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Les enquêtes d'Enola Holmes, tome 3 : Le mystère des pavots blancs
Les enquêtes d'Enola Holmes, tome 3 : Le mystère des pavots blancs
Nancy Springer
208 pages
Couverture souple. 13,5 x 19 cm
Nathan
10 ans et plus
Réf : 241670
Avec ce livre, cumulez 10 Points Club
Au lieu de 13,90  (prix public)
Disponible
Résumé
En ce frais matin de mars 1889, dans l'East End de Londres, tandis qu'Enola s'invente encore une nouvelle identité, son attention est captée par un titre du Daily Telegraph : MYSTÉRIEUSE DISPARITION DE L'ASSOCIÉ DE MR SHERLOCK HOLMES – LE DOCTEUR WATSON INTROUVABLE !
Deux personnes cherchent déjà à savoir où se trouve le Dr Watson : sa femme, il va de soi ; et son meilleur ami, le frère d'Enola, Sherlock. On peut en ajouter une troisième : notre détective en herbe.
Pourquoi on l'a choisi
Quelle riche idée d’avoir inventé une petite sœur au plus célèbre des détectives, Sherlock Holmes ! Dans cette troisième enquête, elle reprend la clandestinité pour retrouver l’associé de son frère, le Docteur Watson...
Lorsque Nancy Springer était enfant, sa mère avait les œuvres complètes de sir Arthur Conan Doyle. Elle se souvient des innombrables lectures et relectures de ces dix volumes reliés d'un tissu brun, qui ne se terminèrent que lorsqu'il ne resta plus d'histoires de Sherlock Holmes qu'elle n'ait mémorisées.
Nancy Springer développa ainsi le désir de créer un personnage féminin fort, qui aurait les mêmes capacités à résoudre des énigmes passionnantes que le plus célèbre des détectives. C'est ainsi que naquit Enola Holmes, la sœur cadette de son héros favori. Le premier tome de cette série, La Double Disparition, a recueilli de nombreuses critiques enthousiastes.
Spécialiste du détournement de personnages, Nancy Springer est aussi l'auteur de romans racontant les exploits de Rowan Hood, qui n'est autre que... la fille de Robin des Bois ! Elle a également écrit deux romans inspirés de l'épopée du roi Arthur, sur le personnage de Morgan. Elle a obtenu deux fois le prix Edgar dans la catégorie Meilleur Roman policier pour jeune adulte.
Nancy Springer est professeur de littérature à l'université de York et habite à East Berlin, en Pennsylvanie.
Extrait
LONDRES
(ASILE PSYCHIATRIQUE COLNEY HATCH)
MARS 1889

DÉCIDÉMENT, se dit l'infirmière sans lever les yeux de son tricot, les fous n'ont pas un penny de jugeote. Mais c'est bien là leur problème, pas vrai ? Ce nouveau patient, par exemple. S'il savait ce qui est bon pour lui, il serait dans la cour avec les autres à l'heure qu'il est, en train de profiter de ce beau soleil, le tout premier de la saison. Il suivrait les instructions : « Debout bien droit ! On respire à fond ! On lève les yeux, on admire le ciel bleu ! Et maintenant, en avant, marche ! Gauche, droite ! Une, deux, une, deux ! » Et il en tirerait le plus grand bien. Au lieu de quoi…
Au lieu de quoi, pour la centième fois peut-être, le nouveau patient s'insurge : « Mais vous allez me sortir d'ici, à la fin ? Je suis un citoyen britannique ! Se faire traiter de la sorte au Royaume-Uni, à notre époque ! C'est proprement intolérable ! »
Cela dit, il faut lui rendre cette justice : si furieux qu'il soit, il ne jure pas, n'insulte personne. Même dans ses pires éclats de rage – comme lorsqu'il a infligé un œil au beurre noir à monsieur le directeur en personne –, jamais encore il ne s'est montré grossier. En ce moment même, il se contente de protester avec la dernière énergie : « Sortez-moi de là, enfin ! J'ai des droits ! J'entends qu'on les respecte, comme pour tout loyal sujet de Sa Gracieuse Majesté ! Sortez-moi de ce cercueil, vous dis-je !
