Éléonore, pensionnaire de Saint-Cyr (comme Charlotte et ses amies), accepte la demande en mariage d'un vieux baron pour sauver sa famille de la misère. L'homme paraît charmant de prime abord, et la vie à ses côtés semble douce, mais la colombe va vite déchanter...
Anne-Marie Desplat-Duc est née à Privas, en Ardèche et vit désormais dans la région parisienne. Le Vivarais reste cher à son cœur, elle y revient souvent avec son mari et sa fille. Après le virus de la lecture qui la frappe très jeune, celui de l'écriture la saisit à l'adolescence et elle noircit des cahiers de poésie et de nouvelles. Elle consacre désormais tout son temps à sa passion : les romans pour la jeunesse. On lui doit entre autres Le Trésor de Mazan.
Je m'appelle Éléonore d'Aubeterre.
Non, pas tout à fait. Mon patronyme complet est : Éléonore de Préault-Aubeterre.
C'est sous ce nom-là que j'étais connue dans la Maison Royale d'Éducation, parce qu'il a fallu produire tous les documents prouvant les quartiers de noblesse de ma famille, mais je le regrette car il me fait honte.
En effet, l'un de nos parents de la branche de Bretagne a commis une indélicatesse vis-à-vis du Roi, qui l'a précipité dans la disgrâce. Aussi mon père a-t-il choisi de tronquer notre nom afin qu'aucun amalgame ne soit possible entre eux, propriétaires de terres à Saint-Pourçain-sur-Sioule, et mon oncle, nobliau breton sans foi ni loi. J'ai entendu dire qu'il avait deux enfants, une fille prénommée Agathe et un garçon, Josselin, que je plains sincèrement car il doit être bien difficile d'être les enfants d'un traître.
Pour moi, rien de semblable.
Mes parents, quoique désargentés, nous ont élevées mes cinq sœurs et moi du mieux qu'ils l'ont pu et fort honnêtement.
Cependant, je dois bien avouer que leur drame a été de mettre au monde six filles et pas un seul garçon. Mon père a beaucoup souffert de ne point avoir de descendant mâle pour assurer la pérennité du nom et recevoir l'héritage. Pourtant, il ne s'agissait d'hériter que d'un château mal entretenu, faute de moyens, et de quelques arpents de terre...
Du temps que j'étais encore avec eux, je les ai souvent entendus se lamenter. Quelques jours avant mon départ pour Saint-Cyr, j'avais surpris cette conversation :
— Ma bonne amie, comment allons-nous réussir à établir nos filles ? disait mon père. Éléonore a obtenu une place à la Maison Royale d'Éducation. Mais les autres ? Nous n'avons pas les moyens de leur offrir une dot :
— Je le sais trop bien, soupira ma mère.
— Cela me ruine la santé de penser que non seulement nous ne leur trouverons aucun parti convenable, mais qu'aucun couvent ne les acceptera !
— Catherine est si jolie que nous pourrons peut-être la marier à un de nos amis qui fera fi de la dot.
— Oui, peut-être... Mais il reste Joséphine, Marie, Gilberte et Antoinette.
— Pour Gilberte et Antoinette, rien ne presse, elles ont cinq et quatre ans... Quant à Marie, qui va bientôt en avoir sept, il est vrai que la nature n'a point été généreuse avec elle et qu'elle n'a pas la beauté de Catherine et Joséphine... peut-être un bourgeois ou à un marchand qui...
— Vous n'y pensez pas ? Tout le pays se gausserait de nous !
— Alors, mon ami, je ne vois pas de solution, mais je vais prier pour que Dieu nous éclaire.
— Et moi, puisque Éléonore va entrer à Saint-Cyr, je vais envoyer de nouvelles demandes pour les autres, mais il serait étonnant que Mme de Maintenon accepte plusieurs demoiselles de la même famille. Enfin, on ne sait jamais. Il ne sera pas dit que je n'ai pas tout tenté pour l'établissement de nos enfants.
Cette conversation est restée gravée dans ma mémoire et je crois bien que pas un jour n'est passé à Saint-Cyr sans que je m'en souvinsse.
La séparation d'avec mes sœurs a été une épreuve. Nous étions aussi soudées que les doigts de la main. Je leur promis de ne point les oublier, de leur écrire et de leur conter par le menu tout ce que je ferais à Sain-Cyr. Elles me jurèrent de même de me faire partager la vie de la famille. J'ignorais alors que nos lettres étaient lues et que nous n'avions droit qu'à quelques courriers par an.
