Le prix du péché
Le prix du péché
560 pages
Couverture cartonnée
Réf : 261283
Avec ce livre, cumulez 10 Points Club
Résumé
Lorsque son mari est retrouvé abattu, une note disant « je sais qui c’est » dans la main, Maggie devient aussitôt le suspect n° 1. Elle se tourne alors vers son ami et ancien partenaire Jonathan pour demander de l’aide. Celui-ci, s’il croit en son innocence, sait aussi qu’elle cache un terrible secret. Et qu’elle n’est pas la seule... 
Pourquoi on l'a choisi
À ne pas rater ! La disparition d’une jeune femme, un détenu sanguinaire en cavale et un sombre réseau dont la révélation mettrait à mal bien des réputations sont les pièces d’un même puzzle qui, une fois assemblées, donnent un suspense sulfureux.
Extrait

Prologue


Le prisonnier loucha vers le ciel d'ébène menaçant, à travers l'épais grillage d'acier de la cage, à l'arrière de la voiture. Il savait qu'il aurait dû avoir peur, mais, à l'intérieur de lui-même, il était déjà mort. Il n'avait rien d'autre à faire que regarder approcher le typhon en espérant qu'il le soulèverait et l'emporterait.
Cinq secondes plus tard, la tempête les avait rattrapés en hurlant.
— Sainte mère de Dieu ! s'exclama la femme flic qui était au volant.
Elle était nouvelle dans le service. Une costaude, qui agrippait le volant de ses doigts trapus. Elle avait des cheveux noirs, une coupe masculine, et pour l'heure le visage trempé de sueur. Le vent était si violent que les roues avant de la voiture se soulevaient, au risque de lui faire quitter la route, la pluie formant un rideau opaque devant le pare-brise. La conductrice fit la seule chose qu'il y avait à faire. Elle s'arrêta, car elle ne voyait rien. La voiture dérapa légèrement.
— Il faut continuer, lui dit son partenaire.
— Tu es dingue ? La tempête a changé de cap, elle vient droit sur nous.
Ils étaient arrêtés en travers de la route nationale, au milieu des champs déserts. Tous les habitants avaient fui. Ils étaient partis vers le nord, abandonnant leurs maisons au vent et à l'eau.
— On est à cinquante bornes de Holman, reprit l'autre flic d'une voix éraillée, aussi rugueuse que du gravier. On doit ramener ce tas de merde derrière les barreaux. Continue.
Des débris heurtaient les vitres de la voiture. Des pierres, des branches grosses comme sa cuisse, des morceaux de bardeau, des cadavres d'oiseaux.
— Pas question, mec. Pas question. Il faut qu'on se mette à l'abri, et tout de suite.
— À l'abri ou pas, ça ne changera rien, répliqua l'autre flic.
Les détenus l'appelaient DDT, parce qu'il avait l'odeur douceâtre de l'insecticide dont il se servait pour repousser les moustiques de l'Alabama. C'était la chose la plus aimable qui se disait à son sujet. Il était mince et court sur pattes, mais c'était une vraie brute. Les talons de ses bottes étaient renforcés par des plaques d'acier, et il adorait briser les tibias d'un coup sec.
— J'ai aperçu une ferme, dit la conductrice. Je fais demi-tour.
Elle dut se retourner pour faire marche arrière. Le prisonnier la fixa dans les yeux. Le regard de la femme exprima une panique animale. Elle était pétrifiée, à deux doigts de faire sur elle. L'odeur de sa peur éveilla en lui une sensation familière, excitante.
Le chemin n'était plus goudronné. Elle arrêta la voiture.
— Je la vois ! s'exclama-t-elle lorsqu'un éclair illumina une ferme délabrée.
DDT fit un geste du pouce vers le siège arrière.
— Et lui ?
— On ne peut pas le laisser seul au milieu de la tempête...
— On ne va sûrement pas sortir ce type de la cage, grogna DDT.
Le détenu se pencha en avant, son visage dur contre le grillage, et interpella les deux flics :
— Laissez-moi ici. J'en ai rien à foutre.
De fait, il s'en moquait. Il aimait mieux mourir sur place que retourner à Holman.
