En 1919, lorsque Angelo rentre à Malvent après onze ans d’absence, la vieille tour du village se met à émettre un mugissement sinistre. Les habitants sont en émoi : seraient-ils la proie d’une malédiction liée à Angelo ? Le jeune homme, lui, n’a qu’un désir : revoir Marie, celle qu’il a aimée mais qui ne lui était pas destinée. La tension monte au cœur de Malvent...
Pourquoi on l'a choisi
Une magnifique histoire d’amour impossible, un village de Corrèze hanté par son passé : avec son talent de conteur, Gilbert Bordes nous entraîne dans un récit captivant et déchirant.
Extrait
Martin Brodet passa derrière le comptoir du bistrot, déboucha sa bouteille de gnôle, avala une rasade qui lui brûla la gorge, puis se dirigea vers le couloir. Il se débrouillait assez bien avec sa chaise roulante : il servait les clients, lavait la vaisselle, et sortait même se promener sur la place du village. Mais il n'en restait pas moins un handicapé, un être inférieur dont l'avis ne comptait plus.
C'était la fin du mois de mars 1919. Quelle heure pouvait-il être ? Dix, onze heures du soir ? Martin s'en moquait. Pour lui, le temps ne passait plus depuis qu'il était revenu de l'enfer ; il se sentait inutile. Non seulement on l'avait sacrifié, mais on avait fait de lui un moins que rien, et on lui reprochait sans cesse de se trouver dans les jambes des uns et des autres. Les éclopés de la guerre, plus encore que les morts, étaient les grands perdants : le sacrifice de leur personne se retournait contre eux. Sans l'amour qu'il portait à sa femme, Martin se serait jeté dans la Dordogne. Pourtant, Marie le dédaignait autant que les autres. S'il ne protestait pas lorsqu'elle le poussait un peu trop énergiquement dans son fauteuil, il percevait dans son regard, tout comme dans l'attitude d'Albin et de Louise, son beau-père et sa belle-mère, le reproche d'être là, d'occuper une place qui n'était plus la sienne.
— Qu'est-ce que tu fais, ce soir, tu ne vas pas te coucher ? lui demanda son épouse en posant sur le comptoir un plateau de verres propres.
— Ton père n'est pas rentré.
— Depuis quand tu te fais du souci pour lui ? Il a dû passer chez un client.
Martin regarda longuement sa femme ranger les verres sur l'étagère près des paquets de tabac. C'était une superbe brune aux yeux bleus, trop belle pour lui. Ce soir, les boucles de sa lourde chevelure s'étaient libérées des peignes et roulaient sur ses épaules. Il observait ce visage à la peau très blanche, les cernes sous les yeux, les gestes, les mains allant et venant du plateau à la tablette.
Tout à coup Marie cessa de bouger et redressa la tête pour considérer la large porte vitrée.
— Tu entends ?
Il y eut d'abord comme l'un de ces coups de vent rageurs qui raclent les collines quand l'hiver fige la campagne. Puis une sorte de feulement descendu du ciel emplit la pièce éclairée par la lampe à pétrole, un son puissant et léger à la fois, aérien, différent des bruits ordinaires du petit village de Xaintrie.
— On dirait le clairon qui nous appelait à quitter les tranchées pour aller nous faire éclater la gueule, grogna Martin.
— Voilà que tu parles encore de la guerre ! C'est pourtant fini depuis des mois.
C'était peut-être fini pour elle, mais pas pour lui. Lui, il y retournait chaque nuit, en d'incessants cauchemars où il pataugeait dans le sang et la boue mêlée de chair écrasée… Parfois, ses cris réveillaient Albin, qui le lui reprochait le lendemain.
« Quand on n'a rien à faire, on n'empêche pas les autres de dormir ! » rouspétait le beau-père, pour qui seul le travail comptait.
Marie ouvrit la porte et vit dans la nuit plusieurs silhouettes se rassembler sur la place. Martin fit tourner les roues de sa chaise, traversa le bistrot et sortit. Le feulement lointain s'était transformé en un hurlement désespéré, tel l'appel au secours de prisonniers que l'on torture. La lune éclairait de sa vive lueur les contours de nuages pressés.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda le vieux Mialet en levant vers le nord son menton disproportionné avant de se tourner vers sa fille, la grosse Gisèle.
— On dirait que ça vient de la tour, dit Albert Graulhet, l'épicier, en tendant le seul bras qui lui restait vers une masse sombre au-dessus des arbres.
