Les roses, les choux & autres secrets
Les roses, les choux & autres secrets
400 pages
Couverture cartonnée
Réf : 260788
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Au lieu de 20,00  (prix public)
Disponible
Douceurs drôles et tendres de l'enfance
Résumé
Entre une mère joyeusement déjantée qui joue de la planche à repasser comme d’un piano et des locataires excentriques qui restent trop peu de temps pour qu’on se rappelle leur nom, l’enfance de Cassandra est certes atypique mais heureuse. Jusqu’au jour où la conduite obscène d’un pensionnaire fait s’effondrer son monde, et ses illusions d’enfant avec... 
Pourquoi on l'a choisi
Petites joies et grands bonheurs des relations mère-fille. Voilà un roman touchant, piquant, étonnant ! Les liens complexes unissant une mère et son enfant, la difficulté de s'affranchir d'un passé hors normes, la recherche du bonheur... des thèmes universels qui nous parlent à toutes !
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :3
Vivie
Le 24 janvier 2010
Tendre et émouvant !!!
J'ai beaucoup aimé ce livre... Les relations mère fille sont bien décrites dans cette famille un peu spéciale... Les personnages sont super attachants. C'est un livre rempli d'amour et de tolérance... Je vous le conseille.
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JeudiProchain
Le 25 janvier 2010
Une alchimie qui fonctionne
J'ai beaucoup aimé suivre le parcours de Cassandra, née dans une famille où l'originalité était la norme, elle a pris des chemins moins aventureux mais finalement aussi passionnants. Ce livre explore les liens familiaux, touche avec délicatesse les ressorts du coeur humain. C'est poignant et drôle à la fois, je vous le recommande.
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titibreizh
Le 02 septembre 2011
Un bon moment
Livre qui m'a accompagnée pendant les vacances et je ne regrette pas mon choix... Plein de messages y passent mais facilement, délicatement, avec tendresse et humour...
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Extrait

1


Octobre 2001

Par la fenêtre de l'hôpital, on aperçoit un érable aux feuilles dorées. Elle suit des yeux leur lente chute sous le soleil d'automne.
— Il faudrait pouvoir mourir comme ça, dit-elle. En beauté.
Elle se tait un instant. Sur le drap, ses mains tremblent comme de petits animaux effrayés.
— Pas comme moi, toute maigre et affreuse.
— Maman, tu n'es ni maigre ni affreuse !
— Je ne suis pas stupide non plus, dit-elle en me défiant de son regard perçant.
Son visage est si émacié qu'il est difficile de la reconnaître.
— Je ne suis pas stupide, Cass. Tu ne peux pas me tromper, soupire-t-elle.
Et son souffle est si frêle qu'il soulève à peine le drap d'un blanc impeccable qui la recouvre.
— Le cancer a peut-être rongé mon corps, mais pas mon cerveau... Il n'ose pas, ajoute-t-elle avec un sourire qui, un bref instant, laisse entrevoir celle qu'elle a été.
Je lui rends son sourire, lui prends une main entre les miennes. Comme cette main est menue et fragile ! Je la tiens comme un petit objet précieux que je dois prendre garde de ne pas casser. Elle-même, à présent que je vais la perdre, est tout entière un objet précieux. Son sourire, le bleu de ses yeux, son humour, son naturel parfait, son incorrigible optimisme. Je me surprends à l'étudier avidement, absorbant tout d'elle. Même si elle a beaucoup changé, je ne veux oublier aucun détail.
— Je n'ai pas été une très bonne mère, dit-elle pensivement. Je crois que je n'étais pas vraiment faite pour avoir des enfants. En réalité... je ne sais pas trop ce que j'étais censée être
.

Il est possible que ma mère, lorsque nous sommes nés, mon frère et moi, n'ait pas très bien su comment cela lui était arrivé. Mais une chose est certaine : si elle n'avait pas été bien informée elle-même, elle avait tout fait pour ne pas laisser ses enfants dans l'ignorance. Pour elle, peu importait qu'elle nous ait donné ces informations à un âge où elles ne pouvaient nous être d'aucune utilité. Selon ses propres mots, elle avait « fait son devoir ».
Un jour, elle nous avait (là encore, selon ses propres mots) « réunis » autour d'elle pour nous exposer la vérité sans fard.
— Je crois à la franchise. A mon avis, il faut dire ces choses-là aux enfants dès qu'ils sont en âge de les comprendre, nous avait-elle déclaré avec une certaine fierté, des années plus tard.