Pendant des semaines, il avait attendu ce transport à Tuscaloosa, pour pouvoir sentir de nouveau la puanteur de la rivière Black Warrior et mater le décolleté des filles dans les rues. On n'avait rien à lui offrir en échange de son témoignage. Il était condamné à perpétuité. Tout ce qu'il voulait, c'était sentir sur sa langue la poussière de la ville, l'ambiance de la rue. Mordre une dernière bouchée de la vie qu'on lui avait volée dix ans auparavant.
Dix ans. Il se rappelait cette salope arrogante qui l'observait, au dernier rang de la salle d'audience où il attendait le verdict. Elle l'avait traqué jusque dans le Sud et l'avait dénoncé aux flics de l'Alabama. Il était tombé pour le meurtre d'un concurrent, sa vie avait été anéantie à cause d'un bon à rien qui méritait son sort parce qu'il coupait la marchandise. Il aurait aimé disposer d'une demi-heure avec elle avant d'être enfermé, pour effacer cette saloperie de sourire de son visage.
Le fait d'être dehors ne rendait que plus insupportable l'idée de retourner là-bas. Les quelques minutes au tribunal, en civil, sans menottes ni fers aux pieds, n'avaient été qu'un leurre, comme le dernier steak qu'on vous sert avant de vous piquer. La perspective des années à venir, dans une cellule surpeuplée, à ne voir que de l'acier et du ciment, lui était encore plus intolérable. Être avalé par la tempête serait une bénédiction.
— Merde, où veux-tu qu'il aille ? hurla la femme en direction de DDT. Il faut y aller, maintenant !
DDT jura et ouvrit brutalement la portière. Le vent la lui arracha des mains. La tempête faisait plus de bruit qu'un train lancé à grande vitesse. DDT sortit son revolver, qu'il pointa sur la tête du prisonnier.
— Un geste de travers, et tu es mort ! cria-t-il. Il déverrouilla la portière arrière.
Le prisonnier s'emmêla dans ses chaînes. Il essaya de garder son équilibre, tomba. Il sentit que DDT le prenait par le col de sa chemise et le soulevait. Il cracha la terre qu'il avait dans la bouche.
— Allons-y ! cria la femme.
Elle brandit une radio à ondes courtes et claqua la portière de la voiture de police.
La pluie criblait le visage du prisonnier, comme si elle avait été faite de milliers de glaçons minuscules. Il progressait à tout petits pas, avec difficulté, sur l'allée transformée en torrent. Quand il trébuchait, les pieds entravés par les fers, il sentait sur sa nuque le canon du revolver de DDT qui le poussait en avant. Ils arrivèrent sur le seuil de la ferme. La porte était barricadée par des planches clouées sur l'encadrement. La femme posa sa radio et entreprit de les arracher. Elle eut vite les doigts en sang.
Il se demanda jusqu'où il pourrait aller s'il essayait de disparaître dans la tempête. DDT lut dans ses pensées. Il toisa le prisonnier et inclina son revolver.
— Tu veux te barrer ? Vas-y. Ça économisera les f...
DDT se tut. Le prisonnier plissa les yeux pour voir à travers le rideau de pluie. DDT n'avait plus de tête. Juste au-dessus de son corps, un panneau d'autoroute jaune dégoulinant de sang était venu se ficher dans le mur, après avoir fendu l'air comme une lame de guillotine. Un objet de la taille d'un ballon de football roula sur le seuil, avant d'être emporté par une rafale de vent. La tête de DDT.
Il entendit gémir l'autre flic : un bruit ignoble, primitif, terrifié. Le corps de DDT s'écroula en un tas informe. Un flot de sang s'en échappa en bouillonnant et recouvrit les marches de bois comme de la peinture. L'homme plongea pour saisir le revolver, le flic aussi, étonnamment rapide pour une femme aussi corpulente. Elle l'éjecta du seuil d'un violent coup de pied, sortit son arme. Puis elle attrapa le revolver de DDT et le glissa dans sa ceinture. Sans quitter des yeux son prisonnier qui gisait à plat ventre dans le sang et la boue, elle s'accroupit et vomit sur le cadavre de DDT.
— Debout ! hurla-t-elle en s'essuyant la bouche.