Les premiers mois furent difficiles, puis petit à petit je m'habituai à ma nouvelle vie et les solides liens d'amitié que je nouai avec quelques demoiselles m'aidèrent à combler ma solitude. J'appréciais surtout Isabeau, Gertrude, Henriette et Olympe, et nos conversations du soir m'étaient devenues indispensables.
Au fil des ans, j'appris, ou plutôt je devinai par quelques lignes à double sens glissées dans un courrier de Joséphine, que Catherine avait été mariée à un vicomte bossu d'une soixantaine d'années. Il était veuf pour la troisième fois et cherchait une beauté docile pour adoucir ses vieux jours. Imaginer ma sœur dans le lit de ce vieil homme m'avait ôté le sommeil pendant plusieurs nuits.
Mais j'ignorais encore le sort que le destin me réservait.
Joséphine me suppliait à mots couverts d'intervenir auprès de notre mère pour qu'elle ne subisse pas le même sort. Mais que pouvais-je faire ? Je n'avais aucun pouvoir.
Je devais avoir quinze ans lorsque Mme de Main¬tenon me fit appeler dans son bureau.
— Nous venons de recevoir les dossiers de vos sœurs Gilberte et Antoinette.
Mon cœur s'emballa. Allaient-elles me rejoindre ?
— Comme il se doit, ces dossiers comportent bien les extraits baptistaires, un certificat du curé de la paroisse, un certificat de l'évêque du diocèse, le mémoire détaillé des services militaires de vos père, grand-père et proches parents, ainsi que les preuves de noblesse remontant à plus de cent cinquante ans. Tout est donc parfaitement en règle.
Je souris.
— Pourtant, reprit la marquise, nous sommes obligés de refuser l'entrée de vos sœurs à Saint-Cyr.
Je me mordis les lèvres pour ne pas pleurer, tandis que Mme de Maintenon continuait son exposé :
— Nous n'avons que deux cent cinquante places et vous avez déjà l'avantage d'être dans cette maison, ce qui soulage grandement vos parents. Si des places se libèrent plus vite que prévu, Sa Majesté et moi-même étudierons à nouveau les candidatures de vos sœurs... mais pour l'instant...
Voyant ma déception, elle ajouta :
— Éléonore, vos maîtresses sont satisfaites de votre travail. Certaines personnes ont même remarqué votre tenue et votre diction lorsque vous avez joué dans Esther¹. Il se pourrait que j'aie des projets pour vous.
— Pour moi, Madame ? m'étonnai-je.
— Oui, mais il est encore trop tôt pour que je vous en fasse part.
Si je n'avais pas été si naïve, certains détails auraient dû attirer mon attention sur le genre de projets qu'elle avait pour moi.
En effet, en février 1689, quelques jours après la fin des représentations d'Esther, j'avais été appelée au parloir avec Gertrude et, derrière les grilles de bois, nous avions aperçu un homme assez vieux.
— Tu crois qu'il vient choisir l'une de nous deux ? avais-je murmuré à l'oreille de Gertrude.
— Sûr. Et j'espère bien que ce sera moi, car je ne supporte plus de vivre enfermée.
— Et moi, j'espère que ce ne sera pas moi, car je me plais ici et je n'ai nulle envie d'être mariée à un vieux comme ma sœur Catherine.
Elle avait haussé les épaules et nous étions restées debout côte à côte de longues minutes, séparées de l'homme par une grille à travers laquelle il nous reluquait. Le faux-jour nous empêchait de le voir distinctement, mais j'avais perçu son souffle et cela m'avait mise mal à l'aise.
D'ailleurs, dès que nous avions quitté la pièce, Gertrude avait explosé :
— Il nous a examinées comme du bétail ! Du vulgaire bétail !
— Mademoiselle de Crémainville, un peu de tenue ! l'avait grondée la religieuse qui nous accompagnait.
Gertrude s'était tue, mais elle bouillait intérieurement, je le voyais aux crispations de sa mâchoire.
Peu de temps après, je fus à nouveau appelée au parloir.
L'homme que j'avais entrevu quelques années auparavant était là. Mais cette fois, j'étais seule devant lui.
— Mademoiselle, me dit-il avec un effroyable accent, je me nomme Georges von Watzdorf. Je suis baron et ambassadeur de Saxe en France. J'ai assisté à toutes les représentations d'Esther et je dois vous avouer que votre beauté, votre humilité et votre éducation m'ont séduit.
Je baissai pudiquement la tête. À dire vrai, j'appréhendais de le regarder en face.
— Je sais, poursuivit-il, que je n'ai rien pour inspirer l'amour à une jeune personne, mais permettez que je vous informe de tous les avantages que vous auriez en m'épousant ; après quoi, je vous laisserai libre de votre choix. Mon but, croyez-le, n'est pas de vous épouser sous la contrainte.
