L'enfant de l'ombre
L'enfant de l'ombre
608 pages
Couverture cartonnée
Réf : 249304
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Au lieu de 22,00  (prix public)
Résumé
1914. Alors qu’Alix, jeune Anglaise de bonne famille, surveille son cousin Charlie, le petit garçon de deux ans disparaît. Son oncle l’en rend responsable. Rejetée par les siens, hantée par la culpabilité, Alix va pourtant faire son chemin dans la vie. Au prix de mille difficultés. Car il n’est pas simple d’être une femme seule dans l’Angleterre bien pensante de l’époque... 
Pourquoi on l'a choisi
Sans hésiter, le roman à adopter ! Les ingrédients ? Une histoire d’amour aux multiples rebondissements rehaussée d’une intrigue captivante autour d’un très noir secret de famille. Et le dénouement ? Machiavélique, vraiment.
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :3
valise
Le 01 juin 2009
Une fin un peu longuette
La fin à rebondissement se fait attendre alors qu'on la devine bien avant, dommage. Sinon l'histoire est plutôt sympa.
Il n'y a pas de commentaire associé à cet avis.
Eliane
Le 28 juillet 2009
Captivant
Livre agréable à lire, personnages attachants, avec l'envie de le terminer pour arriver au dénouement.
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jay marie
Le 09 novembre 2009
Génial
Ce livre nous tient en haleine du début à la fin !
Il n'y a pas de commentaire associé à cet avis.
Lu dans la presse
« De l'amour dans un monde de brutes, c'est exactement ce que l'on retrouve dans les livres de Judith Lennox, notamment celui-ci où on entre dans une histoire dramatique qui nous émeut et ne nous lâche plus... Un roman dédié aux femmes, des lectrices emportées par toutes les formes que peuvent prendre les sentiments : amour, mensonge, trahison, bonheur, tristesse. »

Marie-Eve Wilson-Jamin, France-soir


« Passion, trahison et abandon. Une histoire d'amour qui émeut et captive. »

