqué qui menaçait de se trancher la gorge avec le rasoir de son grand-père. J'avais presque oublié cet épisode. Et il ne m'était pas venu à l'esprit que c'était sans doute à cause de cela qu'on m'avait jugée apte pour le job.
— J'espère, rétorquai-je.
— Vous avez... quoi ? Vingt-sept ans ?
— Vingt-six.
La lumière qui traversait la fenêtre éclairait mon visage. Frank me scruta longuement.
— On pourrait vous en donner vingt et un sans problème. On dit que vous avez passé trois ans à l'université. Où ?
— Trinity. Psychologie.
Il eut une moue ironique, faussement impressionnée.
— Ah, une intello. Pourquoi n'êtes-vous pas allée jusqu'au bout ?
— J'ai développé une allergie mystérieuse aux intonations anglo-irlandaises.
Ma réplique lui convint.
— L'université de Dublin risque donc de vous donner de l'urticaire ?
— Je prendrai mes antihistaminiques.
Il sauta à bas de son bureau et se dirigea vers la fenêtre en me faisant signe de le suivre.
— Bien. Vous voyez ce couple, en bas ?
Un garçon et une fille remontaient la rue en devisant. Elle sortit ses clés et pénétra avec lui dans un immeuble déprimant.
— Parlez-moi d'eux, dit Frank.
Il s'adossa à la fenêtre, passa les pouces dans sa ceinture et attendit.
— Ce sont des étudiants, commençai-je. Sacs à dos bourrés de livres. Les sacs de Dunnes indiquent qu'ils viennent de faire des courses. Elle a davantage de moyens que lui. Sa veste lui a coûté cher. Lui a, sur son jean, des taches qui ne doivent rien à la mode.
— Un couple ? Des amis ? Des colocataires ?
— Un couple. Ils marchent plus près l'un de l'autre que des amis. Et leurs têtes se touchent presque.
— Ils sont ensemble depuis longtemps ?
J'adorais cette façon nouvelle de faire fonctionner mon cerveau.
— Un certain temps, oui.
Frank eut une mimique interrogative. Pendant quelques secondes, je me demandai ce qui avait provoqué ma réponse. Enfin, le déclic :
- Ils ne se regardent pas en se parlant. Les couples récents ne cessent de se dévorer des yeux. Les couples établis n'en éprouvent plus le besoin.
— Ils vivent ensemble ?
— Non. Si c'était le cas, le garçon aurait, d'instinct, cherché ses propres clés. C'est son domicile à elle. Toutefois, elle le partage avec au moins une personne. Tous deux ont levé les yeux vers la fenêtre pour vérifier si les rideaux étaient tirés.
— Comment s'entendent-ils ?
— Bien. Elle l'a fait rire. Or, la plupart du temps, les hommes ne rient pas des plaisanteries d'une femme, sauf s'ils lui font du gringue. Il portait les deux sacs à provisions et elle lui a tenu la porte avant de le suivre. Ils sont pleins de sollicitude l'un pour l'autre.
— Bien vu. Dans l'infiltration, l'intuition entre pour moitié. Laissons de côté la psychologie à la noix. Il faut remarquer les détails et les analyser avant même d'en avoir conscience. Le reste tient en deux mots : rapidité et culot. Si vous êtes amenée à parler ou à agir, faites-le vite et avec une conviction absolue. Si vous hésitez ou si vous vous reprenez, vous êtes foutue, et probablement morte. Vous serez injoignable pendant un an ou deux. De la famille ?
— Un oncle et une tante.
— Un petit ami ?
— Oui.
— Vous pourrez entrer en relation avec eux, mais ils n'auront aucun moyen de vous contacter. Vont-ils l'accepter ?
— Il faudra bien.
Il s'appuyait négligemment contre la fenêtre. Je captai l'éclat bleu de son regard : il m'observait avec insistance.
— Il ne s'agit pas d'un cartel colombien. Vous n'aurez affaire qu'au menu fretin, du moins au début. Sachez quand même que le boulot est risqué. La moitié de ces gens sont dans le coaltar du matin au soir, mais les autres ne rigolent pas. Vous tuer ne leur posera aucun problème. Ça vous perturbe ?
— Pas le moins du monde.
J'étais sincère.
— Merveilleux. Allons chercher du café et mettons-nous au travail.
Je compris seulement au bout d'une minute que j'avais emporté le morceau : j'étais engagée. Je m'étais attendue à un entretien de trois heures ponctué de toute une série de tests de Rorschach et de questions sur ma mère. Mais Frank ne travaille pas comme ça. J'ignore toujours à quel moment de notre entrevue il prit sa décision. J'ai longtemps guetté l'occasion propice pour l'interroger à ce sujet. À présent, je ne suis plus certaine d'avoir envie de savoir.