Je lui octroyai un petit souri² crispé. Allons, il n'était point méchant. Voyons la suite.
— Je suis veuf sans enfant, et cela est un drame pour moi. Aussi, si vous me donnez un fils, ma générosité n'aura point de limite car, sans vouloir me vanter, j'ai du bien, une maison<³ confortable à Dresde, des terres, et, à mon décès, tout cela sera à vous et à mon fils. Nous signerons évidemment un contrat devant notaire.
J'eus soudain la même réaction que Gertrude. Cet homme cherchait à m'acheter... comme... comme une marchandise. La honte me rougit le front et j'affirmai :
— L'argent ne m'intéresse point, monsieur.
— C'est tout à votre honneur, mademoiselle. Cependant, Mme de Maintenon m'a informé que vous aviez cinq sœurs que vos parents ne pouvaient doter par la faute d'un revers de fortune. Eh bien, si vous m'épousez, je m'engage à les doter afin qu'elles trouvent un parti à leur convenance.
— Ah, monsieur..., bredouillai-je, votre proposition me touche.
— Mme de Maintenon, qui est une de mes chères amies, m'a promis de donner votre place à Saint-Cyr à votre plus jeune sœur... Antoinette ? C'est cela ?
— Oui, Antoinette. Elle a huit ans à présent.
— Et sur mon insistance, elle accepte aussi d'accueillir Gilberte.
— Gilberte, aussi, répétai-je.
— Ainsi, voyez donc tous les avantages que vous retireriez pour votre famille en acceptant notre union.
Une sorte de vertige me saisit et les larmes me montèrent aux yeux.
Avais-je le droit de refuser ? En me sacrifiant, je sauvais mes sœurs. Et puis je n'étais pas la seule à devoir épouser un homme sans l'avoir choisi. C'était même le contraire qui était l'exception. Mme de Caylus, la jeune nièce de Madame, avait bien été contrainte d'épouser un homme vil et brutal : c'est elle qui nous avait conté son déplorable mariage lorsqu'elle était venue à Saint-Cyr jouer Esther avec nous.
— Je... je vais y réfléchir, monsieur, soufflai-je.
— Point trop longtemps, mademoiselle, car je quitte Versailles pour la Saxe sous peu. C'est un pays magnifique et je ferai tout mon possible pour que vous y soyez à l'aise.
Au sortir de cet entretien, Mme de Maintenon m'appela dans son bureau et me réitéra les propositions de M. von Watzdorf.
— Il s'agit d'une chance pour vous, Éléonore. Non seulement vous acquérez une position sociale inespérée, mais le baron a la grande bonté de doter deux de vos sœurs et, afin de lui être agréable, j'accepte de prendre à Saint-Cyr Antoinette et Gilberte dont les dossiers étaient en attente.
J'étais complètement assommée par ce qui m'arrivait. Je ne m'étais pas attendue à devoir prendre une décision si rapide. J'aurais aimé réfléchir. On ne m'en laissait pas le temps. Je m'entendis murmurer :
— Je... je vous remercie, Madame.
— À la bonne heure ! s'exclama Mme de Maintenon. Je vais vitement annoncer la bonne nouvelle à ce cher baron. Il sera si heureux ! C'est un homme charmant.
Je restai prostrée. Incapable de réagir.
— Inutile de retourner dans votre classe, sauf si vous voulez dire adieu à vos amies.
Cette phrase me tira un peu de ma torpeur.
— Oui, s'il vous plaît, j'aimerais leur dire adieu.
Et c'est ainsi que, accompagnée de la mère supérieure, j'entrai dans la classe, où j'annonçai à mes camarades d'une voix que je m'efforçai de rendre ferme :
— Mme de Maintenon a eu la grande bonté de me proposer un établissement qui comble mes vœux et j'aurais été bien inconsciente de le refuser...
Je vis leurs yeux s'agrandir de stupéfaction mais je ne m'arrêtai point pour que mon courage ne s'envole pas.
— ... Je regrette seulement de quitter cette maison à qui je dois tout et aussi je regrette de quitter de si chères amies.
Isabeau vint vers moi et me serra la main, que je retirai vite afin de ne pas m'attendrir.
— Adieu, je ne vous oublierai pas, dis-je avant de franchir la porte.
1. Voir le tome 1, Les Comédiennes de M. Racine.
2. Sourire.
3. Les nobles ne parlaient pas de leur « château », mais de leur « maison » ou « demeure ». Ici, il faut lire « château ».