Situé à l'extérieur du village sur un éperon rocheux à l'aplomb de la Dordogne, le donjon de Malvent avait résisté à l'épreuve des siècles. On savait peu de chose de son origine, si ce n'est qu'il était la relique d'un château fort rasé pendant la guerre de Cent Ans.
— Qu'est-ce qui peut faire ce bruit dans la tour ? s'inquiéta Joseph Lemerre, le facteur, qui cachait son visage en ruine sous un large chapeau. Elle est peut-être en train de s'effondrer !
D'une certaine manière, Lemerre avait eu de la chance : la guerre avait laissé intacts ses bras et ses jambes. Mais une balle l'avait frappé en pleine figure, lui arrachant une partie de la mâchoire, le menton et l'oreille gauche. Laissé pour mort sur un charnier, il s'était réveillé après plusieurs jours de coma. Depuis qu'elle l'avait retrouvé, sa femme, la blonde Agnès qui tenait le bureau de poste et le télégraphe, demandait chaque dimanche pardon à Dieu de ne pas avoir la force de regarder son époux, et même d'avoir des frissons de dégoût chaque fois qu'il l'approchait.
Les freins usés d'une bicyclette sans falot se firent entendre, et les curieux restés sur la place se tournèrent comme un seul homme. Revenu de chez un client de Pleaux, Albin, le père de Marie, descendit de vélo et s'étonna :
— Le bruit, c'est curieux !
— Ça vient de la tour, affirma Léonard Béroudeau, qui arrivait de sa petite maison près du presbytère en frappant le sol de ses béquilles.
Une rafale de mitrailleuse lui avait arraché les pieds, et cet ancien scieur de long devait désormais nourrir sa famille avec sa seule pension et les légumes que sa femme cultivait dans un champ rocailleux orienté plein nord. Un médecin militaire avait réussi à lui adapter des prothèses en bois qui lui permettaient de se déplacer debout, comme un homme. Mais, dans son champ ou chez lui, pour désherber ses légumes ou couper son bois, il marchait à quatre pattes, à l'égal de son chien. « On fait une belle paire, tous les deux, disait-il, il ne me reste plus qu'à aboyer ! »
Louise, la mère de Marie, était elle aussi sortie du bistrot pour écouter le grondement singulier qui pleuvait sur le village et l'enveloppait comme pour mieux l'enserrer. Elle ressemblait à sa fille : la même silhouette droite et fière, le même regard, avec en plus l'austérité des rides qui prenaient leur source au coin de ses paupières. Elle s'approcha de son mari, toujours muni de sa bicyclette.
— Ah, tu es là, dit-elle. Je commençais à me demander où tu étais passé !
— J'étais à Pleaux, chez un client. Il m'a commandé six mètres cubes de moellons. Je ne sais pas comment je vais faire…
La moustache grise d'Albin accrochait une poussière de lumière. Il avait échappé à la guerre parce qu'il avait passé soixante-dix ans. Pourtant, tout au long de sa carrière, il en avait remontré à plus d'un jeune pour fendre les blocs de granit. Sa réputation d'homme inflexible mais droit et de grand travailleur lui valait le respect de tous. Et on le consultait souvent pour régler les différends entre voisins.
— Eh bien, admit-il, on dirait que la tour se fâche !
Tous observaient l'édifice monumental qui se découpait sur le ciel clair. Cette construction était démesurée par rapport à Malvent. Pourquoi les hommes l'avaient-ils plantée là, à cet endroit sans histoire et d'accès si difficile ? Qu'est-ce qui leur avait donné la force de porter les pierres, pour faire des murs de trois mètres d'épaisseur au-dessus de la Dordogne ?
D'autres personnes arrivaient sur la place : Jules Guérin, le boucher, quittait sa boutique une lanterne à la main. Cet homme fier avait acquis une certaine aisance dans le commerce de la viande en fournissant des boucheries de Pleaux et de Mauriac. Chaque dimanche, à l'heure de la grand-messe, il aimait se montrer dans son costume de velours noir, dont le veston était orné de la chaîne en or de sa montre à gousset comme de la meilleure des décorations. Il avait perdu deux fils ; le troisième, Jocelyn, était revenu totalement fou. La seule vue du sang le terrorisait, et il passait ses journées à marcher dans les chemins, ne reconnaissant personne et terrifiant les enfants. ne cessait de répéter : « Je suis dans la merde, et j'y resterai ! »
— On dirait qu'elle nous engueule ! fit Béroudeau en prenant appui sur ses béquilles, car ses pieds en bois lui entamaient les moignons des chevilles.
— Qu'est-ce que tu vas t'imaginer ? se moqua le boucher en passant sa main sur ses cheveux soigneusement lissés.