Après avoir rapporté de la cantine deux gobelets de safé au goût de cramé et un paquet de biscuits au chocolat, nous avons passé le reste de la journée à créer le personnage d'Alexandra Madison. Je choisis moi-même ce nom.
— Ainsi, vous vous en souviendrez mieux, déclara Frank.
« Madison » parce que cela ressemblait assez à mon patronyme pour me forcer à me retourner, « Lexie » parce que c'était le diminutif dont j'avais doté, enfant, ma sœur imaginaire. Frank dénicha une grande feuille de papier et y inscrivit à mon intention les éléments de sa biographie.
— Vous êtes née à l'hôpital de Holles Street le 1er mars1979. Votre père, Sean Madison, diplomate de second rang, est en poste au Canada, ce qui nous permettra de vous évacuer rapidement en cas de besoin. Une urgence familiale, et vous foutez le camp. Cela implique également une enfance nomade, ce qui explique pourquoi personne ne vous connaît.
L'Irlande est petite. Nous avons tous un cousin dont la chérie était en classe avec nous.
— Nous pourrions faire de vous une étrangère, mais je ne veux pas que vous vous emmerdiez à prendre un accent. Votre mère s'appelle Caroline Kelly Madison. Elle a un métier ?
— Infirmière.
— Attention. Réfléchissez plus vite. N'oubliez pas les implications. Les infirmières ont besoin d'un permis de travail différent dans chaque pays. Elle a exercé, mais elle a arrêté alors que vous aviez sept ans, lorsque votre famille a quitté l'Irlande. Vous voulez des frères et sœurs ?
— Bien sûr, pourquoi pas ? Un frère.
Je m'amusais comme une folle. Cette liberté d'invention m'enchantait : piocher à ma guise, avoir de la famille sur tous les continents, habiter les pays les plus invraisemblables. J'aurais pu avoir été élevée dans un palais du Bhoutan en compagnie de sept frères et sœurs et avoir eu un chauffeur pour moi toute seule. Je fourrai un biscuit dans ma bouche avant que Frank remarque mon sourire et doute de mon sérieux.
— Si le cœur vous en dit... Il a six ans de moins que vous. Il vit donc au Canada avec vos parents. Comment s'appelle-t-il ?
— Stephen.
Le prénom du frère que je m'étais inventé. J'avais une vie imaginaire très riche quand j'étais petite.
— Vous vous entendez bien avec lui ? À quoi ressemble-t-il ? Plus vite ! me pressa Frank alors que je reprenais mon souffle.
— C'est un bêcheur. Dingue de foot. Il se dispute tout le temps avec mon père et ma mère, parce qu'il a quinze ans, mais il consent encore à me parler...
Les rayons obliques du soleil sur le bois ébréché du bureau. Frank sentait bon : un mélange de savon et de cuir. C'était un excellent, un merveilleux professeur. Son stylo à bille noir alignait les dates, les endroits, les événements. Lexie Madison émergea du néant comme une photo Polaroid. Elle s'échappa de la page, s'éleva devant nous telle une fumée d'encens. Une fille dotée de mon visage et d'une existence issue d'un rêve à demi oublié. « À quel âge remonte votre premier flirt ? Où habitiez-vous ? Comment s'appelait-il ? Qui a plaqué qui ? Pourquoi ? » Frank dégota un cendrier, m'offrit une Player's. Lorsque les rayons de soleil délaissèrent le bureau et que le ciel s'assombrit, il fit tourner son siège, s'empara d'une bouteille de whisky sur une étagère et corsa nos cafés.
— Nous l'avons mérité, dit-il. Santé.
Nous avons fait de Lexie une fille intelligente, cultivée, mais marquée par une éducation vagabonde et incapable d'apprendre les codes sociaux. Bonne pâte, un peu naïve peut-être, sans méfiance, trop prompte à lâcher ce qu'on lui demandait sans y réfléchir à deux fois.
— Une proie, assena froidement Frank. La chèvre idéale pour les dealers. Il faut qu'elle soit assez innocente pour qu'ils ne la considèrent pas comme une menace, assez respectable pour qu'ils la trouvent utile, mais assez rebelle pour qu'ils ne s'interrogent pas sur les motivations qui la poussent à entrer dans leur jeu.
Lorsque nous eûmes terminé, il faisait nuit.
— Bien joué, conclut Frank en repliant la feuille de notes qu'il me tendit. Un stage d'entraînement pour inspecteurs commence dans dix jours. Je vous y ferai admettre. Ensuite, vous reviendrez ici et je travaillerai quelque temps avec vous. Quand l'université ouvrira ses portes, en octobre, vous vous y inscrirez.
