La figuière en héritage
La figuière en héritage
Françoise Bourdon
352 pages
Couverture cartonnée
Réf : 237633
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Au lieu de 19,00  (prix public)
Disponible
Françoise Bourdon de retour en Provence
Résumé
Mélanie est mal partie : abandonnée à la naissance, elle se retrouve placée chez des agriculteurs ardéchois qui lui font la vie dure. Jolie et courageuse, bien décidée à prendre sa revanche sur la vie, elle devient tour à tour cartonnière à Valréas puis productrice d’absinthe, la fameuse "fée verte". Une ascension sociale au prix de mille efforts, d’amours contrariées et de drames familiaux. 
Pourquoi on l'a choisi
Pour tous ceux qui ont aimé Les chemins de garance. Avec sensibilité et un grand sens du détail, l’auteur ressuscite la Provence fin XIXe, ses traditions, son art de vivre, son essor. C’est passionnant.
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Le cachot de Hautefaille
Marie-Bernadette Dupuy
Françoise Bourdon est née et a toujours vécu dans les Ardennes. Professeur de droit et d'économie, elle décide, après dix-sept ans d'enseignement, de se consacrer exclusivement à sa passion de l'écriture. Elle publie son premier roman, Les Dames du Sud, en 1986, puis elle écrit La Forge au loup en mémoire de son grand-père, engagé volontaire à dix-sept ans, en 1915, qui lui a si souvent parlé de la "Grande Guerre". C'est la première fois qu'elle écrit sur sa région natale, les Ardennes. Le livre rencontre un grand succès auprès des critiques et du public. Suivront :
    La Cour aux paons
    Le Bois de lune
    Le Maître ardoisier
    Les Tisserands de la licorne
    Le Vent de l'aube
    Les Chemins de garance
    La Figuière en héritage
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Extrait

1


1868

Tous les vents semblaient s'être donné rendez-vous sur le piton rocheux qui dominait le village de Puyvert. Une barre de nuages surmontait le haut de la crête. Les chênes, les châtaigniers, les hêtres et les sapins s'étageaient au-dessus de la houle des genêts et des fougères rousses.
Chaque fois qu'elle le pouvait, Mélanie partait, loin, avec ses chèvres. Levée avant le jour, rentrée à la tombée de la nuit, elle n'avait pas peur tant qu'elle se trouvait au-dehors. Dès qu'elle apercevait la ferme du Cavalier, son ventre se nouait, elle se mettait à trembler. D'instinct, elle marchait alors plus lentement, comptait ses bêtes, des Rove robustes et fières, aux cornes en forme de lyre, et caressait Pataud, le chien au pelage fauve qui lui tenait chaud la nuit.
Dressée au bout du chemin, accrochée à la pente, construite sur trois niveaux, la ferme des Duruy en imposait, avec ses murs en granit et ses toits couverts de tuiles canal.
Elle avait été apportée en dot par la Grande, la mère du maître, qui, à quatre-vingts ans bien sonnés, ne quittait plus lou caïre, son coffre-banc placé à côté de l'âtre. Sous son siège, on gardait le sel, denrée précieuse, au sec.
Mélanie rentrait déjà les chèvres à l'étable, les trayait avant de pénétrer dans la salle. Elle se serait volontiers attardée auprès des bêtes car elle s'y sentait plus en sécurité. Joseph, le maître, dédaignait les chèvres. Il était pourtant satisfait quand sa femme, Augustine, rapportait du marché le produit de la vente de ses fromages. Mais, comme disait la Grande en faisant claquer sa langue : « Morceau avalé n'a plus de goût ! »
Joseph Duruy s'empressait de dépenser l'argent, à Saint-Pierreville ou au cabaret du village, et revenait, la main levée, l'insulte à la bouche. Il lui suffisait d'élever le ton pour que toute la maisonnée marche sur la pointe des pieds et baisse la tête. Augustine, surtout, craignait son mari depuis le soir de ses noces, où il lui avait administré une solide correction sous prétexte qu'elle avait lancé une œillade à son cousin. Elle avait eu cinq enfants, dont deux seulement avaient survécu, avant de ne plus avoir ses « périodes », ce qui lui avait valu de nouveaux coups. Son mari l'avait accusée d'être allée voir la mère Boutonne, une guérisseuse qui venait en aide aux femmes. Augustine avait eu beau protester de son innocence, Joseph n'en avait pas démordu. Il lui fallait un garçon, il avait besoin de bras. Les pisseuses ne lui seraient d'aucune utilité pour tirer la charrue.
Mais, bien sûr, sa femme ne savait faire que des filles ! Et, comme si cela ne suffisait pas, il avait fallu que la « meneuse » leur ramène de Lyon cette gamine qui avait hurlé sans discontinuer les deux premières nuits.
« Fais-la taire, bon sang, ou je l'assomme ! » avait menacé Duruy, le troisième soir.
