Tous les visiteurs à terre !
Tous les visiteurs à terre !
192 pages
Couverture souple. Photos
Réf : 236929
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Au lieu de 21,90  (prix public)
Embarquement pour le rire !
Résumé
Avec l’humour qu’on lui connaît, l’auteur d’Astérix et du Petit Nicolas, raconte un voyage à bord d’un paquebot de luxe. Drôle et instructif, ce récit de Goscinny nous livre les secrets et les coulisses d’une croisière.
Paru en 1969, ce roman n’a rien perdu de sa saveur. L’ambiance à bord est toujours la même et les ingrédients sont éternels : romances, escales, cocktails…
Cette nouvelle édition est enrichie de photos inédites extraites des albums de famille de René Goscinny et de documents d’archives.
Rappelle-moi
Michel Drucker
Le mot de l'auteur
« J'aime les grands bateaux. Un “trente mètres” pour moi c'est la longueur du bar. »

René Goscinny
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :1
frolois
Le 25 janvier 2011
Embarquement immédiat pour le rire
Grâce au style de l'auteur qui se moque gentiment de tous les voyageurs, vous faites partie de la croisière bonne humeur ; bouquin qui n'a pas pris une ride, beaucoup de rire, des photos et lettres de la croisière pour vous mettre dans le bain, on se sent bien au soleil bref un petit moment de lecture sans chichis.
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Extrait