Mon frère et moi n'avions pourtant rien compris. Fascinés par son ingéniosité (pour ses explications, elle s'était servie d'un œuf et d'un bocal rempli de têtards), déconcertés par cette histoire confuse d'œufs et de tuyaux, de poils pubiens et de saignements, le pauvre Lucas avait fait des cauchemars pendant des semaines, et moi, tout cela m'était passé très au-dessus de la tête (mis à part les têtards - oh, comme j'aurais voulu qu'on me permette de les garder !). Ne voyant aucune relation entre ces informations et ma petite vie limitée d'enfant, je les avais rangées dans un coin de mon cerveau (où, par la suite, je devais avoir beaucoup de peine à les retrouver) et j'avais tout oublié. A la longue, mon frère cessa de se réveiller la nuit en hurlant de terreur, tandis que je restais dans une bienheureuse ignorance de mes origines, et peu soucieuse d'en savoir davantage. J'avais des sujets de réflexion bien plus intéressants.
C'est deux ans après cette leçon que je fus confrontée pour la première fois à « ces choses-là » dans la vraie vie.
Une nuit, réveillée par ce que je crus être des cris de douleur venant de la chambre de ma mère, j'accourus et la trouvai en train, me sembla-t-il, de se battre sous les draps avec son nouvel ami, un certain Mr Mountjoy (ce n'est que des années plus tard que je compris tout le sel de ce nom joyeux). Debout dans l'encadrement de la porte, je criai, paniquée :
— Maman ! Qu'est-ce que tu as ? Tu... tu t'es fait mal ?
Jamais à court de mots, ma mère, rouge et échevelée, émergea de sous les couvertures et me donna une explication ingénieuse, sinon convaincante :
— Nous cherchions un bouton.
Mr Mountjoy poussa une sorte de gémissement étouffé, et ma mère, un petit sourire bizarre aux lèvres, s'assit dans le lit. Bien qu'elle fît attention de tenir le couvre-lit contre elle, je ne pus m'empêcher de remarquer qu'elle paraissait ne porter aucun vêtement.
— Tout va bien, ma chérie. Tu n'as aucune raison de t'inquiéter. Mr Mountjoy est juste... venu m'aider.
Mr Mountjoy, qui prenait visiblement à cœur cette recherche, disparut de nouveau sous les draps, et maman agita la main en direction de la porte.
— Va te recoucher maintenant, mon ange. Je te promets que tout va très bien.
J'en étais beaucoup moins convaincue qu'elle. Mon frère et moi n'avions jamais connu notre père (nous en avions un chacun, nous avait dit maman, comme si cela devait nous faire plaisir), et, en tout cas, je n'avais pas l'habitude de la trouver au lit avec des inconnus. Elle avait des amis hommes, bien sûr, mais, si elle couchait avec eux (et force m'est d'admettre à présent qu'elle le faisait), je n'en avais jamais rien su.
Le lendemain matin, sur le chemin de l'école, je fis part à Lucas de ma découverte :
— Mr Mountjoy était dans le lit de maman cette nuit ! Qu'est-ce que tu crois qu'ils faisaient ? Elle m'a dit qu'ils cherchaient un bouton, mais ils n'avaient rien sur eux, rien du tout !
— Franchement, Cass ! Et toi, qu'est-ce que tu crois qu'ils faisaient ?
Avec ses deux ans de plus que moi, Lucas était visiblement mieux renseigné.
— Je ne sais pas, dis-je, vexée. Sans ça, je ne demanderais pas !
— D'accord, d'accord ! Je vais te le dire, alors. Il marqua une pause avant d'annoncer d'un ton solennel :
— Ils faisaient l'amour, bien sûr.
— Ils faisaient l'amour, répétai-je. Je vois.
Je ne voyais rien du tout. En fait, je demeurai dans une parfaite ignorance de tout ce qui concernait le sexe pendant plusieurs années encore, jusqu'à ce cours de sciences naturelles où la pauvre miss Wilson nous fit faire en une seule séance le tour des mécanismes de la reproduction, passant insensiblement des boutons-d'or aux lapins, et de là aux êtres humains.
— Tu ne nous avais rien dit ! Absolument rien ! reprochai-je à ma mère dès mon retour de l'école. Tout le monde savait, sauf moi ! Et l'histoire des boutons-d'or, les lapins, tout ça... tu ne nous en avais jamais parlé !