Augustine s'était réfugiée dans la fenière en serrant la petite dans ses bras. Elle n'aurait pas dû s'attendrir sur le sort du nourrisson qui avait survécu au long voyage en compagnie de Philomène, la « meneuse ». Sa propre existence était déjà assez misérable, elle n'avait plus de pitié ni de compassion en elle. Pourtant, elle n'avait pu s'empêcher d'éprouver un élan pour la petite, que les sœurs de la Charité avaient baptisée Mélanie. Mélanie, comme sa propre mère. Augustine s'était promis que la gamine vivrait. Malgré sa brute de mari.
Philomène lui avait raconté comment fonctionnait le tour de l'hospice, rue de la Charité. Le cylindre recevait le nourrisson qui y était déposé et le conduisait à l'intérieur de l'hôpital en pivotant sur lui-même. Les religieuses avaient examiné le bébé sous toutes les coutures. Mélanie avait été lavée, habillée de propre, nourrie, enfin, à la crèche de l'hôpital, par l'une des filles mères qui étaient employées comme nourrices. On avait noté sur un registre spécial d'inscription l'heure d'entrée de l'enfant à l'hospice, son âge présumé, ses signes particuliers, les vêtements qu'elle portait. Elle avait ensuite été baptisée dans l'église de la Charité. La sœur de la crèche était sa marraine, le frère sacristain son parrain.
« C'est une pitié de voir tous ces mioches abandonnés », avait commenté Philomène.
Seulement, elle n'avait aucune compassion pour les petits qu'elle convoyait comme du bétail vers les fermes reculées de l'Ain ou de l'Ardèche, où l'on avait besoin de bras et d'un revenu supplémentaires.
Philomène était payée pour sa tâche. Peu lui importait l'état dans lequel les nourrissons arrivaient chez leurs parents nourriciers, ou s'ils mouraient dans les semaines suivantes. Comme elle le disait en poussant un soupir, où irait-elle si elle s'attachait à tous ces gosses ? Elle aussi avait des enfants, qui avaient besoin de l'argent qu'elle gagnait. Philomène refusait de se poser des questions. A quoi bon ? De toute manière, si elle-même ne convoyait pas les bébés, une autre femme le ferait, peut-être plus durement encore. Il était inutile de se révolter contre l'inéluctable.
Le lait d'Augustine avait tari. Elle avait nourri Mélanie au lait de chèvre, grâce à une tétine confectionnée par la Grande dans un petit morceau de cuir cousu, adapté à une bouteille de verre.
Sa belle-mère l'avait soutenue et aidée. « Cette petite bouillonne de colère », avait remarqué l'aïeule. Cela lui plaisait. Elle-même s'était battue tout au long de sa vie pour garder sa terre de Puyvert.
Mélanie ouvrit la porte de la salle, resta figée quelques instants sur le seuil.
— La porte ! beugla le maître, affalé sur la table.
Il avait encore bu, cela se voyait tout de suite à ses yeux injectés de sang. Frissonnante, Mélanie se rapprocha de la cheminée monumentale en pierre.
La Grande lui sourit.
— Viens te réchauffer, petite, lui dit-elle.
La cheminée constituait l'élément principal de la pièce. Un crémail à dix anneaux, fixé sous le manteau, pendait au centre de l'âtre. Les chaudrons de différentes tailles y étaient suspendus à la chambrière. Des landiers imposants étaient destinés à recevoir la broche pour les mets de fête, mais il y avait beau temps qu'on ne célébrait plus rien à la ferme du Cavalier.
A gauche de la cheminée étaient accrochés au mur coquemars de cuivre, trépied destiné à poser dessus la poêle à frire et le padelo, la poêle à trous réservée aux châtaignes. A droite, la soupe mijotait sur le potager¹ dans un plat en terre. Une bonne odeur de châtaigne flottait dans la salle aux murs noircis.
Du temps de la Grande, la maison était chaulée de frais chaque printemps. Joseph, lui, ne s'en souciait guère !
Ses deux filles, Albine et Louise, âgées de quinze et treize ans, se tenaient debout devant l'évier de pierre. Elles avaient aidé leur mère à faire la vaisselle et désiraient obtenir l'autorisation de descendre chez leurs voisins les plus proches, les Labre, pour la veillée. L'une et l'autre attendaient le moment d'en parler au maître... tout en appréhendant sa réaction.
Augustine, le teint pâle sous son bonnet jauni, s'affairait à repasser son linge avec son fer qui avait été tenu au chaud dans la niche du potager.
Elle paraissait lasse, usée. Elle n'avait pas encore quarante ans mais la vie épuisante qu'elle menait avait laminé ses forces. Première levée, dernière couchée, elle veillait à tout dans la maison et était bien aise de pouvoir s'appuyer sur Mélanie et Barthélemy, les deux enfants « placés » qui lui apportaient une aide conséquente. Ses filles, en revanche, étaient plutôt paresseuses. L'aînée ne pensait qu'à courir les garçons, et la cadette, molle de traits comme de caractère, n'était pas utile à grand-chose. Ce qui lui valait, d'ailleurs, le mépris paternel. Joseph l'avait surnommée « la limace » et la brocardait à plaisir jusqu'à ce qu'elle fonde en larmes. Dans ces moments-là, Mélanie serrait les poings. A dix ans, elle avait déjà compris beaucoup de choses de la vie.