Il décrocha une veste de cuir suspendue au coin d'une étagère, éteignit la lumière et ferma la porte sur le petit bureau. Je gagnai à pied l'arrêt de bus, ébahie, émerveillée par l'univers secret, tout neuf, dans lequel je venais de plonger. La biographie de Lexie craquait dans la poche de mon uniforme. C'était aussi rapide, aussi simple que ça.

Je ne vous imposerai pas la longue chaîne d'événements chaotiques qui me firent passer des opération d'infiltration au département des violences domestiques. Version abrégée : le dealer en chef de l'université devint parano et me poignarda, ma blessure en service commandé me valut un poste à la brigade criminelle, ou je fus tellement meurtrie que je finis par m'en aller. Il y avait des années que je ne pensais plus à Lexie et à sa courte vie. Je ne suis pas du genre à regarder par-dessus mon épaule. Du moins, je m'y efforce. Le passé est le passé. Prétendre le contraire n'est qu'une perte de temps. Pourtant, je crois avoir toujours su que la création de Lexie Madison aurait des conséquences. On ne peut pas inventer une personne de toutes pièces, la date de son premier baiser, sa forme d'humour ou son sandwich favori, puis s'attendre qu'elle se dissolve dans des notes griffonnées à la hâte et un café arrosé de whisky quand son existence ne se justifie plus. Oui, j'ai toujours eu l'intuition qu'elle reviendrait, qu'elle me retrouverait un jour.
Il lui fallut quatre ans. Elle choisit soigneusement son moment. Elle se manifesta un matin très tôt, au début d'avril, quelques mois après mon départ de la brigade criminelle, alors que je m'exerçais au pistolet.
Le stand est enfoui dans le centre-ville, sous la moitié des autos de Dublin, et une épaisse couche de smog. Je n'avais aucune raison d'être là. J'ai toujours été une bonne gâchette et mon test de qualification n'aurait pas lieu avant des mois. Mais, depuis quelque temps, je me levais trop tôt pour aller travailler, dans un état d' agitation qui m'interdisait toute autre activité. Je n'avais trouvé que ces séances de tir pour me calmer les nerfs. Je pris mon temps pour ajuster mon casque et vérifier mon arme, attendant que les deux autres policiers présents se conncentrent sur leur cible, ce qui les empêcherait de me voir galvanisée, tel un personnage électrocuté de dessin animé, par mes premiers coups de feu.
J'ai toujours été solide. Avoir des vapeurs ou transporter des sels dans mon sac, très peu pour moi. Jusque-là, aucune crise n'avait eu raison de mon calme. Le coup de couteau du dealer m'avait à peine perturbée. Le psy de la brigade avait passé des semaines à tenter de me convaincre que j'étais gravement traumatisée. Il avait fini par se résigner et admettre que j'allais très bien. À regret, car il n' avait pas tous les jours sous la main des flics poignardés sur lesquels exercer ses talents, il m'autorisa à reprendre mon travail.
Bizarrement, le cas qui me fit craquer, le dernier que je traitai à la brigade, ne fut pas un massacre spectaculaire, une prise d'otage à l'issue tragique ou un brave type collectionnant des organes humains dans son frigo. Ce fut un crime banal, comme tant d'autres : une gamine retrouvée morte un matin d'été, mon partenaire et moi tirant au flanc dans la salle commune au moment où le téléphone sonna. Vue de l'extérieur, l'enquête fut même un succès. Selon les conclusions officielles, nous avons résolu l'énigme en moins d'un mois. Les médias applaudirent à la mise hors d'état de nuire des méchants, pour le plus grand profit de la société et des statistiques de fin d'année. Il n'y eut pas de poursuite dramatique en voiture, pas de fusillade. Je fus la seule personne brutalisée, physiquement en tout cas. Et encore... Je m'en tirais avec deux griffures sur les joues qui ne laissèrent même pas de cicatrices. Bref, une fin heureuse.
En apparence seulement. Car, en profondeur, cette affaire provoqua de gros dégâts. Opération Vestale : encore aujourd'hui, prononcez ces deux mots, même devant ceux qui ne connaissent pas tous les détails de l'histoire, et vous les verrez se détourner prudemment, évoquant un sac d'embrouilles et des dommages collatéraux. Pour l'essentiel, en effet, nous avons perdu sur toute la ligne. Certains êtres sont de petits Tchernobyl. Ils vous attirent discrètement et, sans bruit, distillent leur poison. Ceux qui les approchent ne s'en remettent pas. Leur souffle les contamine, les détruit de l'intérieur. Interrogez n'importe quel flic : certaines affaires les dévorent, les rongent comme une tumeur maligne, incurable.