— Ce n'est pas un cercueil, voyons, Mr Kippersalt », rectifie l'infirmière, indulgente. Assise sur un siège de bois dur, sans autre confort que le rembourrage dont l'a dotée la nature, elle tricote à quatre aiguilles une chose tubulaire qui semble promise à un avenir de chaussette. « Ça a peut-être un peu la forme d'un cercueil, admettons. Mais un cercueil n'a pas de barreaux, vous le savez très bien. Alors que là, vous en avez : sur les côtés, sur le dessus, partout, pour vous permettre de respirer à l'aise et me permettre, à moi, de m'assurer que tout va bien pour vous.
— Que tout va bien pour moi ? » Dans son lit de contention, le patient explose de rire.
L'infirmière sursaute, perd une maille, se renfrogne. Posant son tricot sur ses genoux, elle tire de sa poche un carnet et un crayon.
« Que tout va bien… pour moi ? répète le patient, entre deux hoquets d'un rire trop aigu.
— Vous n'avez pas l'air souffrant, voilà ce que je veux dire, précise sa garde-malade, très digne. Votre paillasse est propre. Vous pouvez changer de position, remuer les mains… Assurément, le lit-cage est vingt fois préférable à la camisole de force.
Lit-cage ! C'est donc ainsi que se nomme la chose ! » Pour une raison connue de lui seul, le patient s'esclaffe de plus belle.
L'infirmière le tient à l'œil. Elle sait qu'il est à surveiller de près. Il s'est révélé alerte pour un homme de sa corpulence. Et il n'a pas les yeux dans sa poche, non plus ; il a bien failli fausser compagnie aux gardiens, tout à l'heure.
Dans le registre récemment ouvert au nom de Mr Kippersalt, elle inscrit la date et l'heure, puis complète : Rire apparemment hystérique. Les notes précédentes concernant le nouvel interné sont brèves, mais éloquentes. Il s'est débattu avec frénésie au moment de revêtir son uniforme de laine grise et de se défaire de ses effets personnels ; il a refusé toute nourriture ; ses urines sont limpides, ses selles en tout point normales ; il semble avoir une bonne hygiène et ne présente aucune anomalie des membres, ni du tronc, ni de la tête ; son intelligence paraît plutôt supérieure à la moyenne et il fait usage d'un mouchoir.
« Lit-cage, dites-vous ? Me prenez-vous donc pour un fauve ? » Le rire inquiétant prend fin. D'âge moyen, d'allure un tantinet militaire et présentant plutôt bien, le patient entreprend de se lisser la moustache, comme pour s'apaiser ou pour mieux réfléchir. « Et quand me rendra-t-on ma liberté de mouvements ?
— Quand le docteur vous aura examiné. »
Et quand vous aurez reçu votre dose d'hydrate de chloral, complète l'infirmière in petto. Lui-même adepte du laudanum et autres produits du même genre, le médecin de l'établissement ne se complique guère l'existence : sédatifs pour chacun de ses patients.
« Le docteur ? Mais j'en suis un moi-même ! » Et le voilà reparti à rire.
Persiste dans son délire de grandeur, note consciencieusement l'infirmière.
Elle reprend son tricot. Le plus délicat, c'est le talon ; surtout quand on est sans cesse dérangé. Mais c'est le métier qui veut ça. Infirmière en chef, la charge est lourde. Toujours vingt choses à faire à la fois, jamais un instant de repos, jamais une minute pour flâner, pour jeter un coup d'œil à un journal. Surveiller, surveiller tout le monde. Ce nouveau patient agité, bien sûr, mais aussi le restant des pensionnaires, pour ne rien dire des autres infirmières – ah ! Florence Nightingale1 pourrait venir par ici, elle aurait fort à faire. Et ne parlons pas des aides-soignants : au mieux, analphabètes ; au pire, pris de boisson ou s'adonnant à quelque autre vice… Elle pousse un long soupir et, tout en s'efforçant de rattraper sa maille, reprend avec une pointe d'agacement : « Vous, docteur ? Non, Mr Kippersalt, non. Vos documents d'admission le prouvent : vous êtes commerçant.