Il ne faisait pas bon être une femme en Ardèche en 1868. A fortiori lorsqu'on était une gamine placée. Mélanie ne comptait plus les insultes ni les coups. A la différence d'Augustine, d'Albine ou de Louise, elle ne courbait pas le dos. Elle plantait son regard dans celui de Duruy, qui bramait : « Baisse les yeux, petite garce, fille de putain ! » Elle aurait préféré mourir plutôt que de lui obéir. D'ailleurs, d'une certaine manière, elle avait le sentiment de mourir chaque fois qu'il insultait sa mère.
Les gosses du village ne se gênaient pas, eux non plus, pour traîner sa mère dans la boue. Un enfant placé n'avait personne pour le défendre et, s'il avait été abandonné, ce ne pouvait être que par une mère dénaturée.
Mélanie avait renoncé à imaginer celle qui lui avait donné la vie avant de la déposer dans le tour de l'hôpital. Elle avait pourtant longtemps caressé l'idée que « la dame » était peut-être revenue sur ses pas pour la chercher. A compter de ses sept ans, elle n'avait plus dit «  a dame », mais « Elle », avec une pointe de colère dans la voix. Parce qu'elle avait compris qu'elle ne reviendrait plus.
D'ailleurs, comment l'aurait-« Elle » retrouvée ? Les nourrissons restaient fort peu de temps à la crèche de l'hôpital. On les plaçait très vite à la campagne, suffisamment loin de la ville où ils avaient été abandonnés, afin d'éviter que leur mère ne se propose comme nourrice pour gagner quelques sous, escroquant ainsi l'administration.
Barthélemy avait expliqué tout cela à Mélanie et à Jeannette. A quatorze ans, il donnait l'impression d'être un vieux sage. Il avait connu plusieurs familles nourricières avant de se retrouver à la ferme du Cavalier. Même si Duruy était une brute, le travail lui plaisait. Barthélemy était berger dans l'âme. Il était donc resté, à cause des chèvres et, aussi, de Mélanie. La gamine était attachante. Barthélemy l'avait prise sous sa protection. Il lui avait appris à saigner les bêtes congestionnées, à reconnaître tout de suite l'animal malade. Comme la plupart des chevriers, Barthélemy incarnait le savoir et passait pour être un peu sorcier. Il ne se séparait pas de son grand bâton en bois de sorbier rouge qui avait, disait-on, la propriété de prémunir de la morsure de vipère, pas plus que de son grand couteau large qui lui servait aussi bien d'arme, d'outil que d'instrument de chirurgie pour racler les chevreaux à la naissance...
Il avait tout appris d'un vieil homme, chevrier sur les pentes du mont Gerbier-de-Jonc. En sa compagnie, Barthélemy avait compris que le bon éleveur devait observer sans cesse ses bêtes, afin de veiller au moindre changement de comportement. Avec une belle générosité, il avait transmis ses connaissances à Mélanie. Elle aimait les chèvres, elle aussi, et les respectait. Il fallait la voir s'en faire obéir sans élever la voix, ramenant les récalcitrantes dans le troupeau d'un claquement de langue.
Barthélemy avait aussi appris à compter à Mélanie. Elle aurait bien aimé aller à l'école, mais Duruy lui avait ri au nez lorsqu'elle avait osé lui faire part de son désir.
« L'école ? Pour quoi faire ? avait-il ricané. Tu es juste bonne à garder les bêtes et à tenir une maison, petite souillon ! »
Elle avait serré les dents en pensant qu'elle lui casserait volontiers un pot en terre sur la tête. A cet instant, elle avait croisé le regard de la Grande.
« Patience, semblait lui conseiller l'aïeule. Inutile de le prendre de front. »
Elle n'avait plus parlé de rien, se contentant de demander à Barthélemy qu'il lui enseigne tout ce qu'il savait. Elle avait déjà compris, en effet, que seule l'instruction lui permettrait de vivre une autre vie. Leur amie Jeannette haussait les épaules quand elle lui en parlait.
« Savoir lire, écrire... à quoi bon ? Nous sommes des gosses de l'Assistance, bons à rien. »
Jeannette était mignonne, blonde, bouclée, avec de grands yeux bleus qui reflétaient le ciel. Ses parents nourriciers, les Labre, exploitaient une ferme en contrebas. Depuis deux ans qu'elle habitait chez eux, Jeannette s'était épanouie. S'ils étaient rudes, les Labre la traitaient plutôt bien. Elle mangeait à sa faim et était correctement habillée, à la différence de Mélanie, qui portait les vieux vêtements d'Albine et de Louise, réduits à l'état de guenilles. L'hiver, elle superposait plusieurs cotillons et tabliers pour avoir moins froid. La Grande lui avait montré qu'une feuille de journal placée entre deux couches de vêtements permettait de mieux se protéger contre la bise soufflant en rafales. De son côté, Barthélemy lui avait confectionné une sorte de houppelande avec des peaux de chèvre. « Ça pue ! » hurlait Albine, qui faisait volontiers sa mijaurée. Mais Mélanie n'en avait cure. Elle n'avait qu'un but. Survivre.


1. Fourneau de cuisine en maçonnerie.