1

On bouge

Les préliminaires d'un voyage maritime sont longs et peu spectaculaires. Tout cela commence par des prospectus sur lesquels l'art du photographe a démesurément grossi le volume de la piscine. Des jeunes gens et des jeunes filles d'une grande beauté étalent leur joie de vivre sur des photos idéales ; les smokings blancs voisinent avec les hors-d'œuvre multicolores, et d'admirables stewards à l'uniforme bien coupé s'inclinent avec grâce pour offrir des boissons à des dames souriantes, bien installées sur leurs chaises longues, au bord de la vaste piscine, ou sur le large pont-promenade face à une mer d'huile. Une illustration montre quelques passagers dans le salon en train de prendre un verre avec le commandant abondamment galonné.
Tout cela semble trop beau pour y croire vraiment, et les sobres bureaux des compagnies de navigation ne font rien pour vous mettre dans le bain. On aimerait y voir passer des loups de mer tannés par le soleil, allant d'une démarche chaloupée rendre compte à l'armateur de la mutinerie qui a éclaté lors du passage du cap de Bonne-Espérance, ou des cas de scorbut qui ont décimé l'équipage au large des îles Sous-le-Vent, ohé, ohé, farewell.
Mais en fait de loups de mer, on ne trouve derrière les comptoirs que des employés bien terriens, et pas tannés du tout. Les plans du bateau, avec ses premières classes en rose, ses secondes en bleu et ses troisièmes en jaune infamant, ne suggèrent pas grand-chose ; tout cela est très abstrait, malgré les détails, les emplacements des tables dans la salle à manger, des fauteuils dans le salon, et des installations sanitaires dans les cabinets de toilette. Il y a bien les maquettes des navires, bien à l'abri dans leurs vitrines, mais elles non plus ne parviennent pas à vous donner l'atmosphère du départ. Elles intéressent surtout les enfants, qui étudient avec attention le théâtre de leurs futurs exploits. « Laisse ce bateau tranquille ! » disent les parents, qui seront malheureusement moins sévères en mer.
C'est au moment où l'on délivre les billets et les étiquettes à coller sur vos valises que vous commencez à regarder avec attention autour de vous, en vous demandant si les autres clients de la compagnie qui se trouvent devant les guichets s'embarqueront avec vous. Ce pasteur anglican, cette jolie fille, ce gâteux, lequel d'entre eux partagera votre table, deviendra une de ces intéressantes relations dont parlait le prospectus ? Et déjà, vous commencez un peu à rêver : vous endossez votre smoking blanc pour danser autour des hors-d'œuvre avec la jolie fille ; allongé sur votre transat, pendant que le steward impeccable vous sert une boisson rafraîchissante, vous écoutez votre voisin, le pasteur anglican, sorti tout droit d'un roman de Somerset Maugham, qui vous raconte ses missions. Le vieux gâteux, vous n'y penserez pas, et vous aurez probablement tort, car vous avez bien des chances pour que ce soit lui qui soit à votre table dans quelques jours ; quelques jours qui passent bien vite, encombrés de valises, de vaccins, de naphtaline et de passeports.
Et puis, tout à coup, comme par miracle, vous vous trouvez dans un hangar, dans un port. Un panneau, avec une flèche, indique : « Embarquement ». Le navire, caché par les entrepôts et les grues, vous l'avez à peine aperçu en arrivant ; tout ce que vous en voyez pour l'instant, c'est un bout de passerelle d'embarquement, gardée par un policier.
Un steward en veste blanche passe décontracté, un jeune officier se dirige vers le bureau de la douane, sans un regard pour les passagers qui commencent à arriver, leurs documents à la main.
Un bien triste ramassis, d'ailleurs, ces futurs passagers.
Même pour la plus luxueuse des croisières, ils ont tous l'air d'émigrants fuyant la crise provoquée par une mauvaise récolte de pommes de terre. Encombrés de paquets mal ficelés, de sacs remplis à la hâte du trop-plein des valises, ils sont énervés, angoissés même. Ils ont eu peur de ne pas trouver de taxi, de rater le train transatlantique, de voir les autres émigrants passer avant eux devant les autorités chargées d'examiner leurs documents. Ils échangent des regards hostiles, et se disent tous que ça promet. Il y a déjà là deux ou trois gosses insupportables, deux roquets au comble de l'excitation, et, bien sûr, le vieux gâteux, le visage fermé, premier de la file, son passeport fatigué à la main.
« Mais c'est avec eux que je vais passer trois semaines ? » soupire chacun, et le jeune enfant, plus spontané que ses aînés, déclare en pleurant qu'il veut rentrer à la maison, et reçoit sa première taloche du voyage, qui sera aussi pour lui le dernier souvenir du plancher des vaches.
De ce ramassis, de ce tas, de ces énervés, de ces dégoûtés, va pourtant surgir un monde, une société organisée, avec ses problèmes et ses joies.
Les formalités expédiées, vous pouvez enfin vous diriger vers la passerelle d'embarquement ; il y a encore une hésitation avant de quitter la terre ferme : les valises vont-elles suivre ? N'a-t-on rien oublié ? Et puis, au bout de quelques mètres, vous y êtes ! Une odeur de peinture fraîche, de caoutchouc, de goudron, vous donne un vertige de bonheur ; et ce monde, qui ne sent déjà plus comme le vôtre, est pourtant tout aussi stable ; il vibre un peu, c'est tout. Femmes de chambre et stewards vous pilotent le long de brillantes coursives feutrées, dans lesquelles vous percevez un lointain murmure de mystérieux moteurs.
Vous avez pris possession de la cabine miraculeusement nette et rangée ; vous en ferez bien vite votre trou, encombré de pommes et de menus rapportés de la salle à manger, de cartons d'invitation, d'accessoires de cotillon et d'exemplaires du journal du bord.
L'avertissement affiché sur la porte vous indiquant le numéro de votre canot de sauvetage, l'emplacement de votre gilet qui vous permettra de flotter si trop de femmes et d'enfants ont tiré le même numéro que vous, et les signaux et consignes à observer en cas d'abandon du navire vous étonnent un peu : le prospectus n'en parlait pas.
Vite, vite, vous allez visiter ce qui sera votre domaine pendant les jours ou les semaines à venir. Vous parcourez les ponts immobiles, vous êtes surpris par l'exiguïté de la piscine vide et protégée par un filet, vous visitez les salons, vous descendez dans la salle à manger, où vous retenez, comme on vous l'a conseillé, votre table auprès du maître d'hôtel. « Ne me mettez pas avec des gens ennuyeux », dites-vous. Le maître d'hôtel a un sourire discret. « Là, vous serez très bien », dit-il en vous indiquant une table sur son plan. Vous avez un sourire discret, et vous lui glissez ce pourboire que l'on vous a tellement recommandé de donner dès le départ. Vous vous quittez sur deux sourires discrets.
Et puis, après avoir monté et descendu les escaliers, visité les ponts, admiré l'embarquement d'une grosse voiture, vous entrez dans un salon ou dans un bar et vous vous asseyez dans un fauteuil.
Or, chose étrange, ou bien ce fauteuil deviendra votre nid, et vous vous y réfugierez toujours, entre les repas, par gros temps, pour lire, pour dormir ou pour souffrir, ou bien, vous ne vous y mettrez plus jamais.
Et, dans ce cas, plus tard, pendant la traversée, vous aurez du mal à penser qu'un jour vous avez eu l'idée incongrue de vous asseoir là. Le navire, en tout cas, s'est rempli d'une foule bruyante et agitée, dans laquelle vous ne reconnaissez plus les émigrants du hangar. Et la spéculation recommence : lesquels sont des passagers, lesquels des visiteurs ? C'est qu'il y a quelques sales têtes dans le lot qu'on aimerait bien voir rester sur le quai, tout à l'heure. La magie a commencé à jouer : les soucis vieux de quelques heures, ceux de la vie quotidienne, se sont effacés. L'essentiel, pour l'instant, c'est que le petit monstre braillard et la grosse dame renfrognée ne restent pas à bord.
Un violent coup de sirène fait sursauter tout le monde, et vous entendez pour la première fois la phrase merveilleuse : « Tous les visiteurs à terre ! » Le tri se fait dans un brouhaha vertigineux. Le petit monstre hurleur se dirige en courant vers la passerelle, mais, fausse joie, il est rattrapé à la dernière seconde par la grosse dame renfrognée ; ils restent.
Enfin, après quelques instants de grande confusion, de cris et de coups de sirène, plus rien ne rattache le navire au quai.
On bouge.
Le quai s'est éloigné insensiblement, et puis très vite, et une grande pitié vous envahit alors pour ceux qui sont restés là-bas et qui agitent des mouchoirs, et avec lesquels vous n'avez plus rien de commun.
Bientôt vous descendrez dans la salle à manger, où vous serez accueilli par le sourire discret du maître d'hôtel. À votre table, vous trouverez déjà installé le vieux gâteux, qui vous jette un regard surpris.
Le pire, c'est que c'est lui qui a l'air de se sentir roulé !