— Mais je ne m'appelle pas Kippersalt ! Je ne suis pas ce monsieur dont vous parlez sans cesse ! Enfin quoi ? Il n'y aura donc personne, dans ce diable d'établissement, pour comprendre qu'il s'agit d'une abominable méprise ? »
L'infirmière a un sourire las. « Depuis trente ans que je suis ici, Mr Kippersalt, dit-elle d'un ton résigné, consciente de ce regard luisant braqué sur elle à travers les lattes, j'ai entendu bien des malades protester qu'il y avait erreur sur la personne. Mais pas une seule fois il ne s'est révélé que c'était le cas. » D'où serait venue une telle révélation, d'ailleurs – alors qu'un internement fait si souvent l'affaire de ceux qui pourraient le dénoncer ? « Des gentlemen comme vous, tenez. Nous en avons eu plusieurs, ici, qui disaient être Napoléon… Napoléon, oui, c'est le cas le plus fréquent, mais nous avons eu aussi un prince Albert, un sir Francis Drake et un William Shakespeare…
— Peut-être, mais en ce qui me concerne, je dis vrai !
— Avec le temps, poursuit l'infirmière, imperturbable, certains de ces malheureux retrouvent le sens des réalités. Mais les plus égarés, bien sûr, sont contraints de rester ici. Est-ce là ce que vous souhaitez, Mr Kippersalt ? Rester derrière ces murs jusqu'à la fin de vos jours ?
— Je ne m'appelle pas Kippersalt ! Je m'appelle Watson ! »
Sous les lattes de bois, la moustache se hérisse. Alors, d'un ton taquin, l'infirmière ironise : « Nous avons un Sherlock Holmes dans l'aile sud. Peut-être vous reconnaîtrait-il ?
— Très drôle ! Il n'empêche, je vous le dis, je suis bien John H. Watson, docteur en médecine et auteur ! Tenez, pour vous en assurer, vous n'avez qu'à appeler Scotland Yard… »
Appeler ? Au téléphone ? Comme si tout Londres disposait déjà d'un équipement aussi récent et aussi sophistiqué ! Monsieur le directeur envisage bien de le faire installer un jour, ce fameux téléphone, mais ce n'est pas demain la veille. Appeler Scotland Yard ! Délire de grandeur une fois de plus.
« … et demander l'inspecteur Lestrade. Il vous confirmera mon identité…
— Tst, tst ! fait l'infirmière. Tst, tst, tst ! » Le patient s'imagine peut-être que monsieur le directeur va lancer une enquête, rembourser les frais d'admission et le relâcher dans la nature ? Cet homme est en pleine divagation. « Allons, chut ! maintenant, Mr Kippersalt. Caaalmez-vous. Chuuut. »
Elle lui parle très bas, comme à un enfant qu'on apaise. Bien sincèrement, elle se fait du souci. Ce genre d'emportement peut vous enfiévrer le cerveau, si l'on n'y veille. Depuis deux jours que Mr Kippersalt est ici, il n'a cessé de divaguer de la sorte, sans désemparer. Triste cas, vraiment. Des cerveaux dérangés, elle en a vu beaucoup, mais ce nouvel arrivant la navre. On a tellement l'impression qu'il pourrait être quelqu'un de bien, s'il avait toute sa tête !


1. Infirmière britannique (1820-1910). D'un dévouement exemplaire, elle a fait beaucoup progresser les soins hospitaliers et créé (en 1860) la première école d'infirmières professionnelles.