Publish ers Weekly
Extrait

1


Six minuscules boutons fermaient chaque bottine. Alix se pencha pour les attacher, Charlie tendit soudain les bras, lui enlaça les tempes et s'écria : « Alie ! Alie ! Alie ! » en la frappant de ses petits poings. Tout potelé, adorable, Charlie Lanchbury avait deux ans. Alix souleva l'enfant et le serra contre elle en le dévorant de baisers.
Dans la cour du château, où oncle Charles aidait tante Marie à monter dans la Daimler, elle vit ses jeunes cousines, Ella, May et Daisy, toutes trois vêtues de robes de mousseline blanche ceinturées de rose, parfaitement assorties. On fêtait l'anniversaire de May, la puînée, et la famille Lanchbury au grand complet, oncle Charles, tante Marie, les quatre enfants et les grands-parents Boncourt, sans oublier Alix, partaient en pique-nique.
— Charlie, veux-tu cesser de remuer !
Alix pouffa car les boucles d'or roux lui chatouillaient le menton, elle voulut redresser les coins du col de dentelle mais l'enfant réussit à s'échapper et trottina dans la nursery en hurlant :
— Pée ! Pée !
Le soleil de l'après-midi dessinait des carrés de lumière sur le parquet ciré. L'adolescente prit son carnet de croquis dont une feuille s'échappa et voleta jusqu'au sol, un dessin humoristique représentant ses parents sur un quai de gare. M. et Mme Gregory s'épongeaient le visage avec un gigantesque mouchoir et des larmes démesurées dessinaient une flaque à leurs pieds. L'œuvre signée « AJG », initiales du père d'Alix, portait cette légende : « Monsieur et madame Gregory voient partir leur fille. »
Ravie par tant de nouveauté, Alix n'avait guère éprouvé le mal du pays durant ces deux mois passés en France, elle n'en avait pas eu le temps. Elle n'était jamais partie en vacances avec ses cousins Lanchbury et c'était son premier séjour à l'étranger. Elle eut toutefois un brusque pincement au cœur en voyant le dessin.
— Charlie, aide-moi à retrouver ton épée, nous allons être en retard, dit-elle en parcourant la pièce à quatre pattes pour regarder sous les meubles.
Tout excité, Charlie sauta à pieds joints en découvrant le jouet dans une boîte de cubes et s'avança d'un pas chancelant.
— Pée ! s'exclama-t-il avec un sourire radieux, un grand sourire émaillé de minuscules dents de nacre.
— Épée, rectifia gentiment Alix.
Elle retira le ruban qui maintenait ses souples cheveux bruns, le noua sur le petit ventre revêtu de velours, y glissa l'épée miniature et, l'enfant dans les bras, s'approcha de la fenêtre. Dans ce nord de la France, les champs chatoyaient à perte de vue sous la chaleur de midi. Alix blottit le petit corps tiède contre le sien, saisit son chapeau et sortit en toute hâte.
Elle avait emporté son crayon et un carnet d'esquisses largement entamé. Oh, rien que de très raisonnable ! Rien de semblable aux dessins qui lui avaient valu tous ces ennuis au collège. À la seule pensée de la convocation chez Mlle Humphrey, et de ses caricatures étalées sur le bureau de la directrice, son estomac se serrait. Les gros mollets et le visage rougeaud de Mlle Turton, la monitrice de hockey, le regard perçant de Mlle Bright au-dessus du pince-nez, les traits les plus marquants de ses professeurs, outrés et tournés en dérision... Les autres avaient ri de ces croquis, prestement griffonnés dans une marge de cahier ou sur des carnets d'autographes, puis échangés contre des bonbons. Seulement, Mlle Humphrey n'y avait rien vu de drôle. Impitoyable, le châtiment ne s'était pas fait attendre, Alix n'avait même pas eu le droit de dire au revoir à ses camarades.
Le plus affreux... Insensible à l'or pâle de la campagne française qui filait sous ses yeux, Alix poussa un léger soupir, le plus affreux avait été la stupéfaction de ses parents, venus la retirer de l'école, et leur déception. Elle s'en était âprement voulu de les trahir de cette façon. Aussi terrible, ou presque, fut l'instant où elle s'était aperçue qu'elle avait sans doute oublié son carnet de croquis dans les vestiaires...
Venant couronner la perte de caoutchoucs, maillots de danse et autres stylos qui avaient accompagné sa brève carrière à Ashfield House, cette ultime négligence l'accablait un peu plus.
Quatre semaines après son renvoi infamant, sa mère avait reçu une lettre d'oncle Charles.
— Comme c'est gentil ! Charles et Marie proposent de t'emmener en France, dans la famille de Marie où ils conduisent les enfants chaque été.
Mme Gregory s'était rembrunie.
— Je me demande... quatorze ans, c'est bien jeune... et nous devons impérativement te trouver un nouvel établissement. Tu comprends, Nanny Barnes n'est pas bien, il est exclu qu'elle parte.
Les mèches folles qui s'échappaient des cheveux grisonnants retombèrent sur le front soucieux de Mme Gregory.
— C'est un service que demande Marie. Naturellement, tu aiderais à veiller sur tes cousins. Je ne sais pas trop...
Conduite par Robert, le palefrenier des Boncourt, l'automobile cahotait sur les pavés. Charlie se trémoussait sur les genoux d'Alix, qui se remémora les promesses faites à sa mère : « Je serai sage comme une image, je prendrai soin de mes affaires et je ne me plaindrai, ni ne me disputerai, jamais. » Pour obtenir la permission de se lancer dans l'aventure, elle aurait promis la lune.
Dans l'ensemble, elle avait tenu parole. Elle n'avait tiré la langue qu'une fois, le jour où Ella s'était exclamée en inspectant le contenu de sa valise :
— Alix, des gants de coton ! Les nôtres sont en dentelle ou en chevreau. Maman dit que seules les gouvernantes et les femmes de chambre portent des gants de coton.
Elle n'avait perdu son sang-froid qu'en une seule occasion, quand elle avait surpris tante Marie chuchotant à Mme Boncourt :
— Le père d'Alix est instituteur. Béatrice s'est mariée au-dessous de sa condition... sans doute craignait-elle de rester vieille fille.
Le château et les terres des Boncourt étaient déjà loin, moirées d'or par les maïs parvenant à maturité, et les plaines sans relief de Picardie semblaient piquetées de peupliers. La chaleur s'était concentrée à l'intérieur de la berline qui roulait toutes vitres ouvertes.
Daisy, cinq ans, se mit à geindre :
— On est arrivé ?
— Mais non, idiote ! répliqua Ella.
— J'ai faim, insista Daisy, la mine renfrognée.
Mme Boncourt se voulut rassurante.
— Il y aura des tas de bonnes choses au pique-nique, ma chérie. Il me semble toutefois que la cuisine française est bien riche pour vos petits ventres. Quel dommage que Nanny n'ait pu venir ! Ses gâteaux de riz et sa crème anglaise étaient si bons.
Aimable, la grosse Mme Boncourt semblait toujours un peu ailleurs.
— Vous appréciez vos petites vacances, ma chère Alix ? demanda-t-elle.
Alix revit la traversée de la Manche et les sables dorés du Touquet, où ils avaient séjourné les trois premières semaines, les villages assoupis, les talus brodés de coquelicots écarlates et des fleurs bleues des chicorées. Elle évoqua les ravissantes robes de soie de tante Marie, les domestiques qui veillaient à satisfaire le moindre de leurs désirs et, bien sûr, la voiture ; elle n'avait jamais voyagé en automobile avant le mois dernier. Les Lanchbury vivaient dans une fabuleuse opulence.
— C'est merveilleux, répondit-elle avec un fervent enthousiasme. Elle serra Charlie plus étroitement contre elle, posa les lèvres sur ses cheveux et respira sur sa peau une douce odeur de savon.