— Les boutons-d'or et les lapins, je ne sais pas, je n'y connais rien. Mais pour les êtres humains, je vous ai dit. Je vous ai tout expliqué.
Ma mère paraissait très surprise. Elle pianotait sur la planche à repasser tout en écoutant l'un de ses disques préférés, le concerto L'Empereur de Beethoven, avec le volume à fond, si bien que nous nous entendions à peine parler.
— Je te l'ai expliqué quand tu avais cinq ans, hurla-t-elle – faisant visiblement allusion à cette fois où elle nous avait « réunis ». Je t'ai dit tout ce que tu avais besoin de savoir.
— Ce n'est pas à cet âge-là que j'avais besoin de savoir ! C'est maintenant ! Pour ne pas avoir l'air d'une imbécile devant tout le monde !
— Tu as dû oublier. Comment aurais-je pu imaginer que tu oublierais une chose aussi importante ?
Maman avait pris un air rêveur, ses doigts commençaient à caresser machinalement le dos d'un de mes chemisiers de l'école.
— Et j'aimerais bien que tu m'écoutes ! beuglai-je. J'aimerais bien... avoir une mère normale !
C'était la pure vérité. J'adorais ma mère, et, dans l'ensemble, je n'étais pas une petite fille très conformiste, mais je n'étais pas toujours enchantée de ses innombrables excentricités. Elle était de ces gens qui mènent leur vie sans jamais paraître se référer aux normes habituelles de comportement. Sa manie de pianoter n'était que la partie émergée de l'iceberg, et cela ne me dérangeait pas trop, sauf quand j'essayais de lui parler ou quand j'amenais des amies à la maison. Mais elle semblait incapable de mettre en forme les idées qui lui passaient par la tête, et cela pouvait conduire à des malentendus terribles. Ma mère n'hésitait pas à dire à quelqu'un qu'il avait l'air malade ou fatigué, ou, pire, tout simplement qu'il était laid. Elle était une source permanente et intarissable de gêne, aussi bien dans les magasins et les cafés que dans la cour de récréation.
A l'inverse, elle pouvait faire des compliments très excessifs à de parfaits inconnus, ce qui était presque aussi gênant.
— Savez-vous que vous avez des yeux tout à fait extraordinaires ? avait-elle dit un jour, dans le train, à un jeune homme à l'allure réservée. Un peu couleur caramel, avec une touche de...
Le jeune homme s'était levé et avait changé de compartiment sans lui laisser le temps de finir sa phrase.
— Eh bien ! avait-elle commenté, dépitée. Quelle grossièreté ! Comment peut-on être aussi grossier, je vous le demande !
Lucas et moi pouvions parfaitement concevoir que la compagnie de notre mère ait pu déplaire à ce jeune homme, mais nous eûmes la prudence de garder notre opinion pour nous.
Le cadre de notre vie domestique était lui aussi quelque peu excentrique. Nous avions certes toute la place désirable dans la vieille maison victorienne mal fichue et un peu décrépite où nous habitions, héritée d'une tante morte bien des années plus tôt, et dans le jardin, une vraie jungle, nous pouvions laisser libre cours à notre imagination. Mais, sur le plan des relations humaines, le terrain était miné. Au sous-sol, il y avait le Locataire (on l'appelait toujours ainsi, mais le bénéficiaire de ce titre changeait si souvent que nous avions du mal à suivre). Sous les combles, il y avait l'oncle Rupert, un parent de notre mère que j'avais toujours vu vivre avec nous. Cet homme sans âge, au cheveu rare et à la mine affectée, vivait des allocations de chômage et passait son temps à inventer des objets. L'un de nos passe-temps familiaux consistait à imaginer sans cesse de nouveaux objets à fabriquer par l'oncle Rupert, et il n'était donc jamais à court d'idées, mais on pouvait rarement considérer le résultat comme ayant une quelconque utilité pratique.
Pourtant, maman ne supportait pas qu'on dise le moindre mal de Rupert.
— Il est tellement intelligent, disait-elle en lui repassant ses chemises (entre deux concertos pour piano). Il aurait certainement pu aller très loin, vous savez.
Lucas et moi regrettions souvent qu'il ne l'ait jamais fait. Entre ses longs séjours dans l'unique salle de bains, le raclement de ses grosses chaussures sur le plancher au-dessus de nos chambres, l'odeur de ses vêtements (pastilles à l'anis, vieille transpiration et tabac) et, à l'approche de ma puberté, ses allusions hypocrites à l'évolution de mon physique (jamais assez choquantes pour que je me plaigne à maman, mais largement assez pour m'inspirer une saine répulsion), nous n'étions guère tentés de l'aimer.