Elle se dirigea vers la porte, finit de l'ouvrir. D'un mouvement de son revolver, elle lui enjoignit de passer devant elle. Il fit mine de boiter. La maison émit un bruit de métal, comme si elle était constituée de boîtes d'aluminium, les poutres sous ses pieds se mirent à vibrer. Il eut l'impression que les clous allaient en jaillir. À l'intérieur, il faisait sombre. La femme alluma sa radio et sa balise d'urgence. Des parasites furieux retentirent d'une paroi à l'autre, une lueur rouge illuminait la pièce toutes les deux secondes.
— Descendez, ordonna-t-elle en agitant son arme vers une porte ouverte.
— Détachez-moi.
— Allez vous faire foutre.
— Je ne peux pas descendre l'escalier avec ces chaînes, insista-t-il en s'efforçant de dissimuler son excitation.
Fais-le, fais-le, fais-le.
— Pas question.
— Je vais me briser le cou, espèce de connasse. Je ne vois rien, dans le noir.
— Avancez.
— Vous pouvez me flinguer si ça vous chante, je ne vais nulle part attaché comme ça.
En jurant, elle jeta un trousseau de clés à ses pieds. Il se libéra et étira ses membres engourdis, impassible. Il jeta un coup d'œil rapide vers la femme flic qui tenait son arme d'une poigne incertaine. Son uniforme trempé lui collait au corps. L'eau dégoulinait de ses cheveux. Elle piétinait, impatiente.
— Descendez, répéta-t-elle d'une voix incertaine.
Les marches sans revêtement grinçaient sous ses pas. Elle se tenait juste derrière lui, mais elle était jeune, elle était trop près, lui enfonçant son revolver dans le creux des reins. Il trébucha. Elle s'immobilisa. La main du détenu partit en arrière. Il lui fallut une fraction de seconde pour lui saisir le poignet d'un coup sec, la tirer vers lui et la jeter en bas des marches. Elle hurla, dégringola, se brisa les jambes et la clavicule et atterrit sur le sol de béton. La radio vola en éclats. Il fut immédiatement sur elle, la dépouilla de ses deux revolvers, la prit par le bord de sa chemise et la traîna jusqu'au milieu de la cave.
La douleur la fit gémir. Le sang jaillissait de sa bouche.
— Espèce de salopard !
Il jouissait de sa peur. La vue de cette femme à ses pieds, sans défense, désespérée, lui donnait l'impression d'être un reptile qui rejetait une peau devenue inutile. Après dix ans en enfer, il renaissait soudain. Un homme nouveau.
Tout à coup, une étroite ouverture dans le mur de béton implosa avec un énorme craquement, et le flot se déversa à l'intérieur. L'odeur était fétide, moisie. La femme hurla en voyant le niveau de l'eau sale monter autour d'elle.
— Oh bon Dieu ! fit-elle, la rivière a débordé. Il faut foutre le camp d'ici.
Il la regarda en riant.
— Tous les deux ?
— Vous ne pouvez pas me laisser ici, pour l'amour de Dieu. Je ne peux pas me lever...
Dix centimètres d'eau tourbillonnaient autour des pieds du prisonnier. Le niveau montait à vue d'œil. Il contemplait la femme flic qui se redressa, puis se laissa retomber quand ses membres brisés la lâchèrent. Elle battit des bras sur l'eau et hurla au secours, mais sa voix était à peine un murmure, tandis que la tempête se déchaînait contre la maison.
— Je vous en supplie...
Il s'excitait en la regardant. Il se caressa à travers la toile de son jean en écoutant ses cris de douleur et de terreur mêlées. Elle coula une première fois, alors qu'il avait de l'eau à mi-cuisses. Elle se redressa, toussant et hoquetant, avalant l'eau qui lui passait au-dessus de la tête. À chaque fois qu'elle se dressait, elle hurlait des obscénités, elle lui lançait des insultes parce qu'il allait décider de son destin, il avait sur elle un pouvoir absolu, il était l'instrument inflexible de la vie et de la mort. Il n'existait aucune échappatoire.
Une métamorphose eut lieu sous ses yeux. Il ne voyait plus les traits de la femme flic. À la place, c'était le visage de la salope qui l'avait nargué comme un démon pendant dix ans, et il sut qu'elle n'avait aucune chance.
— C'est tout le problème avec les crues, dit-il à la femme lorsque son visage remonta une dernière fois au-dessus de l'eau glacée. Elles vous lavent de tous vos péchés.