Alix croquait les domestiques occupés à dresser la table du pique-nique, Louise, la bonne d'enfants, et Robert, en partie caché par les arbres, quand Charlie bondit sur ses genoux et s'empara de son crayon pour zébrer son carnet de croquis.
— Pent !
— Un serpent ? Charlie veut dessiner un serpent ?
L'adolescente prit dans sa main le poing potelé pour guider le crayon et des sinusoïdes se mirent à onduler sur le papier.
— Pent, répéta le bambin en montrant les arbres du doigt. Bas !
— Tu as vu un serpent ? Là-bas ?
Elle se leva, chassa les brins d'herbe sèche de sa jupe et tendit la main à son cousin.
— Allons voir.
Taches roses et blanches dansant sur le vert et le noir de la forêt, May et Daisy filaient comme des flèches entre les troncs. Les conversations des adultes assis à l'ombre s'estompèrent. Étouffées, semblait-il, par les grands arbres ou la chaleur, les voix avaient perdu leur timbre.
— ... pourrions rendre visite à cette chère Amélie, à Paris.
C'était Mme Boncourt.
— Et la moisson...
À la différence de sa femme, M. Boncourt ne parlait pas anglais.
— Mais oui, Félix, je n'y pensais plus ! Il faut attendre la moisson, bien sûr.
— L'armée du Kaiser n'aura peut-être pas votre patience.
M. Lanchbury, qui arpentait la lisière du bois, s'immobilisa.
— Tout de même, Charles ! répliqua Mme Boncourt en riant doucement. Nous n'en sommes pas là.
— Non, chère belle-mère, naturellement. J'ai parfois l'impression que vous cultivez l'optimisme comme une forme d'art.
Charlie tira Alix par la main et l'entraîna dans les bois. Au loin, oncle Charles ajouta :
— J'aimerais autant partir demain. Nous allons devoir avancer le retour en prévision de...
On ne l'entendit plus et Charlie murmura :
— Pent, Alie, pent !
Alix frémit en voyant la forme enroulée sur elle-même parmi les feuilles sèches. Puis, observant de plus près, elle éclata de rire.
— Ce n'est qu'une vieille peau de serpent, Charlie. Regarde, il n'y a rien du tout.
L'enfant s'accroupit à ses côtés et, du bout de son épée, retourna la mue abandonnée.
— Laisse, ne touche pas. Allons chercher tes sœurs, tu veux ?
Charlie la précéda à pas prudents. Nous allons devoir avancer le retour, avait dit oncle Charles. Brusquement, Alix eut envie de rentrer, de montrer à son père son carnet de croquis, de dépeindre à sa mère les vastes salons du château des Boncourt, tout de dorures et de sièges de velours, de lui décrire les toilettes de tante Marie, les bouillonnes de dentelle et les rubans de soie murmurant à chaque pas. Si son père était auprès d'elle, dans cette forêt, à coup sûr, il lui aurait indiqué le nom des minuscules fleurs blanches qui frémissaient dans le sous-bois, il aurait reconnu le chant de l'oiseau perché sur les plus hautes branches et su à quel serpent appartenait la mue qui avait effrayé Charlie. Il aurait appris à sa fille à dessiner des pieds de table qui n'aient pas l'air en caoutchouc.
Cependant, quitter Charlie serait un crève-cœur. Durant ces deux mois passés en France, Alix avait surtout veillé sur le petit garçon qui, dès le tout premier jour, s'était attaché à sa cousine. Agenouillé auprès d'elle, sur le pont du bateau, il avait regardé l'étrave blanche du navire trancher l'acier des vagues. À l'hôtel, au Touquet, il avait refusé de dormir tant qu'elle n'était pas venue le border dans son lit et, durant le long trajet en chemin de fer jusqu'à Amiens, elle avait dû l'asseoir sur ses genoux et lui raconter des histoires pour qu'il reste tranquille. Curieusement, elle s'était prise d'une farouche affection pour cet enfant. N'ayant jamais eu beaucoup d'intérêt pour les poupées, elle ne s'attendait pas à s'intéresser davantage à un cousin âgé de deux ans et demi mais elle avait éprouvé un vrai bonheur à le serrer contre elle, à sentir sur ses bras le poids du petit corps et à poser sa joue sur les boucles fines et soyeuses quand elle se penchait pour l'embrasser.