— L'oncle Rupert doit vraiment habiter avec nous ? demandai-je un jour.
Après tout, aucune de mes amies n'avait d'oncle à demeure à la maison. Leurs oncles à elles venaient seulement en visite pour des fêtes de famille, et, dans ce cas, ils arrivaient frais et parfumés, prêts à vous offrir des caramels ou même, avec un peu de chance, de l'argent.
— Bien sûr qu'il doit habiter avec nous, répondait ma mère, choquée. Il faut que tu comprennes, ma chérie. Il n'a pas d'autre endroit où aller.
D'autres personnes à la maison n'avaient bien souvent pas d'autre endroit où aller. Par exemple Greta, une amie de ma mère exilée de sa Suisse natale, qui parlait à peine l'anglais et pleurait tout le temps ; un clochard nommé Richard, qui jouait de l'ukulélé devant le magasin Woolworth et pour qui ma mère avait un faible (« Richard n'est pas un clochard, Cass, me reprit-elle un jour. C'est un SDF. - Mais c'est lui qui dit qu'il est un clochard ! » objectai-je. « Ce n'est pas pareil », répondit maman) ; un acteur nommé Ben, qui avait eu son heure de gloire comme figurant dans le feuilleton Coronation Street avant de tomber dans la dèche ; le gentil monsieur de la pharmacie, qui (disait maman) n'arrêtait pas de se chamailler avec sa propriétaire. Ces gens ne venaient pas tous en même temps loger à la maison, mais ils revenaient à intervalles réguliers passer quelques jours sur le convertible du salon et faire la queue avec les autres devant la salle de bains. Quant à savoir si, comme le Locataire, ils payaient quelque chose à maman pour leur entretien, Lucas et moi n'avons jamais pu le découvrir. Pas plus que nous ne savions si certains allaient à la pêche aux boutons. Mais nous leur en voulions de leurs intrusions régulières dans une maison qui oscillait déjà, selon les moments, entre le désordre et le chaos : notre mère semblait avoir oublié que nous non plus n'avions pas d'autre endroit où aller. Nous étions chez nous, et pourtant, nous avions bien souvent l'impression de vivre plutôt dans une sorte de foyer d'accueil.
Il me fallut bien des années pour comprendre que ma mère se sentait désespérément seule, et que sa pire crainte était de se réveiller un matin dans une maison déserte. Lorsque nous n'avions aucun Locataire en vue, elle déprimait visiblement (à l'époque, j'attribuais cela au manque d'argent) et nous envoyait plusieurs fois par jour, Lucas et moi, voir si personne ne s'était renseigné à propos de son annonce sur la vitrine de l'épicerie du coin. Si le téléphone restait silencieux, elle s'inquiétait de savoir s'il n'était pas en dérangement (« Cass, ma chérie, va vite à la cabine et passe-nous un coup de fil ! »). Si nous n'avions pas de visiteurs, elle s'imaginait aussitôt qu'elle avait dû faire de la peine à quelqu'un. La vie avec cette mère inconstante, peu sûre d'elle, alternant entre une joie délirante et une tristesse confinant au désespoir, n'était pas de tout repos.
Pourtant, je ne me sentais pas du tout malheureuse. Mes amies étaient plutôt envieuses de cette éducation désordonnée, qui me valait une liberté dont elles-mêmes pouvaient seulement rêver. Pendant que nous grimpions aux arbres et que nous creusions des tunnels sous les meules de foin de la ferme d'à côté, notre mère regardait ailleurs. Nous nous couchions tard comme elle, nous écoutions des émissions peu convenables à la radio, et, à Halloween, nous faisions la tournée des voisins bien avant que cette coutume ne soit devenue à la mode de notre côté de l'Atlantique. Le jour où Lucas avait fait remarquer à maman que la pâte à gâteaux était encore meilleure pas cuite et avait demandé s'il pouvait avoir un gâteau comme ça pour son anniversaire, maman avait dit : Quelle bonne idée, bien sûr ! On avait mangé le gâteau à la cuillère dans des bols, et, même si certains avaient été malades ensuite, tout le monde avait trouvé que cela en valait la peine. Les parents, bien sûr, n'étaient pas de cet avis, et au moins deux des amis de Lucas n'avaient plus eu le droit de venir chez nous pendant quelque temps.